LES ÉGLISES
À l'exception de Saint-Marc, merveille qui n'a d*ana« iogue que la mosquée de Constantinople et la mosquée de Cordoue, les églises de Venise ne sont pas très-remarquables d'architecture, ou du moins n'ont rien qui puisse étonner le voyageur qui a visité les cathédrales de France, d'Espagne et de Belgique. Sauf quelques-unes de peu d'intérêt qui remontent plus haut, elles appartiennent toutes à la Renaissance et au genre rococo, qui a suivi très-vite en Italie le retour aux traditions classiques. Les premières sont dans le style palladien ; les dernières, dans un goût particulier que nous appellerons le goût jésuite. Presque toutes les vieilles églises de la ville ont été malheureusement refaites sous l'une ou l'autre de ces influences. Certes, Palladio, comme le prouvent tant de nobles édifices, est un architecte d'un mérite supérieur; mais il n'a aucunement le sens catholique, et il est plus propre à rebâtir le temple de la Diane d'Éphèse et du Jupiter Panhellénien qu'à élever la basilique du Nazaréen ou d'un martyr quelconque de la Légende Dorée. Il a picoré comme une abeille le miel de l'Hymette et laissé de côté dans son vol les fleurs de la Passion. Quant au goût jésuite, avec ses dômes gibbeux, ses colonnes œdématiqucs, ses balus-
Ml VOYAGE I N mai.IE.
très pansus, sos volutes contournées comme le parafe de Joseph Prudhomme, ses chérubins bouffis, ses anges castrats, ses cartouches à serviettes qui semblent attendre qu'on leur fasse la barbe, ses chicorées grosses comme des choux, ses afféteries malsaines el Bon ornementation fougueuse, qu'on prendrait pour des excroissances de la pierre malade, nous professons pour lui une horreur insurmontable. Il fait plus que nous déplaire, il nous dégoûte. Rien selon nous n'est piss opposé à l'idée chrétienne que cel immonde fatras de bimbeloteries dévotes, que ce luxe sans beauté, sans grâce, surchargé et lourd comme un luxe de traitant, qui fait ressembler la chapelle de la Mute Vierge à un boudoir de fille d'Opéra. L'église îl/.i esl de ce genre, un modèle de richesse extrat ; les murailles, incrustées de marbre de couleur, représentent une immense tenture de lampas ramage de blanc rt de \ert ; les plafonds à fresque, de Tiepoletto et de I. i/z uini, d'un ton gai, léger, clair, où dominent le el l'azur, conviendraient merveilleusement à une salle de bal OU de th a devait être chai niant, plein
de petits abbés poudrés el de belles dames, au temps de
si du cardinal de Bernis, pendant une me musique de Porpora, avec les violons et les chœurs «le la Fenice. En effet, rien de; plus naturel dans nu pareil lieu que «le célébrer l'Éternel sur un air de gavotte. Mais combien nous préférons les basses arcades romanes, les courts piliers de porphyre aui chapiteaux antiques, les images barbares qui se détachent sur le miroitement d'or.desmo* laïques byzantines, ou bien encore les longues nervures, les Irèfle l'emporte»
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if d'architecture, auxquels il foui se résigner
nie toutes li I bâties plus ou
it compensés par le nombre el la
[ue< es édifices renferment. Si l'on
d, il foui • joyaux. I
sont que Titien, que Paul Véronèse, que Tintoret, que Palma jeune et vieux, que Jean Bellin, que Padouan, que Bonifazio et autres maîtres merveilleux. Chaque chapelle a son musée, dont un roi se ferait honneur. Cette église même des Scalzi, une fois le goût admis, offre de remarquables détails : son large escalier enbrocatelle de Vérone, ses belles colonnes torses en marbre rouge de France, ses prophètes gigantesques, ses balustrades en pierre de touche, ses portes de mosaïque ont un certain style et ne manquent pas de grandeur. Elle renferme un très-beau tableaude Jean Bellin : la Vierge et l'Enfant; un magnifique bas-relief en bronze de Sansovino, représentant des traits de la vie de saint Sébastien, et un groupe d'un art moins sévère, mais charmant, de Toretti, le maître de Canova ; une sainte Famille, saint Joseph, la Vierge et l'Enfant Jésus. La Vierge a une figure fine, grassouillette, un port de tête coquet et des extrémités d'une délicatesse tout aristocratique. Elle a l'air d'une duchesse de la cour de Louis XV, et l'on ne se figure pas autrement madame de Pompadour. Des anges de ballet, élèves de Marcel, accompagnent ce joli groupe mondain. Ce n'est pas religieux, à coup sûr ; mais cette grâce maniérée et spirituelle a bien du charme, et ce sculpteur de la décadence est encore un grand artiste.
L'église de Saint-Sébastien, bâtie par S. Serlio, est en quelque sorte la pinacothèque et le panthéon de Paul Véronèse. Il y a travaillé pendant des années, il y repose éternellement dans l'auréole de ses chefs-d'œuvre. Sa pierre tumulaire est là surmontée de son buste, écussonnée de ses armes, trois trèfles sur un champ que nous n'avons pu distinguer; admirons ce saint Sébastien de Titien : quelle belle tête de vieillard, quel port superbe et magistral, et comme l'enfant qui tient la mitre du saint évêque est d'un mouvement joli et naïf! mais passons vite pour arriver au maître du lieu, au grand Paolo Caliari. Les trois Marie au pied de la croix se font remarquer par
i ?0YA6E KN ITALIE.
cette magnifique ordonnance, cette ampleur étoffée, familière au peintre que nul n'a égalée dans l'art de meubler les vides de ees grandes machines. Les brocarts, les dama» —eut en plis opulents, ondoient en ramages splendides, et le Christ, du haut de L'arbre de douleurs, ne peut retenir un vague demi-sourire, la joie d'être si bien peint le console de sa souffrance. La Madeleine est adorablemenl belle, ses grands yeux sont noyés de lumière et de pleurs : une larme encore suspendue tremble à côté de sa bouche purpurine, comme une goutte de pluie sur une rose. Le fond du paysage est malheureusement un peu trop en décoration de théâtre, et ses plans mal assis jouent Bl chancellent à l'œil; la Présentation de Jésus-Christ au Temj)le est aussi une toile très-remarquable, malgré lVxaaération membrue des personnages placés sur le devant de la composition; mais la tête du saint Siméon est d'une onction divine et d'une exécution merveilleuse, et l'Enfant Me avec une audace de raccourci étonnante. Dans le coin du tableau, un chien, le museau mélancoliquement levé en l'air, semble aboyer à la lune. Rien ne justifie la présence de cet animal isolé; niais l'on sait la prédilection de Paul Véronèse pour les chiens, surtout
po ries lévriers; il en a placé dans tout ses tableaux, et ■ Saint-Sébastien contient précisément la seule toile où il n'en ait pas mis, ce que l'on fait remarquer connu? une cm i site unique dans l'œuvre du maître. Nous n'avons pas pu vérifier p ir imus-même l'exactitude de cette tion; mais en y p. -usant il non-, semble en effet qu'un tableau de Paul Véronèse se présente toujours à la mémoire .1 compagne (Vun lévrier blanc, de même qu'u e toile de
le son invariable; œillet
Quelque amateur, libre «le Bon temps, devrait bien s1 <-
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lableau doit prendre place parmi les sept merveilles du génie humain.
Quelle couleur et quel dessin dans ce groupe d'une femme et d'un enfant, que l'œil rencontre d'abord en pénétrant dans la toile ! Quelle ineffable onction, quelle ré^ «ignation céleste répandues sur les visages des deux saints déjà lumineux de l'auréole future, et comme elle est charmante cette tête de femme qui apparaît de trois quarts au-dessus de l'épaule de saint Sébastien, jeune, blonde, animée par l'émotion, l'œil plein de tristesse et de sollicitude ! Cette tête , qui est tout ce qu'on voit du personnage, est d'un mouvement si juste, d'un dessin si parfait, que le reste du corps se devine sans peine derrière le groupe interposé qui le cache ; on en suit jusqu'au bout les lignes invisibles, tant l'anatomie est exacte.
Saint Sébastien est, dit-on, le portrait de Paul Véronèse, comme cette jeune fille est celui de sa femme. Us étaient alors tous deux à la fleur de l'âge, et elle n'avait pas encore acquis cette beauté de matrone ample et lourde qui la caractérise dans les portraits qui restent d'elle, entre autres dans celui de la galerie du palais Pitti, à Florence. Étoffes, détails, accessoires, tout est achevé avec ce soin extrême, ce fini consciencieux des premières œuvres, lorsque l'artiste ne travaille que pour contenter son génie et 6on cœur. C'est presque au bas de cette toile qu'est enterré le peintre. Jamais lampe plus éclatante n'illumina l'ombre d'un tombeau, et le chef-d'œuvre rayonne audessus du cercueil comme le flamboiement d'une apothéose.
Le Couronnement de Marie au ciel se passe au milieu des irradiations, des effluves et des scintillations d'unâ lumière qui n'a jamais existé que sur la palette de Paul Véronèse. Dans cette atmosphère d'or et d'argent en fusion qui traverse les cheveux du Christ, nage aériennemenf une Marie d'une beauté si célestement humaine, qu elle vous fait battre le cœur tout en vous faisant courber la
fête. Le Couronnement d'Esther par .iêwértu est d'un* grandeur et d'une opulence de ton sans pareilles. Ici Paul Véronèsea pu déployer à l'aise sa manière fastueuse; le? perles, les satins les velours, les brocarts dor scintillent, frissonnent, miroitent et se coupent en cassures lumincuftielle mâle et ûère allure a le guerrier du premier plan, l'insouciant anachronisme de son armure î El comme le grand chien sacramentel est campé crânement, comme il sent sa race, el comme il comprend l'honneur d'être peint par Paul Véronèse ! Pends-toi, Godefroy ladin !
Dans le haut de l'église, à un endroit presque invisible d'en bas, il y a, de la main du maître, de grandes grisailles très-légèrement faites et d'une belle tournure; L'humidité tt le temps, le manque de soins commencent à les altérer ; une bombe autrichienne, en perçant la voûte, lésa sillonnées d'une cicatrice.
La sacristie renferme encore des peintures de lui, mais qui remontent à >a première jeunesse et où son génie re timide cherche sa voie. Pour expliquer celte prodigieuse abondance de Paul Véronèse dans cette église, la légende a plusieurs versions : d'abord une dévotion particulière de L'artiste à saint Sébastien; ensuite, ce qui est plus romanesque, le meurtre d'un rival qui l'aurait obligé à cli. relier un refuge dans ce lieu d'asile embelli par ses reconnaissants. Selon d'autres, ce sérail pour éviter la vengeance d'un sénateur dont il aurait exposé la
itore sur la place de Saint-Mare, que le peintre se sei tit tenu caché deui ans à Saint-Sébastien. Nous donnons ce biatoi tain pour ce qu'elles valent, sans
prendre la peine de le critiquai .
rtir de cette radieuse égli-e, dont nous
b 'mines loin d'avoir ind que tout i von?,
i m le pavé i isâtre roire œil ébloui des phos-
| ' mds, voua dé< ouvi pieds
■ne b un mi ferme la caveau d'une dynastie de
gondoliers. Le premier nom inscrit est Zorzi de Calaro, du tiaghet de Barnaba, sous la dale de 1503. Le dernier porte le chiffre de 1785. La république n'a pas survécu de beaucoup aux Zorzi.
Santa -Maria dei Frari n'est pas dans l'affreux goût classique ou jésuite dont nous parlions tout à l'heure ; ses ogives, ses lancettes, sa tour romane, ses grandes murailles de briques rouges lui donnent un aspect plus religieux. 11 y a au-dessus de la porte une statue de Vittoria, représentant le Sauveur. L'église dei Frari, construite par Nicolas Pisano, remonte à l^oO.
C'est là que se trouve le tombeau de Ganova : ce monument que l'artiste avait dessiné pour Titien, modifié en quelques parties, a servi à lui-même. Nous l'admirons très-médiocrement ; c'est prétentieux, théâtral et froid. A la base d'une pyramide de marbre vert appliquée à la muraille d'une chapelle, baille la porte noire d'un caveau, vers laquelle se dirige une procession de statues étagées sur les marches du monument : en tète marche une figure funèbre portant une urne sépulcrale; derrière viennent des génies et des allégories tenant des flambeaux et des guirlandes de fleurs. Pour contre-balancer cette partie de la composition, une grande figure nue, qui, sans doute, symbolise la fragilité de la vie, s'appuie sur une torche qu'elle éteint, et le lion ailé de Saint-Marc abaisse tristement son mufle sur ses pattes, dans une pose analogue au fameux lion de Thorwaldsen. Au-dessus de la porte, deui génies soutiennent le médaillon de Canova.
Ce tombeau paraît d'autant plus pauvre et plus mesquin d'idée et d'exécution, que l'église dei Frari est pleine- de monuments anciens du plus beau style, &d plus bel effet. Là reposent Alvise Pascaligo, Marzo Zeno, Jacopo Barbaro, Jacopo Marcello, Benedetto Pesaro, dans des sarcophages ornés de statues d'une tournure et d'une fierté merveilleuses.
On y admire un triptyque de Vivarini qui remonte
à 1 189 , et une Vierge de Titien dupée d'un voile blano d'un charmant effet,
La statue équestre du général Colleoni, qui a une grande prestance sur sa monture de bronze, arrête d'abord les yeux lorsqu'on arrive par le canal à la petite place au fond de laquelle s'élève L'église de Saint-Jean-et-Paul. Quoique sa construction remonte au treizième ou au quatorzième siècle, elle n'a été consacrée qu'en 1430. Le tympan de 1 1 façade est joli, l'arcade circulaire qui le surplombe cA merveilleusement sculptée de fleurs et de fruits. On va à Saint-Jean-et-Paul principalement pour voir la Mort de garni Pierre, de Titien; tableau si précieux qu il est défendu de le vendre, sous peine de mort. Nous aimons cette férocité artistique, et c'est le seul cas où la peine capitale nous paraisse devoir être conservée. Cependant d'autres tableaux du Titien nous semblent aussi dignes que celuil.i, malgré tout»' sa beauté; d'une pareille jalousie de la part de Venise, et nous nous en faisions, au delà des copies ires, une idée différente et supérieure à la réalité. La scène se passe dans un bois; saint Pierre est renl . le bourreau le tient parle bras et lève, déjà l'épèe; un prêtre s'enfuit épouvanté, et dans le ciel deux auges appai ut, prêts à recueillir l'âme du martyr. Le bourreau esl parfaitement campé; il menace et injurie bien. Une expression bestialement furieuse contracte ses trait
VeUX luisent SOUS SOn front bas connue ceux d'un tigre.
Sa narine se dilate et flaire le Sang. Mais il y a peut (''lie
; d'effroi et pas assez de résignation dans la tête du saint II ne voit que le >nf la froide lame va lui
: entre les vertèbres, et il oui. lie que la-haut, dans l'azur, planent
i trop un vu »nd imné fi qui
l'on va couper le cou et que cela chagrine. Le moine,
I bien i pé de tei eur, mais il
m il Son p ir lea raccourcis,
ïambes sont i an arrière
par la course. Ses bras vont d'un côté et sa tête de l'autre.
Si la composition donne prise à la critique, on ne peut admirer qu'à genoux ce magnifique paysage, si grand, si sévère, si plein de style ; ce coloris simple, mâle et robuste, ce faire large et grandiose, cette impassible souveraineté de touche, cette hautaine maestria qui révèle le dieu de la peinture. Titien, nous l'avons déjà dit, est la seule organisation d'artiste que le monde moderne puisse opposer au monde antique pour la force calme, la splendeur tranquille et l'éf ^nielle sérénité.
Nous pourrions encore vous parler des monuments funèbres qui tapissent les murs, de l'autel Saint-Dominique, où l'histoire de ce saint est modelée dans une suite de basreliefs en bronze, par Joseph Mazza, de Bologne, duChrist en croix, de Tintoret, des magnifiques sculptures de la chapelle de Sainte-Marie des Roses, et du Couronnement de la Vierge, par Palma le Vieux ; mais , dans une église où il y a un Titien, on ne voit que Titien. Ce soleil éteint toutes les étoiles.