LE DÉBUT DU VICAIRE, GONDOLES, COUCHER DU SOLE
Au sortir des jardins publics, on se trouve sur un an* cien canal comblé et transformé en rue. Celte rue présentait l'aspect le plus animé ; en dehors de toutes les fenêtres et de tous les balcons pendaient des pièces de damas, des lés de brocatelle, des tapis de Perse ou faits de pièces de couleur en façon d'habit d'arlequin, comme on en fabrique à Venise; des nappes de guipure, des morceauy.de soie flambée, et aux maisons plus pauvres des rideaux ou des draps de lit : il n'y avait pas une façade qui ne fût point pavoisée. Nous nous serions cru en France un jour de Fête-Dieu, au temps où la procession pouvait sortir, si l'étrangeté des costumes et des types ne nous eût rappelé le contraire ; les fenêtres encadraient des groupes de trois ou quatre jeunes filles ou jeunes femmes en robes blanches ou bleues, avec des châles de couleurs vives, l'air animé et joyeux, amicalement enlacées, se penchant vers la rue, se tournant pour répondre aux hommes placés derrière elles.
La rue était encombrée de boutiques de friture, de marchands de pastèques, de citrouilles et de raisins. Les acquajoli jetaient dans l'eau ces quelques gouttes de kirscli qui lui donnent la froideur de la glace et la teinte de l'o*
ICO TOYAGE ES I1AI.IE.
pale. Les cafetiers improvisés débitaient leur brune liqueur avec le marc; d'autres vendaient des glaces gros- Bièremeut colorées. Lescabarets regorgeaient de buveurs,
fêtant le vin noir d'Italie et le vin jaune de Grèce; une foule incroyable fourmillait dans un gai tumulte sur cet espace étroit.
I lise devant laquelle nous passâmes laissait voir par ses portes ouvertes un embrasement de cierges. Le maîtreautel éblouissait, et, dans cette chaude atmosphère rouge, scintillaient comme des étoiles des milliers de lumières ; l'église était tendue de damas galonné d'or, festonnée tle guirlandes en papier, et l'assistance était si compact»' qu'il nous fut impossible de faire trois pas au delà du seuil.
Un ouragan de musique, basses, flûtes et violons, se déchaînait sous la voûte enflammée, puis les voix reprenaient leur psalmodie. Un office en musique n'est pas rare à Venise; mais cet office était écouté avec une curiosité attentive qui n'est guère le fait de la dévotion italienne, un peu seu- •ueileet distraite.
I ii prêtre de la paroisse débutait comme curé ou comme vicaire, noua ne savons plus lequel, et c'était là le motif
'(•• fête. Des sonnets et des odes à la louange de ses
vertus êvangéliques et de sa charité chrétienne placardaient toutes les murailles : en Italie, tout est occasion dé sonnet : on eu fait sur les mariages, Bur le- naissances. sur les anniversaires, Bur les guérisons, sur les morts ; on en crible les cantatrices ; !<• sonnet est en Italie ce que la réclame est chea nous, réclame innocente et poétique, désintéressée surtout, épanchement naif de cette admira- I nfantine que les peuples du Midi, pins passionnés n\ du Nord, sentent le besoin d'épancher à propos de l'oit. Dai hit une effroyable con-
sommation de métaphores et de concetti;on y décroche I 8 tout iii-t;int ; les planètes y dansent des
■ l'on \ lui des omelettes de lune
10YAGE EN ITALIE. 167
leils. VAdone du cavalier Marin n'est pas si oublié qu'on pense.
En longeant les fondamenla Gà di Dio pour retourner à la Piazetta, nous vîmes des jeunes gens de la ville, amateurs de prouesses aquatiques comme nos canotiers parisiens, qui lançaient à toutes rames leur gondole contre la berge du quai, et, à quelques pouces du revêtement d<; pierre, au plus fort de l'élan, put un brusque coup d'aviron, arrêtaient la barque net. Ce jeu est effrayant et gracieux : on croit, quand on la voit venir de cette vitesse, que l'embarcation va se briser en mille morceaux, mais il n'en est rien ; l'on prend du champ et l'on recommence. C'est ainsi que les cavaliers arabes ou turcs poussent leurs chevaux à fond de train contre un mur, et les retiennent sur leurs quatre jambes, faisant soudain succéder l'immobilité du repos à la violence de la course. Les anciens Vénitiens ont pu voir jadis ces fantasias équestres dans l'Atmeidande Constantinople, et les ont traduites à l'usage de leur patrie, où le cheval est pour ainsi dire un être chimérique.
Plus d'un jeune patricien revêt encore la veste, le bonnet et la ceinture traditionnels, et dirige lui-même sa gondole avec beaucoup d'aisance. Les étrangers aussi y prennent goût, les Anglais principalement, en leur qualité de peuple nautique. Plusieurs d'entre eux payent des maîtres de gondole et s'exercent dans l'art difficile de nager à la vénitienne.
Tous les matins, sous notre balcon, passait un jeune gentleman du plus grand air, qui travaillait sa leçon de rame avec conscience et transpiration ; il faisait des progrès visibles, et doit être en état maintenant d'être reçu dans la corporation des Nicolotti ou des Castellani ; s'il continue, il pourra peut-être aspirer au baptême d'encre de sêpia, qui se confère encore en secret, lorsqu'il •'agit de sacrer un chef à ces factions en gondole.
11 y a de bien beaux couchers de soleil à Pans. Lors-
i'i8 VOYAGE ETf ITALIE.
qu'on wrt des Tuileries par la place de la Concorde et qu'on tourne la figure ducôté des Champs-Elysées, il est difficile de ue pas être ébloui du magnifique spectacle qui Be présente : les masses d'arbres, l'obélisque égyptien, la perspective magique de la grande allée, la porto triomphale de l'Àrc-de l'Étoile, ouverte sur le vide, lont un admirable encadrement à l'astre qui s'éteint dans plendeuro plus éclatantes pour nos yeux que celles du jour.
Mais il y a quelque chose de plus beau encore: c'est un coucher de soleil à Venise, lorsqu'on vient du Lido, de Quintavalle ou des jardins publics.
La ligne de maisons de la Giudecca qu'interrompt le dôme de l'église du Rédempteur; la pointe de la Douane de mer élevant sa tour carrée, surmontée de deux Hercules soutenant une Fortune ; les deux coupoles de Santa délia Salute, arrondies comme des seins pleins de lait, forment une découpure merveilleusement accidentée, qui se détache en vigueur sur le ciel et fait le fond du tableau.
L'Ile de Saint-Georges-Majeur, placée plus avant, sert
poussoir, avec son église, son dôme et son clocher
de briques, diminutif du Campanile, qu'on aperçoit à
droite, au-dessus de l'ancienne Bibliothèque et du palais
ducal.
Tous ces édifices baignés d'ombre, puisque la lumière est derrière eux, ont des tons azurés, lilas, violets, sur
iiK'iit en noir les Bgri liments i
l'ancre ; au-dessus d'eux éclate on incendie de splendeurs,
i d'artifice de rayons ; le soleil s'abaisse dans des
amoncellements de I le rubis, d'améthystes que le
vent fait couler A chaque minute, en changeant la forme
! entre les
i i de la 8 ilute, et quelquefois, selon le point
01 l'on est placé, la fléclie de Palladio coupe en deux le ' i e.
Cela sans doute est fort beau. Mais ce qui double la fciagie du spectacle, c'est qu'il est répété par l'eau. Ce coucher du soleil, plus magnifique que celui d'aucun roi, a la lagune pour miroir: toutes ces lueurs, tous ces rayons, tous ces feux, toutes ces phosphorescences ruissellent sur le clapotis des vagues en étincelles, en paillettes, en prismes, en traînées de flamme. Cela reluit, cela scintille, cela flamboie, cela s'agite dans un fourmillement lumineux perpétuel. Le clocher de Saint- Georges-Majeur, avec son ombre opaque qui s'allonge au loin, tranche en noir sur cet embrasement aquatique, ce qui le grandit d'une façon démesurée et lui donne l'air d'avoir sa base au fond de l'abîme. La découpure des édifices semble nager entre deux ciels ou entre deux mers, Est-ce l'eau qui reflète le ciel ou le ciel qui reflète l'eau ; L'œil hésite et tout se confond dans un éblouissemen/ général.
Ce spectacle splendide nous rappela ce passage du Magicien prodigieux de Calderon, où le poète, décrivant un coucher de soleil par la bouche de l'étudiant Cyprien, ceint les nuées et les vagues qui font
Une tombe d'argent au grand cadavre d'or!
Mais laissons là cette peinture impossible, et regrettons que Ziem, qui a fait un si joli lever de soleil d'azur, d'argent et de rose, au large de la Piazzetta, ne lui ait pas donné pour pendant un coucher pris de San-Servolo ou de la riva dei Schiavoni ; cela nous dispenserait de notre description.
On nous débarqua au traguet de la Piazzetta, encombré à'une émeute de gondoles, et nous nous dirigeâmes vers /a Piazza par les arcades de l'ancienne Bibliothèque du Sansovino, aujourd'hui palais du vice-roi. Notons en passant un détail caractéristique : aux endroits propices où l'on élèverait chez nous une colonne Rambuteau, on trace One grande croix noire avec ce mot, rispetto, reeoinman*
170 fOYAOB EN ITALIE.
dation qui nVst pas Irès-pieusemenl observée. C'est faire un singulier usage du signe de notre Rédemption, que de l'employer à protéger les angles suspecta. N'y a-t il pas là quelque réminiscence du paganisme, une traduction à
la mode italienne du vers d'Horace:
Enfants, allez plus loin ; cet endroit est sacré ?
Nous demandons pardon aux lecteurs et surtout aux lectrices de cette remarque un peu familière, mais c'est un trait de mœurs qu'on peut et qu'on doit noter. Il peint l'Italie mieux peut-être qu'une grande dissertation générale.
1 Bur la Piazza, vers les huit heures du soir, que la vie de Venise arrive à son maximum d'intensité. On ne saurait rien imaginer de plus gai, de plus vif, de plus amusant. Le soleil couchant illumine du rose le plus vif la façade de Saint-Marc, qui semble rougir de plaisir et scintille ardemment dans ce dernier rayon. Quelques pigeons retardataires regagnent le pignon ou la corniche où ils doivent dormir jusqu'au matin, la tête sous leur aile.
La I'iazza est toute bordée de cafés, comme le Palais- Koyal de Paris, avec lequel elle offre plus d'une ressemblance; le plus célèbre de tous est le café Florian, rende l'aristocratie. Puis viennent, les cafés Suttil,
Quadri, Costanxa, fréquentés par les Grecs, l'Empereur
d'Autriche, où se réunissent les Allemands et les Le-
n oui rien de remarquable comme ornementa*
tion, surtout si on les compare aux superbes établisse-"
d'or, de peintures et de glaces, que
<ie ru ce genre: ils consistent en quelques
fOTl simple*, ;i 102 Df ' de plafond, où l'on ne se
moinsq d it dans les plus mauvais
jours d.- l'hiver , la seule décoration caractéristique que
i' DOteTi ce sont quelques panneaux de fili-
TOYAGE EN ITALIE. 471
grane de verre colorié formant vitre dans les portes intérieures du café Florian.
L'ancien propriétaire du café Florian était très-bien vu de la vieille noblesse vénitienne, à laquelle il rendait toutes sortes de petits services officieux. Il fut aussi Tarni de Canova, qui modela la jambe du cafetier, atteint de la goutte, pour que le cordonnier pût lui faire des chaussures qui ne le gênassent point. Ce trait de bonhomie est touchant de la part de l'illustre artiste devant qui la belle Pauline Borghèse ne dédaigna pas de poser nue.
Le café, nous l'avons déjà dit, est excellent à Venise ; on le sert sur des plateaux de cuivre, accompagné d'un verre dont la dégustation occupe des heures entières les loisirs des Vénitiens. Les glaces et les granits n'ont de remarquable que leur bas prix ; il y a loin de là aux raffinements exquis des boissons glacées espagnoles. Nous n'avons rien trouvé de spécial qu'un certain sorbet au raisin ou vert-jus, très-frais, très-savoureux.
Les consommateurs se placent sous les arcades ou sur la Piazza même, où sont installés devant chaque café des chaises, des bancs de bois et des tables. Autrefois l'on dressait au milieu de la place des tentes et des bannes rayées d'un joli effet ; cette coutume pittoresque a disparu. Les stores bariolés commencent aussi à devenir rares; ils sont trop souvent remplacés par d'affreux lambeaux de toile bleue, semblables à des tabliers de cuisinières. C'est moins voyant et de meilleur goût, disent les civilisés.
Des marchandes de bouquets très-accortes, très-délurées, mais néanmoins d'une vertu farouche, s'il faut en croire les chroniques qui font des récits d'Anglais éperdus d'amour et jetant à poignées les banknotes dans leur corbeille sans le moindre succès, papillonnent sur la place et égayent les passants et les consommateurs de leurs gentilles obsessions : quand on les refuse, elle vous donnent en riant un petit bouquet et s'enfuient. Il n'est pas d'habitude de les payer sur-le-champ, cela serait gros-
172 VOYAGE in ITALIE.
Bier; mais on leur donne de temps on temps un polit êcu en guise de cadeau el de bonne manche*
Aux marchandes de bouquets succèdent les vendeurs de fruits glacés, qui s'en vont criant : 8 Caramel! caramel '. i d'un.1 façon étourdissante ; leur magasin consiste en un panier contenant des raisins, des figues, des poires, tes prunes, enveloppés dans une croûte brillante de sucre randi.
L'un d'eux, petit bonhomme d'une douzaine d'années, nous amusail par la prodigieuse volubilité avec laquelle lit son cri. Nous lui donnions quelques pièces do monnaie, et il s'arrêtait toujours pour causer avec nous; dations avec des étrangers de tous pays l'avaient rendu polyglotte, et il n'était guère d'idiome dont il ne sût quelques mots. Ce gamin de Paris sur le pavé de Vêtait plein de dispositions et d'intelligence. Il parait même que le vice-roi avait accordé une petite pension pour le faire élever ; mais le jeune vendeur de caramel s'était compromis sous le gouvernement de M, min : il avait mbourdela république, et ses prouesses de héros lui avaient l'ait perdre sa position de rentier de l'État. Un soir, un merveilleux à qui il offrait sa marchandise avec trop d'importuni té peut être, lui asséna un terrible coup one sur sa pauvre petite épaule maigre ; il ne dit rien et ne pleura pas, mais il lança à ce brutal un coup d'oeil qui signifiait : « bon pour une coltellata dans quelque! années d'ici. » Nous espérons que ce compte scia réglé comme celui de Lorédanc. Dans \\\\ mouvement d'indignation bien naturel, nous avions déjà soulevé un escabeau pour en fendre le crâne rable endimanché; mais
un respect humain, auquel nous nous reprochons d'avoir ioui ai i reculâmes devant un tumulte et
plication dans un dialecte qui ne nous • ■
nul.
BU i pour Smifl Une collection de petits
et Qlles, très-ébouriflîés, trée-di
flillés, très-blonds et très-roses sous leur haie et leut crasse, et auxquels il n'eût fallu qu'un bain de trois ou quatre seaux d'eau pour les faire nager dans l'outre-mef des ciels de Véronèse. L'un d'eux avait un pantalon fait de lisières de drap cousues ensemble, ce qui produisait le plus singulier bariolage. Sur l'une de ces bandes on lisait : a Manufacture de draps d'Elbeuf, » en lettres jauges sur îond bleu, Zet arlequin composé de rognures formait le vêtement le plus picaresque au monde.
Nous donnions quelquefois un zwantziga une fillette de dix à douze ans, la plus raisonnable de la bande, à la condition de la partager avec les autres ; et c'était fort drôle de la voir aller chercher de la monnaie chez le changeur pour faire la répartition, ou les petits drôle* tirer de leurs bâillons de quoi faire l'appoint
LK VÉNITIENNES. GUILLAUME TFLL, GIROLAWO
S'il y a au monde quelque chose d indolent et de paresseux avec délices, ce sont les Vénitiennes de la haute classe. L'usage de la gondole les a déshabituées de la marche. Elles savent à peine faire un pas. 11 faut, pour qu'elles se risquent au dehors, une conjoncture de circonstances atmosphériques rares, même dans ce beau et doux climat. Le sirocco, le soleil, un nuage qui menace pluie, une luise de mer trop fraîche sont des raisons suffisantes pour les retenir au logis ; un rien les abat, un rien les la-
et leur plus grand exercice est d'aller de leur ca-
i leur balcon respirer une de ces larges fleurs qui s'épanouissent si bien dans l'air humideel tiède de Venise. Cette vie nonchalante <'t retirée Leur donne une blancheur mate et pure, une délicatesse de teint incroyable.
. par hasard, il fait un de ces temps privi-
qu'oo appelle chez nous temps de demoiselle, qu Iques-unes font deux ou trois tours sur la place Saint-
i l beure ôû la bande militaire exécute sa symphonie du ment devant le café i lorian, en lace d'un rerre d'eau opalisée par une goutte
. «n compagnie <!<• leui iliei s
m loul dans les moii canj-
YOYAGE EÎS ITALIE. 175
culaircs, pendant lesquels les familles patriciennes ou riches se réfugient en terre ferme dans leurs villas, au bord de la Brenta, ou dans leurs terres du Frioul, à cause des exhalaisons des lagunes, qu'on dit malsaines et qui causent quelques fièvres.
Autrefois, les Levantins abondaient à Venise ; leurs pelisses, leurs dolmans, leurs amples habits aux couleurs éclatantes, variaient pittoresquement la foule, qu'ils traversaient impassibles et graves. Ils sont plus rares aujourd'hui que le commerce se détourne et prend la roule de Trieste; mais l'on rencontre fréquemment des Grecs, à la ca'otte inondée d'une vaste houppe de soie, espèce de chevelure bleue qui se répand sur les épaules, aux tempes rasées, aux cheveux llottants par derrière, à la physionomie caractéristique, dont le beau vêtement national tranche sur le hideux costume moderne. Ces Grecs, qui, la plupart, ne sont que des marchands ou des patrons de barques de Zante, de Corfou, de Chypre ou de Syra, ont une majesté de tournure singulière, et la noblesse de leur race antique est écrite sur leurs traits comme sur un livre d'or ; ils se rendent, par groupes de trois ou quatre, à l'angle de la Piazza, au café de la Costanza, qui jouit du monopole d'offrir le moka et la pipe aux enfants du Levant.
Autour des cafés circulent des musiciens ambulants qui exécutent des morceaux d'opéras, des ténors chantant la Lucia ou tout autre air de Donizetti avec cet organe souple et cette admirable facilité italienne, où l'instinct singe le talent à s'y tromper ; des ombres chinoises différentes des nôtres, en ce que le fond du tableau est noir et que les figures sont blanches, se déroulent rapidement, encadrées dans une baraque de toile. Le démonstrateur, espèce de gracioso vêtu d'un frac à l'antique, coiffé d'une espèce de chapeau à cornes comme le marquis que chacun se rappelle avoir vu courir les rues de Paris secouant sa perruque de filasse et raclant un mauvais violon, explique qu'il
170 ÎOYAGE EN ITALIE.
ètail autrefois imprésario d'Opéra ; mais que, par suite de la cherté des ténors el de L'humeur capricieuse des prime . il a été réduit à la misère et ne dirige plus que des ombres chinoises, compagnie docile s'il en fut e( peu coûteuse.
Mais un groupe se forme au milieu de la place; Fou fie prête plus au ténor qu'une attention distraité, les ombres chinoises voient se rompre le cercle de leurs spectateurs; udeurs de caramel cessent leurs cris monotones; les chaises exécutent un quart de conversion : tout se tait. On a disposé les pupitres, placé la musique ; la bande militaire arrive, on prélude, l'on commence. C'est l'ouverture de Guillaume Tell,
I).1 même que les Italiens ont l'instinct de la musique vocale, de même les Allemands ont l'instinct de la musique instrumentale ; l'ouverture est jouée avec une justesse, un ible admirables; cependant il y manque celte énerel entrain, cette ardeur sauvage que demande impriment cette musique révolutionnaire. Tout ce qui rend l'amour, les délices de la vie pastorale, les ne! la montagne, l'émeraude de la prairie, l'azur du lac, les bruits de clochettes, les frais parfums alpestres, est exprimé avec un sentiment poétique et profond; mais les
accent8de révolte et de liberté, l'indignation d'une Ame opprimée par la tyrannie, toute la partie tumultueuse, bouillonnante de l'œuvre, est rendue d'une façon molle» timorée, ôvasive en quelque sorte, comme si une censure . >it ordonné d'éteindre dans une harmonie efféminée ces bruits de clairons, ces sifflements de flèches, ondementfl sourds d'un peuplequi chaînes,
oblerait qu'on vont ainsi empêcher les Vénitiens de penser que le bonnet de Gei sler, le signe de la domination autrichienne devant lequel il faut courber la
ira implanté au haut de son mât. Les trois mâts
M leur bannière j tune et noire, sont là
rappj bernent facile, et l'ouverture jouée
VOYACE EN ITALIE. 177
avec plus de vigueur pourrait donner l'idée de renverser l'insigne tyrannique.
L'ouverture terminée, la foule se retire lentement. Il ne reste bientôt plus que de rares promeneurs, que les birrichini, espèces de ruffians, dont le plus honnête commerce est la vente de cigares de contrebande, qui vous poursuivent de leurs propositions suspectes; car, bien qu'on lise encore dans les récits de voyageurs modernes que l'on fait du jour la nuit à Venise, il n'en est pas moins vrai qu'à minuit la Piazza est déserte, et certainement plus solitaire que le boulevard de Gand à la même heure ; ce qui n'empêchera pas les touristes, sur la foi d'anciennes relations qui s'appliquent à des usages tombés en désuétude depuis la chute de la république, de dire pendant cinquante ans encore que la place Saint- Marc fourmille de monde jusqu'au matin.
Gela était vrai quand les appartements qui s'élèvent sur les arcades des Procuraties vieilles et neuves étaient occupés par des banques de pharaon, des redoutes et des casinos, où s'agitait tout ce monde nocturne de nobles, de chevaliers d'industrie et de courtisanes, carnaval perpétuel auquel rien ne manquait, pas même le masque, et dont Gasanova de Seingalt a laissé dans ses Mémoires de si curieuses peintures.
Les offices des courtiers de commerce, les boutiques où se vendent les verreries de Murano, les colliers de co* quillages et de corail et les modèles de gondoles, les magasins d estampes, de cartes et de vues de Venise à l'usage des étrangers, s'étaient fermés les uns après les autres. Il n'y avait plus d'ouvert que les cafés et les marchands de tabac.
Il était temps de regagner notre gondole, qui nous attendait au débarcadère de la Piazelta, près de la lanterne de la duchesse de Berry. La lune s'était levée, et rien n'est plus charmant qu*une promenade au clair de lune, le Jong du grand canal ou de laGiudecca. C'est une satis«
(action romantique dont il n'est guère permis à un voycgi ur enthousiaste de la classe spécifiée par Hoffmann de
se priver dans nue belle et claire nuit d'août. Nous avions encore une antre raison pour errer sur la lagune, à une heure où il eût été plus sage d'aller nous envelopper dans notre moustiquaire. Qui n'a entendu parler des gondo-
qui chantent des octaves du Tasse et des barearoles dans ce patois vénitien si brisé, si zézeyant qu'il semble un balbutiement enfantin? C'est un de ces lieux communs de voyage qu'il est plus maniéré peut-être d'éviter que
pter. Les gondoliers ne chantent plus depuis longtemps. Cependant la tradition n'est pas encore perdue ; les anciens des traguets gardent au fond de leur mémoire quelque épisode de la Jérusalem délivrée, dont ils ne demandent pas mieux que de se souvenir moyennant une bonne manche et quelques pois de Chypre. Connue les filles d*l8chia, qui ne revêtent leurs beaux costumes grecs que pour les Anglais, ils ne déploient leurs mélodies qu'à bon escient et avec acrouiDagnement de guiné
le soir un chant mélancolique, Un benu chant llternê comme mio flûte antique,
i rotre Ime et tous élève aux cieui,
V liant, cet air mélodieux,
reflet naïf de quelque âme plaintive, Oui ur pouvant, le jour, dani in ville craintive, inciter à loisir le Bot de lei ennuis
i de l'air et la beauté des nuits,
ne ;'i la musique folle, i.i main, doucetoeni se console.
i ii.int i.i léte el pour mieui écouter, \ riennent de cuanfc r ,
i.t 1 1 gondofc :
■ 1 1 wi . , toujours tourné r< ri le point lumineux, ir toujours rempli de
.<• splanie,
Aloi nenl :
De pâles étrangers que la brume enveloppe,
Qui, sans amour chez eux, à grands frais viennent voir
Si Venise en répand sur ses ondes le soir.
Or, ces hommes sans cœur comme gens sans famille
Ont acheté le corps dune humble et belle fille,
Et pour combler l'orgie avec quelques deniers,
Ils font chanter le Tasse aux pauvres gondoliers. »
Malgré ces beaux vers d'Auguste Barbier, et dussionsnous passer aux yeux du bilieux poète pour de « pâles étrangers enveloppés de brume, » nous n'avons pas craint de donner quelques écus au vieux Girolamo, raccolé par Antonio, pour qu'il nous jouât entre le ciel et l'eau cette comédie musico-piltoresque, dont nous ne demandons pas mieux que d'être dupe, tout prêt à nous laisser aller à l'enchantement préparé par nous-même. Il faut dire aussi, pour circonstance atténuante, que nous n'avions acheté le corps de personne, et que nous étions étendu dans une chaste solitude, sur le vieux tapis de Perse de notre gondole.
Girolamo était un drôle cuivré par le soleil, le hâle de la mer et les nombreuses libations qu'il se permettait pour entretenir la souplesse de son gosier; ayant le chant salé, il était obligé, disait-il, de boire beaucoup ; chaque stance lui faisait l'effet de jambon, de caviar et de boutargue, comme à un chantre rabelaisien.
Quand nous fumes un peu au large dans ce vaste canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer, à peu près à la hauteur de l'église des Jésuites, dont la lune argentait la blanche façade, Girolamo, après s'être lubréfié les bronches d'une grande rasade, nous chanta d'une voix gutturale, profonde et un peu enrouée, mais qui s'étendait très-loin sur l'eau, avec des portements et des cadences prolongés, à la manière des chanteurs tyroliens, la Biondina in gondoletta, Pronta la gondoletta, et l'épisode d'Herminie chez les Bergers.
La première de ces barcaroles est charmante ; Rossini n'a pas dédaigné d'en placer un ou deux couplets dans
la leçon du chant du Barbier de Sévtile; elle peut être considérée à peu près comme le type du genre, air et paroles; les autres no sont guère que dos variations de ce thème. Il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de traduire dans une langue formée toutes les mignardises rt les charmants diminutifs du dialecte vénitien, il d'une promenade amoureuse sur l'eau.
Une jolie blonde, dit la chanson, est moulée en gon« dole, et de plaisir la pauvrette s'est endormie dans le bateau, sur le bras du gondolier, qui l'éveille de temps à Mitre: mais le bercement de la barque a bientôt rendormi la belle entant. La lune est à moitié cachée dans les nuages, la lagune calmit et le vent est en bonace; seulement une petite brise évente les cheveux de la belle et soulève le voile qui couvre son sein; en contemplant ut les perfections de son bien, ce beau visage uni, cette bouche et ce sein charmants, le gondolier se sent dans le cœur une folie, un remue-ménage, une espèce de contentement qu'il ue sait comment dire; il respecte et rapporte d'abord un peu de temps ce beau sommeil, quoique l'amour le tente et lui conseille de le troubler. VA doucement, bien doucement, il se laisse couler à côté de l.i blonde, au fond de la barque; mais qui pourrait trouver le repOS avec le feu pour voisin? A la lin, ennuyé de ce somm-'ii hop prolongé, il fait de V tutoient, et n'a certes i repentir, i oh ! mon bien, l'écrie-t-il dans sa
fatuité naïve, qu'elle a dit el que j';ii fait de belles choses!
Non, j DU vie ni de mes jours je n'ai élé aussi
heureux. »
Nous avions lait la faute d'emmener notre chanteur avec au lieu de le mettre dans uni' barque éloignée ou le l'écouter de la rive, car cette musique est plus a ble du bon qne de prés; mais, plu- poêle que musicien, entendre I Dan Girolamo prenait sa respira-
lion juste au milieu du . i finis lil pai une i
de trille bizarre destinée sans doute à soutenir la rime et à la faire porter. A distance, ce chant rude et fortement accentué prend de l'harmonie, et par sa singularité même vous fait* plus de plaisir qu'un air d'opéra chanté par Ma rio ou Rubini. 11 y a des moments de silence, de langueur et d'obscurité, où lame semble attendre qu'une mélodie jaillisse du fond de tout ce calme, et la première voix humaine qui s'élève du sein des eaux, le moindre accord de piano qui filtre par les trous d'un balcon, sont accueillis comme des bienfaits.
En débitant son répertoire, Girolamo avait donné de si fréquentes accolades à la bouteille, que nous fûmes obligé de descendre pour nous ravitailler, à un cabaret sur les Fondamente délie Zattere. Son pot rempli lui redonna toute sa verve.
Mis en gaieté par l' ingurgitation d'une demi-cruche de vin de Val-Policella, il se prit à imiter le bruit que font les canards lorsque, surpris dans les marais, ils s'envolent en rasant l'eau et en poussant ces kouan kouan qu'Aristophane ne craindrait pas de traduire en un chœur d'onomatopées dans quelque folle comédie de grenouilles ou d'oiseaux.
A vrai dire, c'était le plus beaumorceau de son répertoire; il faisait le canard à s'y tromper, et Antonio laissait flotter sa rame et riait à se tordre. Girolamo semblait trèsfier de ce talent et y tenir plus qu'à tout le reste. Il imita aussi le sifflement des bombes, qu'il avait eu l'occasion d'étudier sur nature pendant le siège. Comme il simulait avec sa bouche la trajectoire des projectiles et leur chute dans l'eau, ses yeux brillaient singulièrement, et il se redressait avec une certaine fierté. Quoiqu'il n'eût pas dit un mot qui eût trait aux événements, car la prudence n'abandonne jamais un Vénitien, il n'était pas difficile de comprendre qu'il y avait pris une part active et passé plus d'une fois dans sa gondole de la poudre et des munitions sous le feu des batteries. Ces bombes qu'il paro-
18 ] VOYAGB BN ITALIE.
diail si bien, il avait dd eu voir tomber plus d'une près de lui.
Du reste, le gouvernement n'a pas cherché- a faire si lence sur ces laits accomplis. D'assez nombreuses affiches d'ouvrages ayant trait au siège de Venise tapissent les arcades des Procuraties. Il y a même une espèce île diorama qui représente les principaux événements de L'attaque et de la défense. Cette tolérance, nous l'avouons, nous a passablement surpris; mais elle tient, dit-on, à une rouerie politique qui veut faire trouver la domination autrichienne plus douce que le régime absolu des États pontificaux et du royaume de Naples.
(Juand on ne connait pas Venise, et qu'on a lu dans les journaux l'histoire de cette héroïque et longue défense, on s'attend à trouver une ville ravagée, écrasée sous les bombes, avec des tas de décombres et des toits effondrés. A part quelques pierres emportées au palais Labbia el quelques écorehuies de projectiles au dôme et à la façade l-Geremia, au bout du grand canal, on ne se douterait de rien. Pour voir les ravages du siéue, il faut aller i'i tour des fortins et des ouvrages avances qui protègent cette ville presque imprenable à cause de sa situation au milieu de vastes lagunes peu profondes, qui rendent l'approche de la grosse artillerie impossible. l.e» Autrichiens avaient imaginé des bombe tiques; mais lèvent les faisait dévier, ou elles s'élevaient trop haut, éditaient en l'air et ne faisaient de m, il à personne; cet bombes fi ballon perdu étaient même deve-
nues un objet d'amusement pour la population, qui les
i rer dans le ciel comme des pièces d'artifice.
Venise, devant qui a recule Attila vierge
pendanl quatorze cents ans de toute invasion ; jusqu'en 1797, elle a conservé la tonne de république. Frappée ■ terreur lénilequi précipite a leur m me les Etats cadui e rendit sans combat à un vainqueur qui,
meilleur appréciateur qu'elle de , >urce el de sa
position, ne croyait pas qu'elle pût être prise et allait passer son chemin. Et depuis, nul doge monté sur le Bucentaure n'a pu célébrer ses fiançailles avec la mer. L'Adriatique ne porte plus à son doigt d'azur la bague d'or de l'épouse, et l'aigle d'Autriche fouille de son bec crochu le flanc du lion ailé de Saint-Marc.
Mais laissons là ces considérations politiques qui sortent de notre cadre, et retournons au Campo-San-Mosé.
La grande affaire, avant de se coucher, c'est la chasse aux zinzares, atroces moustiques qui tourmentent particulièrement les étrangers, sur lesquels ils se jettent avec la volupté qu'un gourmet prend à savourer un mets exotique et curieux. On vend chez les épiciers et les pharmaciens une poudre fumigatoire qu'on fait brûler sur un réchaud, toutes fenêtres fermées, et qui chasse ou étouffe les terribles insectes. Nous croyons celte poudre plus désagréable aux hommes qu'aux cousins, et de nombreuses cloches sur les mains et le visage nous témoignaient chaque matin de l'inefficacité du remède. Le plus sage est de ne pas mettre de lumière près de son lit et de s'envelopper bien hermétiquement dans la gaze du moustiquaire. Heureusement nous avons une peau méridionale, tannée par l'air, hâlée par les voyages, qui rebute les trompes et les scies de ces buveurs de sang nocturnes; mais il y a des gens à épidermes plus délicats, à qui ils font subir de véritables supplices. La peau rougit, recouvre de pustules; le visage enfle sous ces pustules venimeuses, qui causent d'insupportables démangeaisons que les ongles et l'alcali n'apaisent pas toujours. Nous avons vu chez certaines personnes la fièvre suivre ces nuits infernales; il suffit, pour ne pas fermer l'œil de la nuit, d'enfermer avec soi un de ces monstres bourdonnants; mais nous étions déjà acclimaté.
L'on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n'est pas près d'un traghet qu'il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C'étaient, sous notre fe-
184 n ITALIE.
nétre, des chuchotements, dos rires, des éclats de voie, des chants, un remue-ménage perpétuel qui no s'arrêtaient qu'à deux heures du malin. Les gondoliers, qui dorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme dos chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l'arche de quoi que p<»nt ou sur los marches de quelque débarcadère. Nous avions le débarcadère et le pont. Assis sur un degré de marbre ou sur la poupe de leur gondole, ils mangent
n ils de mer, boivent du vin du Frioul, et soupent gaiement à la lueur des étoiles et des petites lampes allumées à L'angle dos rues, devant les niches des madones. Quelques-uns de leurs amis, vagabonds voluptueux, qui ont pour alcôves le porcbe des églises et pour matelas rendes dalles chauffées par le soleil de la journée, viennent se joindre à eux et augmentent le sabbat. Aoutes-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à li peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste do toile do Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d'amulettes qu'un sauvage n'a dv tours do graines d'Amérique et do rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent on Mois d'inta-
>le babil ai ec cette Bonorité particulière aux idiomes du Midi, ot vous aurez une idée succincte du ^i'once de Venise*
LARSENAL, FUSINE
Il faisait beau, et la fantaisie nous prit, voyant la gaieté du ciel, d'aller déjeuner au port Franc, dans l'île de Saint-Georges-Majeur, et, par la même occasion, de visiter la belle église de Palladio, dont le clocher rouge fait si bon effet sur la lagune. La façade a été un peu retouchée par Scamozzi; l'intérieur renferme, outre l'accompagnement obligé d'énormes tableaux de Tintoret, ce robuste ouvrier qui a peint des arpents de chefs-d'œuvre, de colonnes de marbre grec, d'autels dorés, de statues en pierre, en bronze, un admirable chœur en menuiserie sculptée, représentant différentes scènes de la vie de saint Benoît, qui nous a rappelé les merveilleuses sculptures en bois de Berruguete, dans les cathédrales espagnoles. Ce beau morceau a été fouillé avec un art charmant et une patience inouïe par Albert de Brûle, un de ces talents qui passent inconnus dans la superfétation de génies, produits des siècles qui nous ont précédés, et dont la mémoire humaine ne peut plus se charger. Une jolie itatuette de bronze, placée sur la balustrade du chœur, à droite en venant du porche, et représentant saint Georges, offre cette singularité d'être le portrait le plus ressemblant qu'on ait jamais fait de lord Byron. Cette portrai-
IS6 TOYAGE BU ITUIE.
ture par anticipation, et pour ainsi dire prophétique, nous a frappé vivement. On ne saurait d'ailleurs rien voir de plus élégant, de plus dédaigneusement aristocratique, de plus anglais, en un mot, que cette tête de saint grec, dont la lèvre est contractée par le sneer du poêle de don Juan.
Nous ne -avons si le noble lord, qui a longtemps habité Venise et qui a dû nécessairement visiter l'église de Saint-Georges-Majeur, a remarqué comme nous cette reslembiance vraiment unique, et qui sans doute l'aurait flatté.
Derrière l'église, bâtie à la pointe de l'île qui regarde, la Pi izzetta et où les Autrichiens ont établi une batterie de canons, s'étendent les bâtiments de l'Entrepôt et les bassins du port Franc. On traverse, après qu'on a franchi une porte gardée par des douaniers, des cours entourées d'arcai i élevées et remplies de cultures néglij
et l'on arrive à une espèce de cabaret et d'osteria, rendez- VOUfl des marins et des gondoliers, qui savourent là les douceurs de boire du vin exempt de droits, à peu près comme les ouvriers de Paris vont s'enivrer hors barrière. Le cabaret est toujours encombré de monde, et les con- SOmmateurfl se répandent au dehors sur des bancs autour de tables déboisa qui l'ombre de l'église sert de tonnelle. Des faquins poussant des brouettes chargées de
ballots circulent au milieu des buveurs, qu'ils lorgnent
d'un air d'envie et près desquels ils viendront s'asseoir lorsqu'ils auroi les quelques sou- nécessaires A ces
fi ugalet i En face du cabaret, un grand magasin vide, voûté en el blanchi à la chaux, dont 1rs fenêtres grillées donnent sur une ruelle déserte, sert de refuge aui
: ,t la g | lé un peu turbulente du dehl
aux couples d'amants qui recherchent la solitude. «in i i. l'Adriatique [trigli)% si
i , Tune nii.iih e i fraîche et si
vivace, qu'on les mangerait rien que pour le \ lai-ir cl ! ia couleur, ne fussent-ils pas, comme ils sont en effet, les meilleurs du monde; des pèches, du raisin, un pot devin de Chypre et du café composent un déjeuner exquis dans sa simplicité, et, si le hasard vous fait mettre la main sur un bon cigare de la Havane, que vous fumez au fond de votre gondole en revenant vers la rive dei Schirvoni, nous ne voyons pas trop ce qui peut manquer à voire bonheur, pour peu que vous ayez reçu la veille de bonnes lettres de France.
Il est de bonne heure, et, avant d'aller à Fusine, nous aurons le temps de visiter l'Arsenal, non pas à l'intérieur, curiosité défendue maintenant; mais nous pourrons, ce qui nous intéresse plus que de voir des faisceaux de fusils et des navires en construction, admirer à l'intérieur des lions du Pirée, trophées conquis par Morosini dans la guerre du Péloponèse.
Les deux colosses en marbre pentélique sont dénués de cette vérité zoologique que Barye leur eût donnée sans doute ; mais ils ont quelque chose de si fier, de si grandiose, de si divin, si ce mot peut s'appliquer à des animaux, qu'ils produisent une impression profonde. Leur blancheur dorée se détache admirablement sur la façade rouge de l'Arsenal, composée d'un portique peuplé de statues de mérite pourtant, que ce terrible voisinage fait ressembler à des poupées, et de deux tourelles de briques rouges crénelées et ourlées de pierres, comme les maisons de la place Royale de Paris. Trophées d'un* défaite, mais gardant toujours leur mine hautaine et superbe, ces lions ont l'air de se souvenir, dans la ville de Saint-Marc, de la Minerve antique ; et le grand Gœthe les a célébrés par une épigramme que nous traduisons ici, en demandant pardon de substituer nos vers cliétifs aux rhythines olympiens du Jupiter de Weimar :
n< v.x grands lions rapportés de l'Atliqu?, Font Fenlinelle aux murs de l'Arsenal, Paisiblement, it près du couple anti Tout esl p lit, porte, lour ei canal.
Il- * ml lent faits poui le char de Cyl Tant ils s1 nt fiers, et la mère des dieux Voudrait au joug ployer leur cou rebelle, . Ile quittait l<s deux.
maintenant ils gardent la poterne, - gloire, et l'on entend ici JliauL r partout le chat ailé moderne,
Que pour patron Venise s'est choisi ;
Gel Arsenal, avec ses immenses bassins, ses chantiers couverts, dans lesquels une galère pouvait, dit-on, être construite, gréée, équipée et lancée à la mer en un jour, nous a rappelé, pour le morne abandon, celui de Carthaae, si actif au temps de l'invincible Armada, C'était 'I.' L'i que partaient les flottes qui allaient conquérir Corfou, Zante, Chypre, Athènes, toutes ces riches et belles Iles de L'Archipel; mais alors Venise était Veet le lion de Saint-Marc, aujourd'hui morne et diffamé, avait ongles et dents comme les plus farouches monstres héraldiques, et, malgré l'épigramme de Go?tbe, faisait sur les blasons une figure superbe et triomphante.
Notre excursion à Fusine exigeait deux rameurs; un compagnon «l'Antonio s'adjoignit à lui. On emporta même un bout dévoile pour s'aider du vent, qui était able.
Non atre Saint et la p i
Giudecca, que nous longeâmes extérieurement, i I jardins pleins de vignes et d'aï brea fruitiers, et noua entrâmes dans la lagune proprement dite.
Le ciel était parfaitement pur, et la lumière si vive,
i comme une nappe d'argent et
que l'on ne pouvait distinguer les limites de l'horizon du
côté d aient comme de petites
taches brunes, et les barques éloignées semblaient voguer en plein ciel. Il fallait réellement la puissance du raisonnement pour se persuader qu'elles ne flottaient pas en l'air. L'œil seul s'y serait trompé à coup sûr. Le viaduc du chemin de fer, gigantesque ouvrage qui rejoint Venise à la terre ferme et que nous découvrions de loin sur la droite, offrait un singulier effet de mirage. Ses nombreuses arcades, répétées par l'eau bleue et calme, avec l'exactitude de la glace la plus pure, formaient des cercles parfaits et ressemblaient à ces bizarres portes chinoises entièrement rondes, qu'on voit sur les paravents ; en sorte que la fantaisie architecturale de Pékin paraissait avoir bâti cette chimérique avenuQ pour la ville des doges, dont la silhouette, dentelée de nombreux clochers et dominée par le Campanile surmonté de son ange d'or, se présentait par le flanc d'une façon imprévue et pittoresque.
Après avoir dépassé un îlot fortifié ayant à sa pointe une charmante statue de madone et un factionnaire autrichien fort laid, nous suivîmes un de ces canaux tracés dans la lagune par une double allée de pieux qui indiquent les passages où l'eau est suffisamment profonde ; car la lagune est une espèce de marais salin que le flux et le reflux empêchent de stagner, mais qui n'a guère plus de trois ou quatre pieds d'eau, excepté dans certaines lignes creusées par la nature ou par l'homme, et que désignent les poteaux dont nous avons parlé. Quelques-uns de ces poteaux portent à leur sommet de petites chapelles en miniature, des diptyques grossiers fabriqués par la piété des matelots et qui renferment des images et des statuettes de la Madone. La gracieuse protectrice que la litanie appelle Stella Maris, l'étoile de la mer, est là au milieu de son élément. Ces madones dans l'eau ont quelque chose de touchant. Assurément la divinité est présente partout, et sa protection descend du ciel aussi vile qu'elle s'élève de la mer; mais -îette pieuse crédulité
I!H) VOYAGE EN ITAME.
/l'un secoure plus Immédiat, la protectrice ètanl transportée au Milieu du péril, a quelque chose d'enfantin, de charmant et de poétique. Nous aimons beaucoup les madone* vénitiennes rongées par la vapeur saline el fouettées par l'aile du goéland qui passe, et nous leur disons volontiers : Arc. Maria, ijratiâ }>lcna.
La Hune bleue des montagnes Euganéennes se dessinait ment devant nous sur le bleu tendre du ciel, plutôt comme une veine d'un azur plus foncé que comme une réalité terrestre.
Les arbres et les maisons de la rive, que l'on apercevait déjà, semblaient, à cause de la déclivité de la mer, plôngèrdans l'eau jusqu'aux genoux, et les clochers rouges des ilôts, diminutifs du Campanile, qui a l'air du burgrave de cette génération de clochers, paraissaient jaillir immédiatement du flot comme de grandes branches de corail.
Une terre basse, couverte de végétations confuses, était devant nous. Nous sautâmes hors de la gondole. Nous étions arrivé à Fu-ine.
t à Pusine qu'aboutissent les canaux de laBrenta, où Venise venait chercher sa provision d'eau avant (pie les puits artésiens, forés par M. Degoûsé'e avec, un rare boni «ni , lui fournissent abondamment, pour remplir ses cil h claire, limpide et quelquefois gazeuse,
comme celle dont nous bûmes un verre près du couvent des >ucins, à la Giudeci
|., i m.' ne BOnl pa- encore réparé- :>
j'usine : quelques maisons éventrées par les bouli ' fbndrées par les bombes, ta< lient de leurs pans de mura blancs i , végétation luxuriante, comme des ossements <>uior un champ de bataille. I ne petite chapelle rustique est intacte, soit qu'on l'ail i dans la lutte, soit que la demeura de Dieu ait été remise en état avant celle det homn
s, humide, imprégnée d " ins,
épaissie parles détritus végétaux, chauffée par un soleil vivifiant, fait pulluler dans l'abandon et la solitude toute une flore inculte de ces charmantes plantes qu'on appelle mauvaises herbes, parce quelles sont libres. C'est en petj' une forêt vierge ; la folle avoine balance au bord des fossés son épi barbelé, la ciguë agite au-dessus d'une touffe d'orties s*s ombelles d'un blanc verdâtre, la mauve sauvage étale ses feuilles frisées et ses fleurs d'un rose pâle» ie liseron accroche aux branches des ronces sa clochette argentée ; au milieu du gazon qui vous monte aux genoux scintillent comme des étincelles mille fleurettes innomées, paillettes d'or, d'azur ou de pourpre jetées là par le grand coloriste pour rompre la teinte uniforme du vert. Sur le bord des canaux, le nénuphar déploie ses larges cœurs visqueux et soulève ses fleurs jaunes, la sagittaire fait trembler son fer de lance au vent, la salicaire aux feuilles de saule incline ses épis pourprés, l'iris brandit ses poignards glauques, les roseaux rubannés, les joncs fleuris s'enchevêtrent dans un désordre touffu et pittoresque. Des sureaux, des coudriers, des arbustes et des arbres que personne n'élague jettent leur ombre criblée de soleil sur ce plantureux fouillis.
Des lézards, vifs, alertes, frétillant de la queue, traversent comme la flèche l'étroit sentier où la rainette se tapit dans l'ornière pleine d'eau de pluie. Des chœurs de grenouilles font le plongeon à votre passage, d'un saut simultané, sous les herbes de la Brenta. Une belle couleuvre d'eau, pendant que nous longions le canal, s'y livrait sans frayeur aux plus gracieuses évolutions. Elle nageait rapidement, la tête haute, faisant onduler son corps souple, éclair de saphir traversant l'eau argentée ; elle semblait une reine se jouant dans son domaine et s'inquiétant fort peu de notre présence. A peine jeta-telle sur nous un regard distrait de ses yeux de pierrerie, et ce regard signifiait : « Que vient faire ici cet intrus? » C'est la première fois de notre vie qu'un reptile nous 'ait
semblé joli. Peut-être cette charmante couleuvre descendait-elle en ligne courbe du serpent (|iu séduisit Eve par La grâce de ses spirales, l'éclat de ses couleurs et l'éloquence de ses discours. En repassant, nous la retrouvailles à la même place, paradant connue une coquette ei faisant des mines de Céliméno le long du rivage pour mendier un regard, ou ce qui est plus probable, pour attirer un amoureux timide tapi sous le cresson ou dans les
MX.
écluses et des barrages, motifs d'accidents pittoresques, retiennent les eaux de distance en distance. De ans de brique, qui servent à la fois de contreforts et de ponts, traversent fréquemment le canal, mais tout cela chancelant, à demi ruiné, envahi par la végétation qui se glisse à la place de la pierre ou de la brique, qui tombe, déjà à moitié repris par la nature, si prompte à effacer les ouvrages de l'homme, qu'elle supporte plutôt qu'elle ne l'accepte. Cet abandon est regrettable au point de vue de L'ingénieur, mais à celui du poète et du peintre il ne L'est pas du tout; si les mousses rongent les revêtements, si les plantes pariétaires disjoignent les murs, si les joncs unissent par encombrer les canaux, cela lait bien dans le paysage.
Ce coin inculte de Fusine nous fit un extrême plaisir et nous est resté gravé dans la tète beaucoup plus nettement
«pie de.- sites qui Le méritent davantage. En fermant les
vous encore, dans la chambre noire du
un , quoique un an déjà nous sépare de cette im-
I , .h. Les nervui ombre • des arbres
i Le chemin, les mouches à miel se roulant dans
nulle petit détails Insignifiants
d'une netteté pai laite.
Probablement cet effel agréable de frataheur et de solitude tenait à noire séjour de quelques semaines à Venise, ou L'on ne voit, ■ <>iwu\c nom l'avon déjà dit, que du merde l'eau. Lai peut Lre sans nous en iper-
cevoir de glisser en gondole sur l'eau, ou, à pied, sur les dalles polies de la place Saint-Marc, nous éprouvions une j[oie secrète à fouler le sein nu de la mère de Cybèie. Saturé d'art, de statues, de tableaux, de palais, ivre du génia de l'homme, nous étions porté, par un mouvement d* réaction en faveur de la nature, à trouver charmant ca bout de terre abandonné à la luxuriance d'une végétation folle ; nous qui respectons la vie à ce point de ne pas cueillir une fleur, nous avions arraché des masses de feuillage et d'énormes bouquets pour les rapporter au campo San-Mosé.
En revenant, le gondolier nous fit passer par des rues d'eau que nous ne connaissions pas encore. Les villes en décadence sont comme les corps qui meurent : la vie, réfugiée au cœur, abandonne peu à peu les extrémités; des rues se dépeuplent, des quartiers deviennent solitaires, le sang n'a plus la force d'aller jusqu'au bout des veines. L'entrée de Venise, en venant de Fusine, est d'une mélancolie navrante. Quelques rares bateaux, apportant des denrées de terre ferme, glissent silencieusement sur l'eau endormie le long des maisons désertes. Des palais d'une architecture charmante n'ont plus de fenêtres, et les baies en sont fermées par des planches grossièrement posées en travers ; le crépi des maisons abandonnées s'écaille, la mousse étend ses tapis verts sur les assises inférieures, les coquillages et les plantes marines s'incrustent aux escaliers d'eau, que le crabe monte seul aujourd'hui.
Aux fenêtres des rares maisons habitées pendent des loques, des guenilles, des linges à sécher, indiquant seuls la vie des pauvres ménages réfugiés là.
Çà et là une grille magnifiquement travaillée, un balcon à rinceaux compliqués, un blason fruste, des colonnettes de marbre, un mascaron, une corniche à sculpture dans une muraille lézardée, noircie, ravinée par la pluie, dégradée par l'incurie révèlent une ancienne splendeur, le
iV4 VOYAGE IN ITALIE.
palais d'une famille patricienne éteinte ou tombée dans la misère.
A mesure qu'on avance, cette impression fâcheuse se dissipe, la fie renaîl peu à pou, et l'on se retrouve avec plaisir dans l'animation du grand canal ou de la place Saint-Marc.
Le temps nous, avait semblé court à Fusine ; il était déjà l'heure du diner. Les crabes, qui pullulent dans les canaux, commençaient à élever au-dessus de la ligne (rair l'eau au pied des maisons leur corps hideux et leurs pinces crochues, manœuvre qu'ils exécutent tous les jours, à six heures du soir, avec une ponctualité de chronomètre.
Nous allâmes diner ce jour-là au campo Sau-Oallo, place située derrière la Piazza, dans un gasthoff allemand, où nous nous reposions des vini nostrani, noirs comme du jus de mûre, par une chope de bière de Munich.
Noui prenions là notre réfection en plein air, sous une tenir rayée de bandes blanches et safranées, cote à côte
avec l'es peintres fiançais, des artistes allemands et des Officiers autrichien-, petits jeunes gens blonds, inince>,
bien sanglés dans d'élégants uniformes, très-polis, trèsr bien élevés, à la physionomie dé Werther, et n'ayant nullemenl les manières soldatesques; la conversation élafl généralement esthétique, interrompue çà et U par une de ces plaisanteries compliquées et laborieuses, souvenirs d'iéna, de Bonn on d'Heidelberg. la casquette penchée
dfl la maison-moulue reparaissait SOUSie shako du milil.iiif.
An milieu du campo s'éle\ait une mai -elle de eilerne,
où les Bannies du voisinage et les porteuses d'eau sty-
riennei venaient puiser i de certaines heures ; au fond,
rail une petite église blasonnée aux arme- du pa-
!,.• de Venise, et dont la poi le, fermée par un rideau
Laii de ra{ fuma d'encem aui lunu
la cuisine du gasthoff,et des rumeurs de prières et d'orgue aux discussions d'art et de philosophie. De temps à autre, quelques vieilles, la tête ensevelie dans une haute noire, comme des chauves-souris encapuchonnées de leurs ailes, s'y engoufraient en soulevant la portière.
De jeunes filles coiffées en cheveux, drapées de châles à bariolage éclatant, passaient, l'éventail à la main, le sourire aux lèvres, repoussant gentiment du pied les volants festonnés de leur jupe, et, au lieu d'entrer dans l'église, prenaient la petite ruelle qui conduit du campo San-Gallo à la Piazza. Elles entreront à l'église plus lard, lorsqu'il ne leur restera plus que Dieu à aimer, Dieu, cette dernière passion des femmes.
Il passait aussi de bons gros ecclésiastiques à figure honnête et réjouie, se rendant au salut ou à quelque office du soir. lis portaient des bas violets comme des évêques et des ceintures rouges comme des cardinaux, ce qui est, dit-on, un privilège du quartier de Saint-Marc, métropole patriarcale.
En face du gasthoff, une maison de modeste apparence se faisait remarquer par une plaque de marbre chargée d'une inscription latine. C'est dans cette maison qu'est mortCanova. L'inscription est belle et touchante, et nous ne pouvons résister au plaisir de la rapporter ici : Has cèdes Francesconiorum quas lautioribus hospitiis ob veteris amicitiœ candirem prœtulerat, Ca?wva, sculpturœ facile princeps, supremo hahtu consecravit. Ce qui peut se traduire ainsi en faveur des femmes qui ne savent pas le latin et des hommes qui l'ont oublié : « Cette maison desFrancesconi, qu'il avait préférée à des hospitalités plus somptueuses, à cause de la candeur d'une ancienne amitié, Canova, facilement prince de la sculpture, l'a consacrée par son dernier soupir. »
Pardon de ce français un peu barbare, mais qui du moins rend avec exactitude la forme lapidaire de l'inscription. Ce n'est pas ici le lieu de parler plus au long
de Canova, qui débuta à Venise par l'exposition de son groupe de Pédale et d'Icare à la Sensa (fêle de l'Ascension), élève encore obscur du sculpteur Toretti. Nous aurons occasion de revenir sur ses ouvrages à Home et à nce.
A cette maison Francesconi, si noblement préférée à des palais, se rattache pour nous un souvenir puéril ; dans la ne vraie, le comique côtoie le touchant. Le petit chien du qui allait prendre ses ébats sur le campo ou dans les ruelles voisines, revenait à cette heure, celle du repas probablement, et trouvait souvent la porte fermée. Il aboyait piteusement sur le seuil, mais parfois on ne lui ouvrait pas, soit que les servantes, distraites, ne l'entendissent pas, soit qu'on voulût ainsi le mettre en pénitence. Un jour, toucbé de sa peine, nous allâmes tirer pour lui le cordon de la sonnette, et nous rassîmes à notre table. Une fille parut fort étonnée de ne voir personne, et le chien rentra, la queue basse, rampant à demi sur le ventre, comme un chien en faute qu'il était.
11 n'oublia pas ce service, et, chaque fois qu'il se trouas le même cas, il nous regardait d'un air mélancolique et suppliant, auquel il n'était pas possible de ré- . Lu accord tacite s'établit entre le quadrupède et le bipède. Il [JOUI gratifiait d'un regard aimable et d'un frétillement de queue, moyennant une redevance d'un coup de sonnette. C'est ainsi que nous nous trouvâmes lié avec l'honnête chien de ta maison Francesconi, et que
• uvenir l'embrouille dans notre tête avec celui de C mo
Apré.^ avoir dépéché notre modeste repas, composé d'une soupe aux poux de mer, d'un bifteck de veau, l'on
. Italie, d'un pasticcio de po li nia et (\r iu< , pi ia notre tasse de < fé A
i le ./ m i si itt Dé ai , le seul journal iVan-
.1 .m., I in- voyant rien
il sur les affiehes da théâtre qui tapissent les*
VOYAGE EN ITAÏIE. 197
arcades des Procuraties, nous nous mîmes à courir les rues au hasard, ce qui est la meilleure manière d'entrer dans la vie familière des peuples ; car les livres ne parlent guère que des monuments et des choses remarquables, laissant de côté tous les détails caractéristiques et ces mille et une différences presque inperceptibles, mais qui vous avertissent à chaque instant qu'on a changé de pays.
Une grande pancarte placée au fond de la place Saint- Marc et sur l'angle du palais ducal, près du pont de la Paille, où tout Venise passe pour s'aller promener sur la rive des Esclavons, promettait, avec des lettres gigantesques et des enluminures féroces, un spectacle incroyable et mirifique. L'affiche seule affriandait ! C'était un grand mimodrame dans le genre de ceux que l'on joue chez nous au cirque Olympique, et que composent ces illustres annalistes Laloue et Labrousse, les historiographes à poudre et à canon de l'épopée impériale : Napoléon en Egypte ! Mais le prodigieux du spectacle consistait en une danse pyrrhique dansée par toute l'armée française autour du premier consul. Voyez-vous d'ici l'armée française et l'Institut dansant une pyrrhique autour du Bonaparte d'Auguste Barbier l
0 Corse à cheveux plats...
- Un dessin d'un goût barbare accompagnait l'affiche. Bonaparte, dans le rigide costume des guides, recevait les ulémas du Caire, humblement prosternés dans leurs cafetans, et des Turcs en pelisses sibériennes lui offraient, selon l'usage antique, les clefs du Caire sur des plais à barbe; un état-major, culotté de pantalons soutachés d'agréments en or fin et chaussé de botte à la Souvarow, se tenait derrière le général en chef. Entre les créneaux des tours, on voyait passer des nègres faisant sentinelle, ï'œil hagard. Cette enluminure rappelait vaguement, par la sauvagerie du dessin et la crudité gothique de la cou-
198 VOYAGE KN ITALIE.
leur, los imageries d'Épinal et les planches des quatre lils Ayinoii dans les éditions de la bibliothèque bleue.
Nous ne manquâmes pas, bien entendu, de nous rendre à ce spectacle. A huit heures du soir, heure annoncé* pour la représentation, nous prîmes notre gondole. Ls Rudoie est, on le sait, la voiture de Venise, où l'on mar che non à pied, mais à eau. La chose se jouait au Théâtre Malibran. Étendu sur les coussins de cuir noir frisé de notre gondole, nous étions emporté sur les canaux par deui rimes vigoureuses, agréable façon de voyager. L( soleil était couché, nous ail ions sur une eau noire commf une eau de Léthé. De temps à autre, au passage des ponts, des lanternes à gaz lançaient de brusques éclairs qui moiraient le canal de lumière; puis, le passage tourné, le noir recommençait et nous nous replongions dans l'ombre, ombre de la nuit, ombre de l'eau, frôlant les palais d'où tant de sombres histoires se sont envolées, d'un les grandes familles inscrites sur le livre d'or de la sérénissime république sont parties pour l'éternel et dernier voyage de la tombe.
Enfin notre -ondoie aborda. Les barcarols levèrent la rame, «'t on nous amarra à un anneau scellé dans la 1> Une longue file de gondoles, processionnellement rai i lltendail les spectateurs. Nous sortîmes et traversâmes le pont qui conduit au Théâtre-Malibran. Ces voitures d'eau remisées sous un pont font un singulier effet, car ce n'est ; habitude que nous allions à l'Opéra ou au Cirque en bal
On pénétre au théâtre par un long corridor routé, qui
j mble, pour la Splendeur, an passage r.ad/iwill. Des
quinquets naïfs accrochés ;'> la muraille donnent quelque
' étroit boyau. Nous primes nu»' entrée et l'on
i uii autre bureau ; car prendre sa place est ni opération, et l'on passe par plusieui
rant d'entrer dans sa loge. Le premier
u donne un droit brut, le second bureau fournil '*
désignation spéciale. Muni du suprême et sacramentel billet, nous entrâmes dans notre loge. En Italie, la disposition des loges est autre que chez nous. Les banquettes, au lieu d'être en face, sont de côté, à peu près comme dans les omnibus, la gauche réservée aux femmes ou aux gens considérables à qui l'on veut faire honneur ou politesse.
La salle était fort obscure, et nous voyions s'agiter audessous de nous, au parterre et à l'orchestre, un tumulte de têtes dont on discernait vaguement la silhouette. Une chambre noire avec son microcosme bizarre en peut donner l'idée. Cette obscurité provenait de l'absence de lustre, le plafond étant vide et le parterre voyant la pièce à la pure lueur des étoiles et sub Jove crudo. Nous avons déjà raconté cette disposition à propos du théâtre de Milan, et nous n'y reviendrons pas. La rampe suffit pour éclairer les acteurs, et, de fait, pourvu que la scène soit éclairée, c'est assez. Une salle obscure a en soi quelque chose de plus mystérieux et de plus fantastique, et empêche l'attention de s'égarer sur les femmes, sur les toilettes et sur les incidents de la salle. Moins on voit dans la salle, plus on est spectateur de la scène.
Un officier français est tombé au pouvoir des gens de Mourad-Bey et enfermé dans le sérail ; mais comme il est Français, qu'il est officier et qu'il a vingt ans, il a bientôt mis à la brochette le cœur de toutes les femmes. Les Zoraïdes et les Zulmé le protègent. Cependant la discorde esf au camp d'Agramant : les uns veulent rendre la ville, les autres veulent guerroyer. Grande dispute au sérail. Des drôles coiffés de turbans, et qui semblent avoir plonge leurs têtes dans des moules à pâtisserie, paradent et jurent de venger Mahomet. Les muftis, les bras croisés sur la poitrine, viennent prêcher la guerre sainte. La perte du général en chef de l'armée française est arrêtée : c'est un musulman de la plus belle espèce, la ceinture chargée de yatagans et de candjiars, qui prend sur lui la sinistre
te. Un idiot d'eunuque, goinfre voluptueux et poltron, traverse l'action.
A l'acte suivant, nous sommes dans le camp français. Bonaparte parait avec un formidable état-major. C'est le premier consul déguisé en empereur, par un anachronisme permis à Venise. Il est encadré dans de hautes bottes, les mains derrière le dos, le gilet transformé en tabatière historique. Il donne des ordres, déploie des carpince familièrement l'oreille des vélites Là-dessus arrive le musulman avec sa longue barhe pour lui remettre un placet; mais voilà qu'il lève sur le général un couteau de trois pieds pour l'assassiner, comme on fit au vainqueur de Ptolémaïs, à Kléber. Heureusement qu'on arrête L'assassin. Bonaparte lui pardonne et se l'attache par une longue harangue en charabia, débitée d'un ton pindarique. Le musulman moustachu et barbu jure de mourir pour le général en chef, et la bataille commence. Les faubourgs brûlent, la ville brûle, le sérail brûle, jamais on ne vit un tel incendie. Les muftis pleurent les bras toujours croisés, et les soldais quittant les armes pleurent sous leurs moules à pâtisserie. Il n'y a que les lenini d'écharpes légères qui ne pleurent pas.
En Egypte, ce sont les femmes qui sont les hommes. L'officier français sort d'une malle OU l'amour l'avait caché, il prend le sérail, il combat le sultan Mmirad l!e\, et il triomphe sur tOUte la ligne ;'i tranchant et à point»»
et dan ide latte du drapeau. Enfin, Bonaparte ar-
ui\i de l'inévitable état-major, il pardonne à tout le monde, lève les yeux au ciel et \nc\\<\ une prise de tabac, , id Frédéric m111 n'est plus et au 18 brumaire qui encoi e.
i mèe frani ai sent pas de joie, et
in i que le dit le programme, une pyrrhiqua
flamboyante autour <\*- pal Le tambour bat la
ut «le bouquet , et tout le inonde exulte de joie. Pour terminer la f< te, dei tambours
VOYAGE EiN ITALIE. 201
goguenards chantent un refrain patriotique que l'enthousiasme de la salle fait bisser, et la toile tombe.
Nous avons oublié de dire que ce sont les soldats hongrois, en veste blanche et en pantalon bleu, qui figurent l'armée française, pour plus de fidélité historique.
Nous regagnâmes notre gondole et nous allâmes faire un tour sur la Piazzetta au clair de la lune.
Le théâtre San-Benetto ou San-Gallo promettait une troupe lyrique pour la saisir ;J'iutomne, mais nous étions parti de Venise avant l'arrivée de la troupe. La Sfeiiice était fermée comme la Seal a de Mil au.
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