ÉGLISE!, SCUOLE ET PALAIS
Saint-François des Vignes, avec son Cacher blanc et , . mérite aussi d'elre visité. Il y a près de l'église un cloître bizarre, fermé de grilles de bois noir, qui entoure une espèce de préau encombré de mauves sauvages, d'orties, de ciguës, d'asphodèles, de bardaneset autres piaules , les .'i de cimetières, au milieu desquelles s'élève oit,: eu rocailleset en madrépores, assez semblable à ces petits rochers de coquillages que l'on vend au Havre 0t ;, Dieppe. Cette grotte abrite une effigie de saint Fran- I boifl OU en plâtre colorié, un joujou de dévotion, rie jésuitique. Sous les arcades humides et
erdies du cloître, au milieu de lombes usées par le frot-
le ment et d'inscriptions déjà illisibles, nous avons remar-
., {\\e (|(. pierre une -ondoie sculptée d'un
I 1]M ^ fnigte, m iistrèa-¥Î ible encore. Elle recou-
v,;,ii un caveau de gondoliers, comme la tombe des Zorxi
i [j e de SaintrSébastien; chaque i I
i hm lieu de sépulture.
ÎQt-i pan aoui avons vu un tableau
I ,,,(,-, d'une l srvation remar*
eu] nue i ncontré de ce
peintre, dont nous n'avons jamais entendu prononcer le nom, qui pourtant mériterait d'être connu.
Nous allons en donner une description un peu détaillée : La Vierge, assise sur un trône, revêtue d'une robe de brocart d'or et d'un manteau ramage du fini le plus précieux, dont une petite fille soutient le pan d'un air de dévotion ingénue, regarde amoureusement l'Enfant Jésus posé en travers sur ses genoux. La tête de cette Vierge, d'une délicatesse exquise, ferait honneur à Jean Bellin, à Carpaccio, à Perugin, à Durer, aux maîtres gothiques les plus suaves et les plus purs. Elle est blonde, et l'or de ses cheveux traités un à un se confond dans la splendeur d'un nimbe trilobé, incrusté de pierres précieuses à la façon byzantine ; en haut, du fond de l'outremer d'un naif paradis, le Père éternel regarde le groupe sacré dans une pose majestueuse et satisfaite ; deux beaux anges tiennent des guirlandes de fleurs, et derrière le trône, couvert d'orfèvreries et d'émaux comme celui d'une impératrice du Bas-Empire, s'épanouit une floraison de roses et de lis arrangés en cabinet et qui rappellent les fraîches appellations de la litanie.
Tout cela est traité avec cette religieuse minutie, cette patience infinie qui ne semblent pas tenir compte du temps et qui accusent les longs loisirs du cloître. En effet, Negroponte était moine, comme le dit l'inscription tracée sur le tableau : Pater Antonius Negroponte pinxit. Mais ce soin extrême n'ôte rien à la grandeur de l'aspect, à l'inv posant de l'effet, et la richesse du coloris lutte victorieusement contre l'éclat des ors et des ornements gaufrés. C'est à la fois une image et un joyau, comme doivent l'être à notre sens les tableaux exposés à l'adoration des fidèles. L'art, dans ces circonstances, gagne à revêtir le luxe hiératique et mystérieux de l'idole. La Madone du P. Antoine de Negroponte à Saint-France is des Vignes remplit admirablement ces conditions et soutient avec honneur le voisinage du Christ ressuscité de Paul Yéro-
Ht VOYAGE EN ITALIE.
aése, du Martyre de saint Laurent de SaUa-Croce, et de la Madone de Jean Bellin, un de ses meilleurs ouvrages, malheureusement place dans une chapelle obscure.
11 ne faut pas négliger d'aller à Saint-Pantaléon, ne fut-ce que pour le gigantesque plafond de Fumiani, représentant différents épisodes de la vie du saint, son martyre et sou apothéose. Depuis la roideur monastique et la naïveté d'enluminure démisse! du P. Antoine de Négroponte, il l'est écoulé bien des années, et l'art a fait bien du chemin. D'où vient cependant que ce plafond, qui égale en facilité hardie le salon d'Hercule, de Lemoine, et les fresques de l'Escurial, de Luca Giordano, vous laisse froid malgré son art de raccourci, ses trompe-l'œil, toutes ses ressources et ses roueries d'exécution? C'est que là le moyen est tout, que la main y devance la (été, et qu'il n'y a pas d'âme dans cette immense composition suspendue au-dessus de votre tête comme une Gloire d opéra, par des i celles visibles. Le gothique le plus sec, le plus contraint, le plus maladroit, a un charme qui manque à tous ces grands maniéristes si savants, si prestes, si habiles, et d'une pratique si expéditive.
Dan- l'église de Santa-Maria délia Sainte, illustrée par la magnifique me extérieure qu'en a lirée Cânaletto et que
tout le monde a pu Noir à la galerie du Louvre, on admire
un superbe plafond du litien, le meurtre d'Ahel par Caîn, lié avec une robustesse et une furie magistrales : c'est
calme et violent commet euvres bien réussies de ce
peinti rival. L'architecture est de Balthasar Lon?
ghena; les coupoles blanches sont d'une courbe tri
ut dan l'azur comme des seins pleins
de lait; cent trente il atuesaui draj «tes, aux poses
mment maniérées, en peuplent la corniche; mw Eve
fort jolie, en costume du temps, noua souriait toi
matin- de cette corniche, lorsque nous demeurions à I'IkV u ' i | . ■ it
bon d arbre d'une rougeur pudiq ligion n\
VOYAGE Etf ITALIE. 275
farouche en Italie, et elle accepte volontiers la nudité sanctifiée par l'art- Nous avons déjà raconté, si notre mémoire ne nous trompe, la surprise que nous fit éprouver ia rencontre d'une Eve semblable, encore moins vêtue si c'est possible, sur la plate-forme du dôme de Milan.
Nous pourrions continuer indéfiniment ce pèlerinage d'église en église, car toutes renferment des trésors qui nous entraîneraient à d'interminables descriptions ; mais ce n'est pas un Guide que nous avons la prétention d'écrire; nous voulons seulement peindre, en quelques chapitres familiers, la vie à Venise d'un voyageur sans parti pris, curieux de tout, très-flâneur, capable d'abandonner un vieux monument pour une jeune femme qui passe, prenant le hasard pour cicérone, et ne parlant, sauf à être incomplet, que de ce qu'il a vu. Ce sont des croquis faits d'après nature, des plaques de daguerréotype, de petits morceaux de mosaïque recueillis sur place, que nous juxtaposons sans trop nous seueier d'une correction et d'une régularité qu'il n'est peut-être pas possible d'obtenir dans une chose aussi diffuse que le vagabondage à pied ou en gondole d'un feuilletoniste en vacance dans une ville inconnue pour lui, et où tant d'objets tirent la curiosité de tous côtés.
Aussi, sans chercher une transition laborieuse, nous allons vous conduire tout droit à la Scuola de San-Rocco, élégant édifice composé de deux ordres de colonnes corinthiennes superposées, et qui sont nouées, au tiers de leur hauteur, d'un entre-lacs du plus joli effet.
Saint Roch, comme on le sait, jouit du privilège de guérir la peste ; aussi est-il en grande vénération à Venise, particulièrement exposée aux contagions par ses rapports avec Constantinople et les Échelles du Levant. Sa statue montre sur sa cuisse découverte un affreux bubon char«bonné, car les saints sont homœopathes, et ne guérissent que les maladies dont ils sont affectés. La peste est traitée par un sainf pestifé-- fc'«*rfithalmie par une martyre à qui
?74 fOTAGE IN H'M.IR.
l'on I arraché les yeux, et ainsi do suite. C'est le cas de dire : Simtiia similibus. Médecine à part, on pense sans doute que ces bienheureux personnages compatissent plus tendrement aux maui qu'ils ont soufferts.
A la Scuola de Saint-lloch, ou trouve une salle basse entièrement peinte par le Tintoret, ce terrible abatteur de besogne, et, eu montant un magnifique escalier monumental du Scarpagnino, l'on a à sa droite et à sa gauche, comme pour justifier le nom et le patronage du saint pestiféré, différents épisodes de la grande épidémie vénitienne, qui pourraient servir aux illustrations du choléra parisien. Ces peintures cadavéreuses sont : celle de droite d'Antonio Zanchi ; celle de gauche, de PietroNegri.
Dans le premier de ces tableaux, on voit l'arrivée delà peste à Venise. Le fléau, personnifié sous la figure d'un squelette, traverse l'air épais et malsain, porté par une femme aux mamelles flétries, hâve, décharnée et verte ie la putréfaction, qui vole à tire-d'aile, dans la pose de la Mort d'Orcagna. Sur le devant, une femme de trois quarts perdue court en fuyant; die est blonde et potelée comme toute Vénitienne de race, et ce serait vraiment dommage que le Bpectre hideux l'atteignit, car elle est charmante dans ^a frayeur et parfaitement dessinée*
l'autre côté, un gondolier très-solidement campé, d'une proportion gigantesques et d'une musculature
démajre,avec un mouvement superbe, une barque destinée au transport des cadavres. Une femme morte, aux ombres noires, aus chairs livides, mais dont les bras charnus et ' montrent qu'elle a été fou-
! pleine de vie parle fléau, se présente, la tête la première, en raccourci, d'une façon violente et dramatique; près d'elle un homme (délai! naïvement horrible) ie !» iuche le nés, ne pouvant anpporter la puanteur de os , | eine r< froidi et déjà dôcom]
Ce ! termine par la Fin de la pe$U»
; h premier olaa
de fort belles épaules, d'une blancheur vivace; plus de ces teintes bleuâtres, de ces chairs livides qui appellent le chlore et la chaux vive. La santé publique est revenue. On peut respirer sans crainte d'avaler du poison, presser une main amie sans emporter un germe de mort. La république, parla puissante intercession de saint Roch, a obtenu du ciel la cessation du fléau. Tout ce groupe supérieur est d'une grâce adorable. Le saint, penché aux pieds de Jésus-Christ et de la Vierge, supplie avec une ineffable ardeur, et l'on comprend que la bonté céleste n'a rien à refuser à une prière si fervente. La république, symbolisée par une belle femme, dans le goût de Paul Véronèse, a une pose très-noble et d'une grande tournure ; il est fâcheux que ses mains ne répondent pas à la beauté de sa
me.
C'est à la Scuola de Saint-Roch que se trouve le chefd'œuvre de Tintoret, cet artiste si fécond et si inégal, qui vadu sublime au détestable avec une facilité prodigieuse. Ce tableau immense représente dans un grand développement tout le drame sanglant du Calvaire. 11 occupe à lui seul le fond d'une grande salle.
Le ciel, peint sans doute avec cette cendre bleue d'Egypte qui a joué de si mauvais tours aux artistes de ce temps-là, a des tons faux et louches désagréables à l'œil, qu'il ne devait pas offrir avant la carbonisation de cette couleur trompeuse, qui a si bizarrement noirci les fonds des Pèlerins cïEmmaiïs, de Paul Véronèse ; mais cette imperfection est bien vite oubliée, tant les groupes des premiers plans s'emparent victorieusement du spectateur au bout de quelques minutes de contemplation. Les saintes femmes forment auprès de la croix le trio le plus profondément désespéré que puisse rêver la douleur humaine ; l'une d'elles, entièrement couverte de son manteau, gît à terre et sanglote dans une prostration désolée de l'effet le plus pathétique.
Un nègre, pour dresser la croix d'un des larrons, se
ÎT6 fOl \«.l. P.N ITAUE.
Lient debout sur la pointe du pied, avec un mouvement contourné etstrapassé qui manque de naturel; mais il est peint, comme tout le reste du tableau, d'une brosse si véhémente et si furieuse, qu'on ne peut s'empêcher de L'admirer. Jamais Rubens, jamais Rembrandt, jamais Gé- Sicault, jamais Delacroix, dans leurs plus fiévreuses et louis plus turbulentes esquisses, ne sont arrivés à cet emportement, à cette rage, à cette férocité. Cette fois, Tintoret a justifié pleinement son nom de Robusti ; la vigueur ne saurait aller plus loin ; cela est violent, exagéré, mélodramatique, mais revêtu d'une qualité suprême : la »orce.
Cette toile, rayonnante d'un art souverain, doit faire pardonner à l'artiste bien des arpents de ces croûtes enfumées et noirâtres qu'on rencontre a chaque pas dans les palais, les églises et les galeries, et qui sont plutôt d'un teinturier que d'un peintre. Le Calvaire porte la date de •
avant d<M|uittorlaScuoladeSan-Rocco, il faut regarder mi très-beau Chrûl du Titien, d'une expression douloui et profonde, et de charmantes portes d'autel, fouil-
1 ' ir Philiberti, avec une délicatesse exquise et une étonnante perfection de détail. Ces sculptures, précieuses malgré leur date moderne, représentent différents de la vie de saint Roch, le patron du lieu. Les me? I supérieure sont aussi trés-remarqua- Mais, si l'on voulait tout admirer, ou n'en finirait pas.
En suivant cette méthode vagabonde, regagnons le grand c mal et donnons quelques détails sur le palais Vandramio i, occupe maintenant par la duchesse de Berry. Il ■ t d'une riche et noble architecture, de Pierre Lombard probablement . de petits génies soutiennent, dans L'entablement et au-dessus de hi tories menti d'un goûl exquii et donnent beaucoup d'élécetle Caçade; un jardin de médiocre étends
VOYAGE ETf ITALIE. S77
verdoyer quelques arbres à coté de ce palais, que rien ne distinguerait des autres si les grands poteaux d'amarre blancs et bleus n'indiquaient, par les fleurs de lis dont ils sont semés, une demeure princière et quasi royale.
Quand on a obtenu la permission de visiter le palais, des valets en livrée verte vous accueillent très-poliment au bas de l'escalier, dont l'eau baigne les marches, attachent votre gondole aux poteaux et vous introduisent dans un vestibule où l'on attend que les formalités d'admission soient remplies.
Ce vestibule est aussi long que le palais ; il aboutit à une sorte de cour semblable aux cours de nos hôtels; on a besoin de songer qu'on est à Venise, pour ne pas s'attendre à y voir une voiture dételée et des chevaux de selle revenant du bois.
Deux gondoles remisées et quelques pots de terre garnis de sapinettes et autres pauvres plantes mourant de soif meublent seuls la nudité de celte vaste salle d'attente qu'on retrouve dans tous les palais vénitiens, antichambre qui. est à la fois un débarcadère.
Au milieu de ce vestibule, à gauche, se présente un grand escalier entre deux murs, où pendent deux câbles de soie rouge, et où règne la même décoration de malheureuses plantes vivaces. Un étroit tapis garnit les marches et conduit à une salle immense, pareille au vestibule, sans mobilier et sans ornement. De là on entre dans la salle à manger, dont les murs sont couverts de portraits de famille.
Cette pièce forme un carré long. Elle est très-bien éclairée par deux grandes fenêtres-balcon.
Une table ovale occupe le milieu, et un paravent cache la porte d'entrée. Sur la muraille de droite on remarque le portrait de la duchesse de Bourgogne, en robe de velours bleu; ceux du comte d'Artois et de madame la princesse de Lamballe et quelques petits cadres. Sur la muraille de gauche, en face, le portrait de Louis XV,
■r.S VOYAGE EN ITALIE.
également en pied ; et, de chaque côté, ceux de ses filles, Mesd unes de France.
Dana celle Balle à manger, une porte masquée ouvre sur une chapelle obscure, et si petite que six personnes auraient peine à y tenir. On y compte quatre prie-Dieu. A droite, une grande porte donne accès dans un salon tout moderne, encombré de tableaux et d'une infinité de petits meuble- : tables anglaises, coffrets parisiens, rien n'y manque de ce charmant luxe inutile qui rappelle la patrie par ses chères futilités; deux portraits de Son Altesse Royale sont placés en regard : celui de Lawrence, en robe de satin blanc, avec une rose au côté, montre le plus ravissant petit pied qu'il soit possible d'admirer dans un soulier de satin. Tout le fond de cette pièce est couvert de ces tableaux que tout le monde a vus aux expositions de l'époque, et qui représentaient, pour la plupart, de- héros de la Vendée.
In relraversant la salle à manger, on entre, par une porte à gauche, dans un salon qui parait petit relativement aux pièces précédentes, et peut-ètie écrasé par le somptueux mobilier qu'il renferme. Là sont placés trente tableaui d'élite; c'est une espèce de Tribune, de Salon carré, OÙ ne manque peut-être pas un seul des grands noms de la peinture Au milieu de ces chefs-d'opuvre rayonne une Vierge d'André de) Sarto, d'une beauté à donner des frissons au bourgeois le moine connaisseur, au philistin le plus cuirassé de prosaïsme.
I e salon, éclairé par un jour doui et ménaj
I un la pi £e, le Cœur même de l'édifice, et nous
l'avons quitté à regret pour aller visiter le laineux sal<m
trouvent ces deux colonnes de porphyre, dont la
.il-'in rende qu'elle surpasse celle du palais tout
entier. Elles BOnl placées devant une porte, et font aussi -la/.uli du salon i
< croirait volontiers peints et vernis, et qui icinbl I ne pour, a du moiré métallique bleu. El-
les paraissent fausses, quoique de la vérité la plus incontestable.
Ce qui ajoute encore à cette malencontreuse pensée, c'est qu'on a placé vis-à-vis de ces colonnes, dans une de ces hautes cheminées dont l'architecture va rejoindre la voûte, un poêle qui peut être confortable, mais n'a rien d'élégant, et dont la faïence voisine mal avec le porphyre. Il y a encore un dernier salon qui n'a rien de remarquable. Aux quatre angles, quatre piédouches supportent quatre bustes : ceux du duc de Berry, de Charles X et autres personnages de la famille royale. De là, on communique dans les appartements du comte Lucchesi-Palli, et l'inspection est faite.
Ce serait tomber dans les lieux communs philosophiques que de transcrire ici les pensées que fait naître nécessairement sur la fragilité des grandeurs humaines cette visite au palais Vendramin-Calergi, modeste asile d'une si haute infortune. Mais ce n'est pas la première fois que Venise a le privilège d'abriter les royautés déchues ; Candide y soupa à l'auberge avec quatre monarques sans ouvrage, qui n'avaient pas le moyen de payer leur écot.
Du palais delà duchesse de Berry, nous allâmes au palais Barbarigo, pour y voir des Titien qui s'y trouvent et qui sont célèbres. Malheureusement, le consul de Russie venait de les acheter pour le Czar son maître, et la précieuse collection était sous les scellés, en attendant qu'elle partit. 11 fallut nous contenter de quelques peintures dt peu de valeur, et des plafonds à caissons sculptés et dorés qui sont fort beaux, mais dans un fâcheux état de dégradation.
On nous fit voir aussi un berceau merveilleux surchargé d'une ornementation extravagante et d'une richesse folle comme le berceau d'un fils de roi longtemps attendu ; c'était dans ceite crèche d'or que couchait l'aîné de la famille Barbarigo. — Maintenant le berceau est vide ; les
Titien partent pour la Russie; la pluie filtre par lesdorurea des plafonds crevassés, et la façade, inoisie par l'humidité el l'abandon, va tomber dans l'eau verte du canal.
Nous sortîmes de là le cœur navré. Rien n'était triste comme ce berceau d'une famille éteinte dans un palais cronl uit.
Nous saluâmes aussi, en allant à l'hôtel des postes chercher nos lettres de France, l'humble demeure d'une autre grandeur déchue, de Manin, ce héros sans emphase, égal aux plus grands de l'antiquité. Sur le inodc>te balcon do son appartement, à l'angle de la rue Patemian, se fanaient dans l'abandon quelques pots de jacinthe défleurie, et les fenêtres ternes avaient cet aspect mélancolique que pren, nent les maisons dont l'âme 6*t partie pour l'cul ou la mort, cet exil è terne).
LE CHETTO, MURANC. VICENZA
Un jour, nous errions à l'aventure dans les recoins per* Jus de Venise, car nous aimons connaître des villes autre chose que la physionomie officielle, dessinée, décrite, racontée partout, et nous sommes curieux, le légitime tribut d'admiration payé, de soulever ce masque monumental que chaque cité se pose sur le visage pour dissimuler ses laideurs et ses misères. De ruelle en ruelle, à force de passer des ponts et de nous tromper de chemin, nous étions arrivé au delà du Ganarregio, dans une Venise qui ne ressemble guère à la Venise coquette des aquarelles. Des maisons à demi écroulées, aux fenêtres fermées par des planches, des places désertes, des espaces vides où séchaient des linges sur des cordes et jouaient quelques en fants déguenillés, des plages arides sur lesquelles des calfats radoubaient des barques dans d'épais nuages de fumée, des églises abandonnées et fracassées parles bombes autrichiennes, dont quelques-unes étaient venues éclater sur cette limite extrême, des canaux à l'eau verte et lourde, où surnageaient des paillasses vidées et des détritus de légumes, formaient un ensemble de misère, de solitude et d'abandon d'une impression pénible. Les villes factices et conquises sur la mer, comme Venise, ont besoin
de richesse et de splendeur ; il faut tout le luxe des arts, toutes les magnificences de l'architecture, pour consoler de la nature absente. Si un palais de Scamozzi ou de Sara* micheli a belle mine BU bord du grand canal avec ses balcons, ses colonnes et escaliers de marbre, rien n'est plus triste qu'une masure qui s'effondre entre le ciel et l'eau, et qui voit sur ses pieds moisis courir les cloportes et grimper les crabes.
Nous marchions depuis quelque temps à travers un dédale de ruelles qui souvent nous ramenaient à notre point de départ. Nous remarquions avec surprise l'absence de tout emblème religieux au coin des rues; plus de chapelles, plus de madones ornées d'ex-voto, plus de croix sculptées sur les places, plus d'effigies de saints, aucun !8 signes de dévotion extérieure si multipliés dans les autres quartiers de la ville. Tout avait l'air étrange, farouebe el mystérieux. Des figures bizarres et furtives glissaient silencieusement le long des murailles avec un air craintif. Ces figures n'avaient pas le type vénitien. Des nez recourbés, fies yeux de charbon dans une pâleur verdâlre, des joues effilées, des mentons pointus, tout accusait une différente. Les baillons qui les couvraient, étriqués, piteux, lustrés de crasse, avaient une. sordidité particulière el dénotaient encore plus la cupidité que la pauvreté, une misère avare et plutôt voulue que subie, faite pour inspira le mépris el non la pitié.
l ■ réti aient de plus en plus ; les mal-
ien! comme des; Babela de taudis superpoour chercher un peu d'air respirable <it de lumière
de l'ombre et de la (ange où rampaient des
difformes. Plusieuri de i >ns comptaient
de loques d'ordures et d'iudus-
. i outes les maladie oubl d léproi d <ii îenl semblaient roi muxaillei
l'humidité Un tachetait de plaqu une celles
du salpêtre y limulaicn
dans le plâtre des rugosités, des verrues et des bubons de peste ; le crépi, s'effritant comme une peau dartreuse, se détachait en pellicules furfuracées. Aucune ligne ne gardait la perpendiculaire ; tout chevauchait hors de l'aplomb ; un étage rentrait et l'autre faisait ventre ; les fenêtres chassieuses, borgnes ou louches, n'avaient pas un carreau entier. Des emplâtres de papier y pansaient, tant bien que mal, les blessures des vitres ; des bâtons, pareils à des bras décharnés, secouaient au-dessus des passants d'indescriptibles guenilles ; des matelas hideusement souillés tâchaient de sécher au soleil sur le rebord des croisées béantes et noires.
Par places, un reste d'enduit de briques et de plâtre piles donnait à quelques-unes de ces façades , moins décrépites que les autres, une rougeur malsaine comme celle qui plaque les pommettes d'une poitrinaire ou d'une courtisane de bas étage enluminée de fard. Ce n'étaient pas les moins laides et les moins repoussantes; on eut dit la santé sur la mort, le vice sur la misère. Lequel est le moins horrible, d'un cadavre dans toute sa lividité, ou d'un cadavre dont on a frotté la face de cire jaune avec du vermillon?
Des ponts en ruine, pliant leur dos voûté comme des vieillards écrasés d'ans, et près de laisser choir leur arche dans l'eau, reliaient entre elles ces masses de masures informes, séparées par des canaux stagnants, fangeux, noirs comme de l'encre, verts comme de la sanie, obstrués d'immondices et de détritus de toutes sortes, que la marée n'a pas la force d'emmener, impuissante qu'elle est à remuer cette eau endormie, opaque et lourde, semblable à celle d'un marais stygien ou d'un fleuve d'enfer.
Enfin, nous débouehâmes sur un ca/mpo assez vaste, passablement dallé, et au milieu duquel huilait la gueule de pierre d'une citerne. A l'un des angles s'élevait un édifice d'un aspect architectural plus humain, doit la porte était surmontée d'une inscription sculptée en lettres orien-
TOYAGE EN ITALIE.
talcs, que nous reconnûmes pour des caractères juifs. Le mystère s'expliquait. Ce quartier fétide et purulent, cette Cour il»1* Miracles aquatique était tout bonnement le Ghetto, la juivorie de Venise, qui a conservé la soi diditô ictéristique du moyen âge.
Probablement, si l'on pénétrait dans ces maisons pourrie-, lézardées, rayées de suintements immondes, on y trouverait, ainsi que dans les anciennes juiveries, des Re» et des Iîachel d'une beauté orientalement radieuse, roidesd'or et de pierreries comme des idoles hindoues, s sur les plus précieux tapis de Smyrne, au milieu de vaisselles d'or et de richesses inappréciables entassées par l'avarice paternelle ; car la pauvreté du juiï n'est qu'extérieure. Si le chrétien a le faux luxe, l'israélite a la fausse misère. Comme certains insectes, pour échapper à ses persécuteurs, il se roule dans l'ordure et se fait couleur de fange. Cette habitude prise au moyen âge, OÙ elle était nécessaire, il ne l'a pas encore perdue, quoique rien ne la justifie à présent, et il la continue avec l'opiniâtreté indélébile de sa race.
Cet édifice historié d'une inscription hébraïque était la synagogue. Nous] entrâmes. Un assezbel escalier nous conduisit dans une grande salle oblongue boisée de menuiseries bien travaillées, tapissée d'un splendide damas Indes. Le Thalmud, de même que le Coran, défend A la reproduction de la figure humaine, et traite l'art de pratique idolâtre. La synagogue est forcément nue COmme une moquée ou connue un temple
tant, et ne peut atteindre aux magniûceno riet catholiques, quelle que soit la richesse d
' ut abstrait, est pauvre à l'oeil : une
chaire pour le rabbin qui commente la Bible, une h-i-
bune pour les musiciens qui chantent les psaumes, un
tabernacle où sont renl iblea de la loi, et
tout.
dans celte pie, unr
nombre de lustres en cuivre jaune avec des boules et des bras tortillés d'un goût hollandais, comme on en voit souvent dans les tableaux de Gérard Dow ou de Mieris, notamment dans le tableau de la Paralytique, que la gravure a rendu populaire. Ces lustres viennent probablement d'Amsterdam, cette Venise septentrionale, qui renferme aussi beaucoup de juifs. Cette abondance de luminaires ne doit pas surprendre, car les chandeliers à sept branches, les lampes et les flambeaux reviennent à tout propos dans la Bible.
Le cimetière des juifs est au Lido ; le sable le recouvre, la végétation l'envahit, et les enfants ne se font nul scrupule de piétiner et de danser sur les tombes renversées ou fendues. Quand on leur reproche leur irrévérence, ils répondent tout naïvement : « Ce sont des juifs. » Un juif, un chien, c'est la même chose à leurs yeux. Ces tombes, pour eux, recouvrent, non pas des cadavres, mais des charognes. Ce champ funèbre n'est pas un cimetière, c'est une voirie. En Espagne, à Puerto de Santa Maria, nous entendîmes un propos analogue; un nègre, servant déplace, venait d'être tué par un taureau dans une course ; on l'emportait et nous étions tout ému : « Calmez-vous, nous dit un voisin, ce n'est rien ; c'est un nègre. » Juif ou nègre, ce sont des hommes, pourtant ! Combien de temps faudra-t-il encore pour l'apprendre aux enfants et aux barbares ?
Rien n'est plus triste, plus morne et plus navrant que ce terrain sablonneux tout bosselé de pierres tumulaires. Ces inscriptions à demi effacées, en caractères qu'on ne peut lire, ajoutent encore au mystère, à l'oubli, ^i l'abandon : on ne peut donner au mort couché là-dessous la satisfaction d'entendre épeler son nom et son épitaphe. Ce cimetière nous a rappelé un cimetière arabe près d'O* ran, sur une colline pulvérulente et pierreuse, d'une aridité effroyable, balayée du vent de mer, brûlée du soleil et à travers lequel on passait saus faire plus d'alten
lion aux tombes effondrées qu'aux cailloux du chemin. Au moins les morts arabes ne sont-ils pas troublés par le bruit des chantons et des saltai elles; carie Lidoestà la luis guinguette ei cimetière : on y enterre et on y danse.
Los chrétiens, eux, vont dormir plus en paix dans la petite ile de San-Michiele, sur le chemin de Murano; on Les couebe sous le sable amer qui doit cire doux aux os d'un Vénitien, et les gondoles saluent leur croix en passant.
Murano est bien déchu de son antique splendeur; ce n'e>t plus, comme autrefois, la magicienne des fausses perles, des glaces et des verroteries. La chimie a éventé ses secrets; elle n'a plus le privilège de ces beaux mii biseaux, de ces grands verres au pied de filigrane, de ces buircs rubannées de spirales laiteuses, de ces boules de cristal qui semblent une larme de la mer Bur les délicates végétations océaniques; de ens rassades qui brubsaient sur le pagne des noires Africaines. I a Bohème fait aussi beau , Cboisy-le-Koi fait
mieux. L'art, à Murano, est resté Btationnaire dans le pro-
iniversel.
Nous visitâmes une de ses verreries, où l'on fabriquait
de petites perles de couleur. De longs fils creux, de
nuances différentes, les uns transparents, l<is autres opa-
sont hachés par petits fragments, puis roulés dans
des boites, jusqu'à ce que le frottemenl lésait arrondis;
ou les polit, puis on enfile ces perles avec du crin et on les
réunit en ècheveaux.
Qn souilla pour nous une bouteille tramée d'un ruban
de filigrane blanc et rose. Rien n'est plus simple et pins expéditifque le procédé L'ouvrier était un grand et beau n, .1 cheveui noirs el frisés, dont la mine vermeille lére ' que l'on avait autre*
i ur cette prof< i ion réputée moi Lellef et que le tilshomme de • • I déro-
ger. Il m it on peu de verre en |u ion au bout d<
TOYAGE EN ITALIE. 2S?
lube, y amalgama le filet de couleur qu'il voulait tourner en môme temps, et d'une seule haleine souffla sa pièce, qui s'enflait frêle et légère comme une bulle de savon. Il nous fit de même un verre qu'il nous abandonna pour quelques zwantzigs.
Murano renferme une autre curiosité qu'on nous fit voir avec un certain orgueil : un cheval, animal plus chimérique à Venise que la licorne, le griffon, les coquecigrues, les boucs volants et les cauchemars. Richard 111 y crierait en vain : « Mon royaume pour un cheval ! » Cela nous fit un certain plaisir de voir cet honnête quadrupède, dont nous commencions à oublier l'existence.
La rencontre de ce cheval nous donna une espèce de nostalgie de terre ferme, et nous revînmes à Venise tout rêveur. 11 nous sembla qu'il y avait bien longtemps déjà que nous n'avions vu de plaines, de montagnes, de champs cultivés, de routes bordées d'arbres, de rues sillonnées de voitures, et nous songeâmes que rien n'élait plus agréable que le tapage de fouets et de grelots d'une voiture de poste. Mais une visite cyclique au Musée Gorrer, où l'on garde, parmi cent autres raretés, la planche du merveilleux plan de Venise gravé sur bois par Albeit Durer; au palais Manfrini, qui renferme une riche collection de maîtres vénitiens, et chez différents marchands de bric-àbrac, ossuaires où se sont déposées par couches les anciennes magnificences de la république, eut bientôt chassé ces idées continentales et champêtres.
Un petit incident retarda encore de quelques jours ces velléités de départ. Un matin que nous marchandions, dans une boutique d'orfèvre de la Frezzaria, une de ces petites chaînes d'or fines comme des cheveux, et que nous voulions rapporter comme souvenir de voyage à l'une de nos amies parisiennes, nous vîmes entrer une belle fille, négligemment drapée d'un grand châle rayé de couleurs éclatantes, qui était, à vrai dire, la seule pièce de son vêtement; car elle n'avait dessous que sa chemise et un
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jupon blanc, tenue qui, du reste, n'a rien d'extraordinaire à Venise. Si sa toilette était succincte, ses beaux cheveux noirs lustrés, peignés avec soin, et dont les nattes opulcnrepliaient plusieurs fois sur sa nuque dorée, lui faisaient une charmante coiffure de bal à laquelle ne manquait même pas la fleur placée à propos sur le coin de l'oreille; elle s'approcha de la montre et choisit une bague d'argent qu'elle convoitait sans doute depuis plusieurs jours. Le marchand lui en lit un prix qui lui parut exorbitant et l'était en effet, vu le peu de valeur du bijou, ce qui la fit entrer dans la plus divertissante colère du monde. Toute rose de dépit, elle se mit à invectiver le marchand dans ce doux et zézayant patois vénitien que nous commencions à comprendre, et qui ne peut perdre sa grâce, même dans les querelles. Elle appelait l'honnête orfèvre juif, scélérat, faussaire et grand chien de la Madone, une grosse injure italienne.
Le marchand riait et maintenait son prix, sans s'émouvoir de ce joli débordement d'invectives qu'il provoquait pour nous amuser, et que nous arrêtâmes en faisant mettre la bague sur notre compte, à la condition que Vicenza, c'était le nom de la jeune fille, nous laisserait faire un dessin d'après elle.
Les belles filles à Venise, quoique cela soit bizarre dans une ville si peuplée do peintres, consentent plutôt à être fOtre maîtresse que voire modèle: elles comprennent mieux l'amour que l'art, et se croient assez jolies pour qu'on laisse tomber crayons et palettes en les regardant Selon elles, les laides seules devraient poser. Singulière théorie et qui s'explique pourtant avec leurs imaginations et fougueuses. Elles ne supposent pas qu'un homme jeune puisse copiei froidement leur beauté, et jeter sur elle ce regard analytique et scrutateur qui métamorphose en marbre la chair rivante. Ces idées donneraient peut être la raison du type unique de femme employé par chaque maître italien.
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La Vicenza, qui, en toute autre occurrence, se serai montrée à coup sûr, moins farouche, fit beaucoup de difficultés, et se décida enfin à venir po*er, accompagnée d'une de ses amies, ancienne figurante de danse à la Fenice.
A vrai dire, elle croyait peu à no're dessin et se flattait d'un rendez-vous plus galant ; son incrédulité ne cessa que lorsqu'elle nous vit ouvrir notre boite à pastel, placei notre papier et disposer nos crayons.
Yicenza offrait une variété brune de la beauté vénitienne qu'on ne rencontre pas dans les tableaux des anciens maîtres, préoccupés outre mesure du type blond, le seul qu'ils aient représenté. Elle avait une peau d'une finesse incroyable, d'une pâleur ambrée, les yeux noirs, nocturnes et veloutés, la lèvre rouge et vivace, quelque chose de doux et de sauvage à la fois.
Tout en posant, elle mordait et mâchait des roses qu'elle arrachait de son bouquet, ôlait et remettait sa bague, faisait danser si pantoufle au bout de son pied et se levait à chaque minule, pour venir regarder par-dessus notre épaule où en était l'ouvrage. Nous avions beaucoup de peine à la faire retourner à sa place et se remettre en pose.
Enfin le portrait se termina tant bien que mal ; elle en fut satisfaite et le prit pour le donner à son amoureux. Mais nous en avons g irdé une copie qui su'fit à prouver, en dépit de Paul .Véronèse, de Giorgione, de Titien et de leurs femmes à < •hcvoux d'or, qu'il y a eu au moins um belle brune à Venise.