‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 33 sur 46 · AAA ET UT · texte numérisé non relu

AAA ET UT

Etonnante disposition et qui doit bien confondre notre impatience et notre orgueil ! Hélas! nous avons coutume de nous enfler, de nous hérisser, pour ainsi dire, à la moindre injure que nous recevons des hommes ; nous n'avons jamais assez exagéré, ninotre innocence, ni leur injustice. Lors même que nous croyons souffrir patiemment, nous voulons qu’on nous plaigne, qu’on admire notre patience, qu’on blâme le procédé de nos ennemis, qu'on en ait horreur, que Dieu en prenne vengeance pour nous. Ego autem sum vermis et non homo, opprobium hominum et abjectio plebis. Pour moi, dit Jésus au milieu de son cœur, hélas ! de quoi me plaindrais-je ? Je ne suis qu'un esclave, qu'un ver de terre, la honte du genre humain et le rebut de la plus vile populace.

Mais quoi, mon Sauveur, serez-vous donc muet jusqu’à la mort? N’aurons-nous point la consolation de voir ouvrir encore une fois cette bouche qui a prononcé tant d’oracles, tant de paroles de vie? Il va parler, Messieurs ; mais ce ne sera, ni pour soi, ni pour ceux qui désirent de l'entendre; il va parler pour ses ennemis. Pater, s'écriet-il, mon Père, pardonnez-leur : dimitte illis, non enim sciunt, quid faciunt. O parole vraiment digne de rompre un si long et si saint silence? O prière vraiment digne de Jésus crucifié, de Jésus mourant! Qu'elle sied bien, à mon divin Maître, à votre grandeur et à votre élévation infinie ! Quelle héroïque douceur ! Et qui aura jamais la force de l’imiter ? On ne saurait dire combien ces paroles si peu attendues firent d'impression sur l'esprit des assistants. Elles convertirent le bon larron, elles firent taire les prêtres et les soldats, elles étonnèrent et détrom-

pèrent presque tout le monde en faveur du Fils de Dieu. Mais ces sentiments leur viennent trop tard pour réparer les injures qu'on lui a faites. Jésus n’a plus qu'un moment de vie. Il donne à sa Mère et au saint disciple qu'il aimait les dernières marques de son amitié, en les recommandant l’un à l’autre. Après quoi, s'étant recommandé lui-même à son Père, il baisse la tête sur la poitrine et rend le dernier soupir.

A même temps qu'il expira, le voile du Temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas; la terre trembla, les pierres se fendirent, les tombeaux furent ouverts ; les morts ressuscitèrent et parurent dans Jérusalem ; enfin le soleil perdit sa lumière et, durant l’espace de trois heures, toute la terre fut ensevelie dans les ténèbres. Le centenier voyant toutes ces choses ne peut s'empêcher de reconnaitre l’auteur de tant de prodiges. Verè Filius Dei erat iste, s’écria-t-il : Assurément cet homme était Fils de Dieu. Tous ceux qui avaient vu mourir Jésus-Christ s’en retournèrent le cœur plein de componction et frappant leur poitrine, en signe de pénitence. Et omnis turba eorum qui simul aderant ad spectaculum istud, et videbant, quæ fiebant, percutientes pectora sua revertebantur, dit Saint Luc.

J'espère, chrétienne Compagnie, que le récit de toutes ces choses fera sur votre cœur le même effet qu’elles firent sur les Juifs qui les virent de leurs yeux. Mais pour aider votre foi par quelque chose de sensible, ne pouvant vous faire voir l'original, je vous montrerai du moins la triste figure de Jésus crucifié (1). Le voilà, chrétiens

(1) Le prédicateur présentait, en parlant ainsi, le crucifix à ses auditeurs.

Auditeurs, en l'état pitoyable où nos péchés et son amour l'ont réduit ; voilà l’abrégé de tout ce que je viens de vous dire, ou plutôt, tout ce que je vous ai dit n’a été qu'un fort petit abrégé de ce que vous découvrez ici d'une seule vue. Veré Filius Dei erat iste. Quelque misérable qu'il vous paraisse, quelque grande que soit son humiliation, quoiqu'il soit couvert de plaies, qu'il n'ait plus ici de mouvement ni de vie, il ne laisse pas d’être votre Dieu. Ce qui vous étonnera peut-être encore plus, c'est que, tel qu'il est sur cette croix, il est le modèle de tous les prédestinés. Voilà sur quoi nous devons tous nous réformer, si nous aspirons au paradis. Il avait déjà fait ce portrait dans l'Evangile et il aurait pu se contenter de cela. Mais il l'a voulu tracer en sa personne, pour nous le rendre plus visible et pour nous obliger à en recevoir en nous tous les traits.

Si ce spectacle ne nous touche point, il en faut accuser notre peu de foi, notre ingratitude et la dureté de notre cœur. Car sans parler des choses inanimées qui parurent sensibles à sa Passion, c’est à la vue du crucifix que tant de rois ont quitté la pourpre et la couronne, que tant de personnes riches ont abandonné leurs biens, que tant de jeunes hommes et de jeunes filles ont renoncé à toute la vanité, à tous les plaisirs du monde. C’est ce crucifix qui a rendu les souffrances si aimables aux premiers chrétiens et qui fait que, les persécutions manquant aujourd’hui aux véritables fidèles, ils exercent sur eux-mêmes une sainte cruauté et deviennent leurs persécuteurs et leurs tyrans.

Quel moyen puis-je donc trouver qui soit plus efficace

pour vous convertir, o vous qui hésitez peut-être encore à le faire, que de vous présenter Jésus-Christ en croix ? Vous avez profané son sang; voudriez-vous bien encore fouler son corps et ajouter cet outrage à tous ceux qu'il a soufferts pour l’amour de vous? Prenez ce livre, pauvres Aveugles ; il vous apprendra ce que c’est que le péché dont vous faites si peu de cas. Car enfin, voilà votre ouvrage. C’est pour vous que l’Innocent a été attaché à ce bois infâme et c’est pour vous qu’il a été traité de la sorte. Vous voyez donc dans ce même Dieu, et l’objet de votre espérance, et le sujet de votre condamnation. C’est à vous de voir si vous aimez mieux, ou être sauvés par sa mort, ou en être punis comme en étant les véritables et les uniques auteurs. Il faut nécessairement que la voix de ce sang crie de la terre et qu’elle demande au ciel, ou grâce pour vous, ou vengeance contre vous. Si vous refusez d'entendre ce que cette voix vous dit pour vous retirer de vos désordres, elle sera entendue du Père Eternel, lorsqu'elle vous accusera au trône de la justice.

Mais ce n’est pas seulement pour les pécheurs que j'ai apporté ici l’image de mon Maitre crucifié. C’est principalement pour vous, Ames pénitentes. C’est pour vous la mettre entre les mains, afin que vous l’ayez éternellement devant les yeux. Il est mort pour tout le monde, il est vrai; mais il faut avouer que peu de personnes ont eu autant de part que vous aux mérites de sa mort. Il a souffert pour effacer tous les péchés; mais enfin il n’y a eu que vos péchés qui aient été effacés par ses souffrances. Souvenez-vous que si vous vivez, si vous ne brûlez pas encore avec les méchants, si Dieu vous a

attendues avec tant de patience, c’est uniquement à Jésus souffrant que vous en êtes redevables. Mais souvenez-vous surtout qu'il est, sur cette croix, l’idée de la véritable pénitence et que la vôtre ne sera jamais parfaite que vous ne soyez crucifiés avec lui.

Je vous l'offre encore, Ames innocentes, Ames saintes, je vous le donne pour amant et pour époux éternel. Vous trouverez dans ses plaies la source de ces belles lumières que vous recevrez, de ces délices spirituelles que vous goûtez dans l'exercice de la vertu. Ces douceurs qui charment toutes vos peines, qui vous font passer une vie si agréable et si tranquille, ces douceurs, dis-je, lui ont coûté bien des amertumes et bien des fatigues. Vous êtes trop généreuses pour refuser de partager avec lui ce qu'il a souffert pour l’amour de vous. Jouissez, à la bonne heure, des chastes plaisirs qu’il vous a mérités par ses douleurs ; mais n'oubliez pas que ses douleurs et sa croix doivent faire une partie de vos plaisirs.

Je vous le laisse, Ames affligées, pour être toute votre consolation dans vos plus grands maux. Ils vous deviendront beaucoup plus supportables en sa compagnie. I] vous aidera lui-même à les supporter ; il vous les adoucira. Il vous les rendra utiles et même agréables. Opposez-les souvent, ces maux que vous endurez, avec ce qu'il souffre sur cette croix ; c’est lui-même qui vous invite à faire cette comparaison.

Attendite, et videte, si est dolor sicut dolor meus : Regarde-moi, Chrétien, et vois, s’il est quelque douleur pareille à la mienne. A l'égard de ceux qui vous persécutent, il ne cessera de vous faire pour eux la même

prière qu'il offrit à son Père : Pardonne-leur je t'en conjure, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font. Non, certainement, ils ne savent ce qu’ils font : ils croient te nuire et ils se font à eux-mêmes un tort qu’on ne saurait estimer; ils croientterendre malheureux, et ils touvrent sans y penser, le chemin d’une félicité éternelle : ils croient exercer leur haine, ils ne font qu’exécuter les ordres de mon amour envers toi. Enfin, Messieurs, n'oubliez pas que Jésus étant encore vivant a prédit que, lorsqu'il serait crucifié, il attirerait à lui toutes choses : Omnia traham ad me ipsum. C’est à nous à accomplir cette prophétie, en nous laissant attirer et cessant enfin de résister à ces douces invitations. C’est pourquoi, après vous l’avoir présenté à tous, vous voulez bien que, je vous présente tous à lui et que je luï explique vos sentiments par mes paroles. Je commence par moi, Ô mon adorable Rédempteur, et je me donne à vous en la manière la plus étendue et la plus parfaite qu’il m'est possible. Il y a déjà longtemps que je me suis comme cloué à votre croix par les vœux de ma profession ; je les renouvelle ces vœux, je les ratifie en présence du ciel et de la terre; je vous rends mille grâces de me les avoir inspirés ; je proteste que je ne me trouve point embarrassé de mes liens, au contraire, je voudrais pouvoir les multiplier ou en serrer les nœuds davantage. Que ne puis-je, Ô mon divin Rédempteur, que ne puisje, par mille et mille vœux, m'’attacher à vous si étroitement, que, non seulement je ne me sépare jamais de vous, mais que je devienne une même chose avec vous! Je l’embrasse donc, cette aimable croix, et je jure, mon

Page 1