GANT ER
les maris abandonnent leurs propres femmes, les femmes prennent parti contre leurs maris; les enfants font des procès à leurs pères ; nos amis nous livrent à ceux qui nous persécutent : ceux qu'on a le plus obligés deviennent nos plus cruels ennemis ; et cependant rien ne nous peut détacher de ces faux appuis; nous les préférons à Dieu, qui est si sûr, si fidèle, qui ne manqua Jamais à personne, qui est le seul que l’adversité n’éloigne point, qu'elle fait approcher au contraire de tous ceux qui ont espéré en lui.
Que fera donc Pilate, chrétiens Auditeurs ? La fureur de ce peuple ne l’aveugle point; mais il voudrait bien trouver un tempérament pour sauver sa conscience sans perdre l'amitié des Juifs. Tous les expédients que sa politique lui a fournis jusqu'ici n’ont point eu le succès qu'il en espérait. Il s’en présente un nouveau, aussi injuste, mais beaucoup plus cruel que tous les autres. Il ne peut se résoudre à faire mourir un innocent; mais pour ne pas refuser à ce peuple toute sorte de satisfaction, il condamne Jésus à être fouetté : Non invenio in eo causam ; corripiam ergo illum, et dimittam. Je ne le trouve coupable de rien, dit-il; je m'en vais donc le faire battre à coups de verges et le renvoyer. Mais pourquoi ces verges, s’il n’est coupable de rien ? Quelle injuste et barbare sentence qui déclare un homme innocent et le condamne à même temps à la peine des criminels! Est-ce que c’est un crime de n'avoir point commis de crime, ou qu'il n’y a point d’autre différence à faire entre un homme juste et un méchant homme que de faire souffrir des supplices différents ? O Jésus,
le plus doux, le plus chaste, le plus saint, le plus aimable de tous les enfants des hommes, vous serez donc dépouillé publiquement et fouetté comme un voleur ! Il est innocent, je m'en vais donc le faire déchirer à coups de fouets ! Quelle tyrannie! Mais quelle extravagante conclusion! Ne fallait-il pas dire, au contraire : Il est innocent, je le renverrai avec éloge, j'obligerai ses ennemis à lui faire réparation d'honneur, je punirai sévèrement ceux qui l’ont voulu noircir, je condamnerai ses accusateurs à la même mort qu'ils ont voulu lui procurer par leurs calomnies. Mais, Messieurs, en vain tous nos raisonnements, en vain toutes nos réflexions ! Tandis que nous plaidons la cause de l’innocent, on lattache à un pilier, on le dépouille; le voilà environné de bourreaux qui se disposent à le flageller.
Je ne dis rien de la honte de ce supplice : c'était le supplice des esclaves ! Rome, qui était alors la maîtresse de l’univers, avait ordonné que ses citoyens en seraient exempts par toute la terre, aussi bien que de la croix, de quelque crime qu'ils puissent être convaincus. Saint Paul eut recours à ce privilège pour se délivrer de cette confusion, parce que, quoiqu'il tint à grand honneur d’endurer pour Jésus-Christ (1), il appréhenda de devenir si infâme, par ce genre de tourment, qu’il ne serait plus capable d'exercer avec fruit le ministère apostolique qui lui avait été confié. Pour ce qui regarde ce que cette flagellation eut de cruel, je vous prie, Messieurs, que si je dis quelque chose d’extraordinaire et
(1) Ce verbe ne s'emploie plus que comme verbe actif.
POUR LE JOUR DE LA PASSION ol
qui vous paraisse entièrement incroyable, je vous prie de suspendre un peu votre jugement, jusqu’à ce que je vous aie dit les raisons qui ont dissipé tous les doutes que j'ai eus moi-même sur ce sujet.
Les bourreaux s’approchent donc de Jésus-Christ et commencent à le frapper de toutes leurs forces. Dès les premiers coups, les verges s’impriment sur ce chaste corps, qui de tous les corps a été le plus délicat et le plus sensible. Je vois ses épaules qui deviennent rouges, qui s’enflent, qui, d’une blancheur qui aurait effacé l'éclat de la neige, passent à une couleur bleue et noiràtre. La chair se fend et s'ouvre par de longs sillons; le sang coule; il rejaillit de toutes parts ; la colonne en est déjà teinte; on dirait que les bourreaux y ont trempé leurs cruelles mains ; tous leurs habits en sont couverts; ils en ont jusques dans les yeux, il coule par ruisseaux sur le pavé. La loi qui avait condamné les malfaiteurs à être fouettés avait défendu qu'on leur donnât plus de trente (1) coups ; mais pour Jésus-Christ, on ne daigne pas de tenir de compte. Après avoir usé les verges, on recommence avec des cordes nouées et avec des chaines de fer, soit que les bourreaux se soient armés de la première chose qu'ils ont trouvée sous leurs mains, soit qu'ayant demandé d’autres fouets, les ennemis du Sauveur leur aient présenté ceux-ci. Quoiqu'il en soit, ces nouveaux instruments venant à frapper sur des plaies, sur une chair toute meurtrie, toute déchirée, ils n'en tirent presque plus de sang, mais ils enlèvent la
(1) Quarante.
chair même ; il en tombe des morceaux par terre ; on en voit des lambeaux qui demeurent attachés aux cordes et aux chaines, dont on le bat. Enfin, on le frappe jusqu’à ce qu'on se soit épuisé de forces, qu’on l'ait lui-même épuisé de sang, qu’on lui ait découvert les os, qu'on ait accompli la prophétie David, qui dit qu’on les lui pourra tous compter : Dinumeraverunt omnia ossa mea. Cela n'est-il pas bien étrange? Il n’y a jamais eu de si méchant homme qui, étant dans les tourments, n'ait ému la compassion des cœurs les plus durs; on tâche d’adoucir la sentence en l’exécutant; il y a des coups de grâce pour les crimes les plus odieux; on n'oublie rien pour tromper les juges, si on ne peut pas les fléchir; si l’on fait souffrir un malheureux au-delà de ce qui est précisément ordonné, on entend les places retentir de cris pitoyables ; on murmure, on merace, on fait voler les cailloux contre les exécuteurs de la justice. Jésus est le seul pour qui l’on n’a aucune compassion; on souffre qu'on le fasse souffrir contre toute sorte de justice, contre toutes les lois, au-delà de toute raison, de toute mesure. On souffre que, pour trente coups, on lui en donne cinq mille; et bien loin que quelqu'un murmure ou qu’on en fasse des plaintes, les bourreaux sont loués de leur cruauté ; ils en sont même récompensés par les prêtres.
- Mais vous, mon adorable Sauveur, que dites-vous et qu'elles sont vos pensées dans un si sanglant supplice ? Tamquam agnus coram tondente se obmutuit. Vous êtes muet comme un agneau à qui l’on ôte la toison; vous songez plus à mes plaies qu'aux vôtres; vous vous
consolez de tant de douleurs, par l'espérance qu’elles vous donnent de ma pénitence ; vous vous réjouissez de voir croître cette mer de sang qui se forme autour de vous, afin que toutes mes iniquités y puissent être noyées. Mes péchés, dont vous vous êtes chargé, vous paraissent quelque chose de si horrible ; mon âme, pour qui vous souffrez, vous est si chère et si précieuse, que vous trouvez encore toutes ces peines légères !
Cependant, Messieurs, les bourreaux se lassent, ils se retirent tout épuisés, tout hors d’haleine; ils se jettent par terre pour prendre un peu de repos après une si longue fatigue. Mais de peur que Jésus n’ait à même temps quelque relâche, les soldats s’approchent de lui et, l'ayant à peine retiré de son sang, dans lequel il était tombé, ils le font asseoir sur une pierre pour lui faire souffrir un nouveau tourment. Ils avaient oui dire qu’il s’attribuait la qualité de roi des Juifs, c’est pourquoi ils lui jettent un vieux haïllon rouge sur le dos, pour lui tenir lieu de manteau royal; pour sceptre, ils lui mettent un roseau à la main ; et pour couronne, ils prennent des épines dont ils composent une espèce de diadème qu'ils lui enfoncent dans la tête. La patience avec quoi Jésus souffre cette cruauté aurait dû toucher ces malheureux. Mais, au contraire, ils appellent tous leurs camarades pour leur donner leur part du plaisir et, toute la compagnie assemblée, ils fléchissent le genou devant lui par dérision; ils lui crachent en même temps au visage; ils lui donnent des soufflets; ils prennent son roseau et lui en donnent des coups sur la tête pour faire entrer les épines toujours plus avant et pour renouveler la douleur
extrême qu'elles lui causent: Et dabant ei alapas; et percutiebant caput ejus arundine et conspuebant eum. Et tout cela, Messieurs, sans raison, sans aucun ordre, de leur propre autorité. Ce serait un crime qui mériterait châtiment que d’en avoir usé de la sorte envers tout autre homme; mais tout est permis contre Jésus-Christ, tout le monde a droit de se divertir à le tourmenter. Que si vous me demandez d’où vient que tout est ainsi déchaîné contre le Sauveur du monde et qu’il semble que pour lui on ait oublié toute justice, toute humanité, je vous dirai, Messieurs, qu'il y en a plusieurs raisons. La première, c’est que Jésus-Christ avait été comme abandonné, par le Père Eternel, à la fureur du démon, de même que Job avait autrefois été livré à Satan pour ètre éprouvé par toutes sortes de disgrâces ; d’où vient que Jésus-Christ dit lui-même, quand on vient pour le saisir : Hæc est hora vestra, et potestas tenebrarum: Voici votre temps, voici l'heure où l'enfer a un pouvoir entier sur moi. Et ainsi le démon s'était emparé de tous les esprits, il les avait comme ensorcelés, il leur avait inspiré toute sa rage. De plus, Pilate, qui avait dessein de lui sauver la vie, était bien aise qu’on le mît en un état qui pût satisfaire la haïine du peuple et attirer, s’il était possible, la compassion même des prêtres. Et, dans cette vue, il croyait que c'était être fort pitoyable que de n'avoir point de pitié de lui. Enfin, les prêtres, qui voyaient que le gouverneur s’obstinait à le renvoyer absous, gagnèrent les bourreaux et les soldats ; ils leur donnèrent même de l'argent; ils leur promirent toute sorte d'impunité pour les obliger à le traiter le plus
inhumainement qu'il serait possible, espérant qu'il pourrait mourir sans être condamné à la mort. Et en effet tout le monde convient qu'il aurait expiré à la colonne, s’il ne se fût soutenu par un miracle. Mais il voulut se réserver, pour achever son sacrifice sur la croix et pour y accomplir le reste des prophéties.
Donc, après bien des outrages et des insultes, on le remèêne à Pilate qui, l'ayant envisagé dans l’état pitoyable et déplorable où il était, ne douta point que ses plus cruels ennemis n’en dussent être touchés. Il le prend par la main et sort avec lui sur le perron de son palais, pour le faire voir au peuple qui l’attendait : Exivit ergo Jésus portans spineam coronam et purpureum vestimentum, et dicit illis : Ecce homo. Jésus parut donc à la vue de tout ce peuple, revêtu de pourpre, portant sur la tête une couronne d’épines. Le gouverneur, en le produisant, ne dit autre chose que ces paroles : Ecce homo. Voilà l'Homme. Il crut que ce mot suffisait et qu’on n'avait qu'à le regarder pour entendre tout le reste. Il ne lui restait plus rien de cette beauté divine, de cet air, doux et grand tout ensemble, par lequel il gagnait les cœurs. A peine avait-il figure d'homme : Non erat species, neque decor ; vidimus eum, et non erat aspectus, et reputavimus eum quasi leprosum et percussum à Deo. Et c'est peut-
être pour cela que Pilate se crut obligé d’avertir que
c'était l’homme dont il était question : Ecce Homo.
Mais ce nouvel expédient lui réussit comme tous les autres. Bien loin d’être attendri par un spectacle si touchant, il semble qu’on en devienne plus altéré du sang
du Sauveur. À peine parait-il devant ce peuple assemblé,
qu'au lieu des larmes de compassion à quoi on avait lieu de s'attendre, il s'élève tout d’un coup, de toute la place, un horrible cri pareil à ceux qu’on avait déjà entendus : Tolle, tolle, crucifige eum : qu’il meure, qu’on le crucifie ! Mais enfin quelle est la cause d’une haine si opiniâtre et si mortelle? Quid enim mali fecit ? Je sais que jusqu'ici il a été l’objet de la jalousie des prêtres. Mais est-il possible que, dans l’état où il est, il puisse causer à qui que ce soit d’autres mouvements que des mouvements de pitié? Pourquoi voulez-vous me forcer à accabler un misérable en qui je ne trouve point de crime et qui a désormais plus de sujet de haïr la vie, que vous n’en avez de lui souhaiter la mort? Que lui peut-on faire de pire que de le laisser vivre autant qu'il pourra, pour prolonger, et sa honte, et ses souffrances ? Laissezle aller, le malheureux ; il ne peut manquer de mourir bientôt, après ce qu'il a souffert. Et quand il pourrait survivre à de si grands maux, il n’a garde de se présenter jamais à vos yeux; il ira cacher bien loin son infamie. Pouvez-vous croire qu’il songe désormais à la royauté et que quelqu'un ose le suivre ou s’attacher à sa personne? Tout cela, Messieurs, n’apaise point cette multitude ; elle n’entend nulle raison sur cela. Qu'il soit innocent ou coupable, ce serait un crime de lui pardonner ; il faut qu'il soit cloué à une croix et qu'il y meure : Tolle, tolle, crucifige eum ! O Jésus ! O doux nom de Sauveur et d'Emmanuel! O promesses faites à Abraham, à Isaac et à Jacob! O désirs si ardents et si longtemps différés! O figure! O prophéties ! Le ciel n’at-il donc enfin accordé ce libérateur que pour le voir
ainsi rebuté et haï de tout son peuple? Est-il possible qu'après plus de quatre mille ans de prières et de vœux, on n'ait enfin reçu le Messie que pour le livrer aux gentils, pour lui préférer un voleur infâme, pour exercer sur lui toutes sortes de cruautés, pour demander sa mort avec autant d'opiniâtreté qu'on avait eu de constance à demander son avènement !
Si Pilate avait autant aimé la justice que les Juifs haïssaient le mérite de Jésus-Christ, il aurait résisté plus longtemps à leurs injustes désirs. Mais enfin, le propre intérêt, les vaines craintes, les raisons humaines et politiques l’emportent sur toutes les lois. Ce faible juge monte sur son tribunal, et là, malgré toutes les lumières de son esprit et tous les reproches de sa conscience, malgré les avis que sa femme lui avait donnés, nonobstant tous les témoignages qu'il avait rendus publiquement à l'innocence du Sauveur, faisant de l'autorité souveraine le plus sacrilège abus qui en ait jamais été fait, se servant du pouvoir qu'il tenait de Dieu contre Dieu même, il déclare Jésus coupable de mort et le condamne à mourir comme un scélérat.: Il me semble, chrétiens Auditeurs, que de tous les maux qui peuvent exercer la patience d’un homme, il n’est rien qu’on souffre avec plus de peine qu'une injustice. On ne peut supporter qu’on en fasse même aux autres. Et j'ai remarqué plus d'une fois que quelque mal qu’on souhaite à son ennemi, on a peine à se réjouir de ses disgrâces, quand il est tout visible qu'on lui fait tort. Mais quand l'injustice se fait à nous-même, qui est-ce qui a la force de se taire et d’étouffer tous les murmures qui s'élèvent
dans le cœur? Messieurs, il n’y eut jamais rien de plus visible que la sainteté de Jésus et, par conséquent, rien de plus injuste que sa condamnation. Il pouvait en appeler à César, comme Saint Paul fit depuis en une conjecture toute semblable; il pouvait en appeler à Pilate même et lui demander quel nouveau crime il avait commis, depuis qu’il avait déclaré si hautement qu'il ne le trouvait coupable de rien. Mais non, il ne veut point réclamer contre cet arrêt inique ; 1l l’accepte de tout son cœur; il consent qu'il s’exécüte ; il n’a pas moins de respect pour le jugement de ce lâche magistrat que s’il avait été prononcé de la propre bouche de son Père.
Voilà donc les Juifs satisfaits. Pilate se retire l’âme troublée par l'horreur du crime qu’il vient de commettre. Les prêtres et les Pharisiens triomphent de leur victoire; les bourreaux lient Jésus-Christ, les soldats s'apprêtent et commencent à marcher, tous les chemins du Calvaire se bordent de peuple, la montagne en est déjà toute couverte ; on court de toutes parts pour voir mourir un homme qu'on avait cru Dieu jusqu'alors. Enfin on lui présente la croix; il s’en charge, il veut bien la porter lui-même jusqu’au lieu du supplice. Que ne puis-je, aimable Jésus, que ne puis-je ici découvrir à ceux qui m'entendent quels furent les mouvements de votre cœur, lorsque vous vites cet objet de vos plus ardents désirs ? Si nous sommes si édifiés des paroles que Saint André proféra, lorsqu'il vit la croix qu’on lui avait préparée, que n’auriez-vous pas dit, mon Sauveur, à la vue de la vôtre, si vous aviez bien voulu nous faire
part de vos sentiments? Mais qu'’est-il besoin de paroles où les actions parlent si fortement et d’une manière si intelligible. Cette croix était et longue et pesante. Jésus était si fort affaibli, par ce qu'il avait déjà souffert, qu'il lui était absolument impossible de la porter. Et néanmoins, il l’'embrasse sans hésiter un seul moment. Il aime mieux non seulement plier et gémir, mais succomber même et expirer sous le faix que de refuser d'obéir jusqu’à la mort. Il aurait bien pu dire à ces inhumains : Hélas! je voudrais être en état de faire ce que vous m'ordonnez. Plût à Dieu que la chose me fût aussi aisée qu'elle me serait agréable! Mais je ne me sens plus assez de force pour cela. Si vous me contraignez de porter ma croix, vous n’aurez pas, le plaisir de m'y voir mourir avec infamie. Je ne sais si je pourrai bien me traîner moi-même jusqu’au haut du Calvaire ; mais, assurément, je ne m'y rendrai jamais avec un fardeau si lourd. Quand il aurait parlé de la sorte, chrétiens Auditeurs, y aurait-il eu sujet d’en être scandalisé et de l’accuser de peu de soumission? Non, sans doute. Mais quel sujet n’avons-nous pas d'admirer son obéissance, voyant que sans avoir égard, ni à sa faiblesse, ni à la longueur du chemin, sans considérer si ce qu’on lui commande est possible ou non, il ne songe qu'à exécuter le commandement qu'on lui fait. Il se courbe donc, il marche, ou plutôt il rampe sous cette croix ; il plie, il tombe sur les genoux, ildonne du visage en terre presque à chaque pas (1). Le voilà tout en sueur,
(1) Le texte original est : il donne du nez en terre.
tout hors d’haleine ; il n’en peut déjà plus et toutefois il ne se rend point, il ne demande point qu'on le soulage. On fut contraint de le faire, de peur qu'il ne rendit l'âme plus tôt qu’on ne souhaitait. Mais il n’y eut que le désir de se rendre obéissant qui püût lui faire abandonner ce qu'il avait pris pour obéir.
On arrive donc enfin au lieu où il doit être crucifié. Tandis qu’on prépare toutes les choses nécessaires, que les uns percent la croix aux endroits où l’on doit planter les clous, que d’autres creusent la terre, qu'on apprète les marteaux, on dépouille Jésus-Christ, pour la seconde fois, et tout le monde voit avec frayeur l’état horrible où il a été mis par la flagellation. On lui commande de se mettre sur la croix, et il se couche, il s'étend sur ce lit de douleur, levant les yeux au ciel pour offrir son sacrifice à son Père. Il donne volontiers ses pieds et ses mains pour être percés, témoignant en cela d’autant plus de courage et d'amour pour nous qu'il n’ignorait pas qu’il allait souffrir une des plus grandes douleurs qu’il est possible de souffrir en cette vie.
Tout le monde sait qu'il n’est point de plaies si douloureuses que celles des pieds et des mains, parce que ces parties sont composées d’un grand nombre d'os, de nerfs, de veines, d’artères qui les rendent infiniment plus sensibles que toutes les autres. Il ne faut que piquer un nerf pour causer d’horribles convulsions. Je vous laisse à penser ce que doivent faire de gros clous, tout raboteux et tout émoussés, qui ne piquent pas, mais qui déchirent, qui brisent, qu'on n’enfonce qu’à peine et à grands coups de marteaux. On lève la croix, on la
laisse tomber dans sa fosse, et cette chute donne une secousse au corps de Jésus, laquelle était capable de le faire pâmer de douleur. Ce fut à peu près la même chose durant les trois heures qu’il vécut dans ce supplice ; car tout le corps attirant les mains par son poids, et tombant en même temps sur les pieds, il n'était soutenu que sur les clous et par ses plaies, ce qui lui causait un tourment qu'on ne saurait exprimer. C'est pourquoi la plupart des malheureux qui finissaient leur vie par ce genre de supplice, mouraient enragés et en blasphémant, comme le mauvais larron. Mon Dieu, vous avez voulu souffrir ce cruel martyre pour condamner et pour expier en même temps la délicatesse des hommes. On n’est jamais couché, on n’est jamais vêtu, jamais assis assez mollement ; on ne peut trouver de voiture assez douce, ni de posture assez commode. Cette chair qui doit pourrir et qui fera peut-être périr notre âme, cette chair, dis-je, emporte tous nos sens. Et pouvant la sauver en la traitant avec un peu moins d’indulgence, nous aimons mieux nous perdre avec elle.
A peine Jésus-Christ fut-il élevé à la vue d'une multitude presque infinie de Juifs, de Grecs, de Romains qui étaient accourus à ce spectacle, qu'au lieu d’être plaint et de recevoir quelque consolation dans des peines si cruelles, il fut assailli de toutes parts d'insultes et de malédictions, comme un excommunié, Comme l'anathème et l'horreur du genre humain. Va, lui disaient quelques-uns, toi qui rebâtis le Temple en trois jours, descends de la croix et sauve-toi, si tu peux. Les autres, le faisant ressouvenir de ses miracles qu'ils
ne regardaient plus que comme des prestiges et des œuvres du démon, l’'invitaient, en se moquant, à en faire pour lui-même. Les princes des prêtres et les docteurs de la loi le raillaient encore plus cruellement et mêlaient mille blasphèmes à leurs railleries ; les deux voleurs qui étaient crucifiés avec lui en faisaient autant, parce qu’il ne les délivrait pas de la mort, lui qui se vantait d’être le Fils de Dieu tout puissant.
Au milieu d’une persécution si opiniâtre et si cruelle, vous plait-il, Messieurs, de jeter les yeux sur Jésus crucifié? Non seulement il ne donne nulle marque de chagrin, ni d’impatience; mais, tenant la vue et la tête baissée, il essuie tout avec une modestie inaltérable et une profonde humilité. Ce n’est point cet air fier et intrépides des martyrs, ce visage riant et agréable qui semblait insulter les tyrans et les supplices ; cela est digne d’admiration sans doute, maïs cela est trop beau et trop éclatant pour Jésus anéanti. Ses sentiments sur la croix sont les sentiments d’un homme humilié, d’un pécheur qui fait pénitence, d’un homme que Dieu frappe, qu'il poursuit en sa colère. Il n'irrite point la cruauté des bourreaux, mais 1l semble l’approuver par son silence; il n’insulte point ses ennemis, mais il souffre leurs insultes de telle sorte qu’on dirait qu'il les a bien méritées. Il me semble voir un criminel convaincu de l’énormité de ses crimes et accablé par les reproches de sa conscience, un scélérat qui se reconnaît indigne de vivre et qui a plus de confusion de ce qu'il a fait que de toute la honte qu'il souffre. Et nos putavimus eum quasi leprosum, et percussum à Deo, et humiliatum.