XIII SERMON
POUR
LEJOUR DE PAQUES
Surrexit, non est hic.
Il est ressuscité, il n’est plus
(Saint Marc, ch. 16.)
La Résurrection de Jésus-Christ est très bien établie, et elle établit merveilleusement bien la vérité de notre créance.
Il faut avouer qu’il n’y eut jamais de joie plus juste que celle qui se produit aujourd'hui sur le visage de tous les fidèles. Sans parler, ni de leur réconciliation avec Dieu par le sacrement de la pénitence, ni de l'alliance étroite qu'ils ont contractée avec Jésus-Christ par l’Eucharistie, le simple souvenir de la résurrection du Sauveur du monde doit être pour eux le sujet d'une éternelle allégresse. Oui, Chrétiens, vous avez toutes les raisons du monde de vous réjouir en ce jour. Ce n’est pas seulement la plus grande de toutes les fêtes, c’est le
commencement d’une fête qui ne doit jamais finir. Jésus-Christ ressuscité, dit le grand Saint Athanase, a fait de la vie des hommes une fête continuelle. Nulle douleur, nulle crainte ne doit plus troubler notre repos; notre espérance n’a plus rien de chancelant ni d’incertain. Puisque notre Maître revit pour ne mourir plus, nous ne pouvons plus mourir que pour revivre; puisqu'il triomphe du péché et de l'enfer, nous ne pouvons plus revivre que pour être éternellement bienheureux.
Mais comment est-ce que la résurrection de Jésus affermit si fort l'espérance des chrétiens? C'est, Messieurs, Ce que j'ai dessein de vous expliquer en ce discours : C’est que ce mystère est lui-même très bien établi et qu’il établit merveilleusement bien la foi chrétienne. Je vous montrerai en premier lieu qu'on ne peut pas douter de la vérité de cette résurrection ; en second lieu, que, par cette résurrection, on ne peut plus douter de la vérité de notre créance : en un mot, rien de mieux prouvé, en notre religion, que la résurrection du Sauveur; rien qui prouve mieux notre religion. Ce seront les deux parties de cet entretien. Heureuse Marie ! car il me semble que c’est aujourd’hui seulement que vous êtes la plus heureuse des femines, je ne sais si, avant ce jour, vous avez eu un seul moment de joie bien pure et si vous avez jamais bien goûté la gloire de votre divine Maternité. Mais certainement rien ne peut désormais vous empêcher le sentiment d’un si grand bien. En revoyant Jésus glorieux, vous pouvez bien lui dire comme son Père : C’est en ce jour, mon Fils, que je vous
ai véritablement enfanté, soit que je considère les douleurs que je viens de ressentir ou que j'aie égard au comble de joie qui succède à tant de douleurs : Filius meus es tu: Ego hodie genni te. Souffrez, Vierge sainte, que nous vous témoignions la part que nous prenons à votre bonheur, et que nous vous demandions en même temps la grâce de pouvoir bien comprendre le nôtre. Ave Maria.
C'était un état bien triste et bien déplorable que celui où se trouva l'Eglise de Jésus-Christ durant les trois jours qu'il fut au sépulcre; car, outre la douleur où sa mort avait plongé tous ses disciples, outre la confusion où ils étaient d’avoir fait paraître tant de lâcheté à sa Passion, ils avaient perdu toute espérance de le voir jamais revivre et ne savaient s’il les avait voulu tromper, en leur faisant espérer un prompt retour, ou s’il ne s'était point trompé lui-même. Le pasteur était mort; le troupeau s'était dispersé et l’infidélité, qui les avait détachés de leur chef, les avait encore séparés les uns des autres. La foi se soutenait encore en Marie; mais le souvenir des tourments de son Fils la rendait peu capable de relever celle des apôtres. Elle pleurait en sa solitude et souffrait en son esprit, à chaque moment, tout ce que Jésus avait souffert en son corps durant l’espace de trois jours. Madeleine, Marie, mère de Saint Jacques, et Salomé, avec aussi peu de foi que les autres, quoique avec un peu plus d'amour, ne songeaient qu'à embaumer le corps pour le préserver de corruption, tant elles étaient éloignées de penser qu’il dût retourner à la vie : en un
mot, la désolation était générale; tout est ébranlé, tout chancelle, tout est en désordre, on est prêt à se démentir. Seigneur, il est temps d'accomplir les oracles de l'Ecriture et vos propres prophéties; il est temps de sortir de ce tombeau et de venir au secours de vos brebis qui s’égarent de plus en plus et que l’ennemi ne cesse de poursuivre pour les perdre sans ressources : Tu, exurgens, misereberis Sion ou, selon une autre version: Misereare Sion, quia tempus miserendi ejus, quia venit tempus. Je ne doute point, Messieurs, que ce ne fût ce motif qui lui fit avancer le terme de la Résurrection. Le troisième jour commençait à peine à luire, lorsque son âme bienheureuse sortant des Limbes, accompagnée de tous les saints du Vieux Testament, se rendit en un moment au sépulcre et rentra dans son corps, qu’elle tira de ce liéu sombre tout vivant et tout brillant de lumière.
Il se fit en ce même temps un grand tremblement de terre, pareil à celui qui était arrivé à sa mort. Ce fut pour réveiller les soldats qui le gardaient, afin qu'il n’y en eût pas un seul qui ne fût témoin de son triomphe ; car alors un ange étant descendu du ciel, il renversa à leurs yeux la pierre qu'on avait mise à l'entrée de la caverne, et, soit par cette action qui marquait une force immense, ou par la beauté de son visage qui brillait comme un éclair, Érat aspectus ejus sicut fulgur, il effraya tellement les gardes qu’ils en demeurèrent comme immobiles. Quelques dames, qui étaient venues, chargées de parfums, pour oindre le corps de Jésus, furent d’abord saisies d’une pareille frayeur. Mais l’ange les rassurant aussitôt: Nolite timere vos, leur dit-il, Jesum quæritis
crucifitum; surreæit, non est hic: Pour vous, femmes, ne Craignez point; je sais que vous cherchez Jésus qui a été crucifié ; il est ressuscité ; il n’est plus ici.
Voilà, Messieurs, la première preuve de la résurrection du Sauveur du monde; ce sont des anges qui descendent du ciel pour l’annoncer, comme ils en étaient descendus autrefois pour publier sa naissance. Ce témoignage ne peut être rejeté, puisque c’est de la part de Dieu qu'ils parlent, étant ses ambassadeurs auprès des hommes. La seconde preuve, c’est le témoignage, pour ainsi dire, du sépulcre même; car l’ange ayant invité les femmes d'entrer pour se convaincre de la vérité par leurs propres yeux, elles n’y trouvèrent autre chose que les linges où leur bon Maitre avait été enseveli. C’est pourquoi sortant promptement, pleines de crainte et de joie, elles courent à Jérusalem porter aux disciples une si bonne nouvelle. L'évangéliste remarque, ce me semble, fort à propos, que la crainte et la joie étaient peintes en même temps sur leur visage. Cette crainte était en effet de la vision qu'elles avaient eue et cette joie une preuve bien naturelle et bien convaincante de ce qu’elles disaient, qu'elles n'avaient rien trouvé dans la grotte. On ne les crut pas toutefois sur leur parole; chacun veut s'assurer par soi-même d’une chose si surprenante. Ils accourent donc au tombeau et confirment à leur retour tout ce que les femmes avaient rapporté. Mais ce n’est pas assez que les anges, que le tombeau même rende témoignage à la vérité de ce mystère, la Providence en a tiré une preuve bien plus authentique de la bouche de nos plus grands ennemis.
Vous savez, Messieurs, combien la jalousie des prêtres avait été soigneuse d’ôter tout prétexte aux faux bruits qu'on pourrait répandre de la résurrection de Jésus. Ils ne se contentèrent pas de lui avoir ôté la vie, de savoir que son corps mort était renfermé dans un sépulcre taillé dans le roc et fermé d’une pierre que plusieurs hommes ensemble pouvaient à peine rouler ; pour empécher qu’on ne l’enlevât, ils voulurent encore qu’on mit le sceau sur cette pierre et qu’une compagnie de gardes veillât toute la nuit auprès du sépulcre: Mais que la prudence humaine est faible, Ô mon Dieu! qu’elle est aveugle, lorsqu'elle prétend s'opposer à vos desseins ! Que produisirent tous ces soins, chrétiens Auditeurs ? lis apprirent dès lors à toute la terre la prédiction que Jésus-Christ avait faite, qu’il ressusciterait le troisième jour et préparerait à la vérité de ‘sa résurrection des preuves invincibles et des témoins irréprochables. En effet, les gardes s'étant un peu remis de leur première frayeur viennent à la ville et rapportent fort exactement ce qu'ils ont vu. Toute la Synagogue se trouble au récit qu'ils font. On assemble le conseil, on les y appelle, on apprend d’eux à quelle heure et sous quelle forme l’ange s’est fait voir, comment la terre a tremblé à son arrivée, comme il a débouché la grotte sans nul effort, comme il y a introduit Madeleine et les autres femmes, ce qu'il leur a dit, ce qu’elles ont trouvé dans le sépulcre, ce qu'ils y ont aperçu eux-mêmes, lorsque, cet ange ayant disparu, leur crainte s’est dissipée et leur a laissé la liberté d'examiner plus soigneusement toutes choses.
Qui ne jugerait, chrétiens Auditeurs, que ces obsti-
nés vont se rendre à la vérité connue? Car enfin la chose est toute visible, il n'y a plus lieu de douter, i] faut nécessairement ouvrir les yeux à un si grand jour. Hélas ! qu'il est bien vrai que le cœur gouverne l'esprit et qu'on est peu susceptible des lumières de la foi, lorsque quelque passion s’est rendue maîtresse de la volonté! Les libertins demandent des miracles pour s’affermir dans leur créance, et toutes autres preuves, qui persuadent les gens de bien, leur passent pour des sophismes ou pour de faibles raisons. Mais quand ils verraient guérir des aveugles et ressusciter des morts, ils s'obstineraient dans leur incrédulité, tandis qu'ils persisteront dans leur désordre : Neque si mortui resurrexerint, credent.
En voici un exemple bien étrange dans les Juifs dont nous parlons. Au lieu de reconnaitre le Messie à une marque si évidente, ils ne songent qu’à étouffer la vérité qui se découvre à eux, malgré eux-mêmes. Ils donnent à ces soldats une grande somme d’argent et les obligent à publier que, tandis qu’ils dormaient, les apôtres ont enlevé le corps de Jésus-Christ. Ces sacrilèges ministres du Dieu vivant, qui avaient déjà payé la perfidie de Judas de l'argent du sanctuaire, ne font point de scrupule de prendre dans le même fonds de quoi acheter cette nouvelle calomnie. Mais peuvent-ils nous donner une preuve plus forte de la Résurrection que d’avoir recours à un si méchant artifice pour la supprimer ? Cet enlèvement aurait eu quelque vraisemblance, s'ils l'avaient un peu moins appréhendé. Mais après toutes
les précautions qu’ils ont prises pour le prévenir, il n’y eut jamais de fable plus mal inventée que celle-ci. Quoi! ces timides disciples qui ont si lâchement abandonné leur bon Maître, lorsqu'il vivait, pour donner quelque couleur à une vaine imposture, seraient venus, après sa mort, s’exposer à un danger si éminent de la vie! Ce Pierre, que quelques paroles d'une servante avaient terrassé, n’aura pas peut-être appréhendé une compagnie entière de gens d’armes ! Je veux que toute la garde se soit trouvée endormie. Comment est-ce qu'on a pu pénétrer dans le jardin, remuer une pierre d’un poids si énorme, emporter le corps, s'enfuir, sans faire aucun bruit et sans réveiller personne ? De plus, on a trouvé dans le sépulcre le suaire et les linceuls dont le corps avait été enveloppé. Quelle apparence que des voleurs, qui font tout à la hâte et qui n’ont pas de temps à perdre, se fussent arrêtés à le délier et lui ôter tous ces linges ? Mais à quoi pensez-vous, dit Saint Augustin, de nous produire de gens endormis pour témoins de l’enlèvement que vous supposez à ces disciples ? En vérité, vous dormez vous-mêmes et vous ne songez pas à ce que vous dites: Dormientes testes adhibes; vere et tu obdormisti. Imposteurs que vous êtes, dit-il en un autre endroit, en s'adressant aux soldats, ou vous veilliez, lorsque les disciples sont venus faire ce coup, ou cela s'est fait durant le temps de votre sommeil : si vous veilliez, comment ne les avez-vous pas repoussés? Si vous dormiez, comment pouvez-vous savoir qu'ils sont venus ? Il me semble qu’on peut encore ajouter : si vous veilliez et que vous vous fussiez entendus avec les cou-
pables, d'où vient que les prêtres ne font point punir votre perfidie? Si vous dormiez, d’où vient qu'ils récompensent même votre négligence ? Nous savons qu’à votre retour vous avez touché une somme considérable, Pecuniam copiosam. Nous ferez-vous accroire que c’est pour vous être mal acquittés de l'emploi qui vous avait été confié qu'on vous a compté cet argent? Et vous, mauvais Prêtres, s’il est vrai que les disciples de Jésus ont dérobé le corps de leur Maitre, voilà un horrible crime : les sceaux publics ont été rompus, l'autorité du prince est tout visiblement violée, aussi bien que la sainteté du sépulcre. Comment est-ce que vous ne demandez point justice de tant d’attentats? Pouviez-vous souhaiter une plus belle occasion d’abolir entièrement la mémoire de cet homme dont le nom vous était si odieux, en perdant tous ceux qui ont eu quelque attachement pour sa personne? D'ailleurs, où est ce zèle qui vous faisait tant appréhender les suites de ce larcin, tandis que avez cru pouvoir l’empêcher? D'où vient que vous êtes si froids aujourd’hui, que vous prétendez qu'il a été commis et que vous en nommez même les auteurs ? Pauvre peuple! Est-il possible qu’on t'ait fait donner dans un panneau si grossier que celui-là? Est-il possible que tu n’aies pas aperçu dans cette imposture la preuve infaillible de Ia résurrection de ton Rédempteur ?
Mais ce n’est pas assez, Messieurs, que le corps mort de Jésus ne paraisse plus. S'il est vrai qu'il soit véritablement ressuscité, il le faut voir vivant et conversant, comme auparavant, avec les hommes. Pourquoi alier chercher le témoignage des anges, des saintes femmes et
de ses ennemis, puisqu'il peut se montrer lui-même et dissiper tous nos doutes par sa présence? Il l’a fait, chrétiens Auditeurs, et je vous prie de considérer avec moi toutes les circonstances de ses apparitions, pour voir si, après les preuves de vie qu’il a données, la plus opiniâtre incrédulité en aurait pu souhaiter quelque autre pour se convaincre.
Il se fit voir premièrement à Madeleine en habit de jardinier, et presque en même temps aux autres femmes qui étaient venues pour l’embaumer. Mais parce que l’heureux penchant que ce sexe a pour la piété les rend quelquefois un peu crédules et que leur témoignage, pour cette raison, aurait pu être suspect à plusieurs, il apparut à Saint Pierre, aux disciples qui allaient à Emmaüs, à tous les apôtres en même temps; enfin à tous les disciples ensemble, au nombre de plus de cinq cents, qui vivaient encore pour la plupart, lorsque Saint Paul écrivait sa première épitre aux Corinthiens, c’est-à-dire environ vingt-quatre ans après l’Ascension du Sauveur : Deinde visus est plusquam quingentis fratribus simul, ex quibus multi manent usque adhuc.
S'ii ne s'était montré qu’une ou deux fois, on aurait pu croire qu'il y avait en cela quelque tromperie et que ces bons pêcheurs, qui n'étaient pas encore trop fins, s'étaient laissé jouer par quelque faiseur de faux miracles. C'est pour cela, dit Saint Augustin, qu’il voulut être avec eux durant l’espace de quarante jours, de peur qu'une si grande merveille ne passât pour une fourberie, si on ne leur donnait pas le loisir de l’exami-
ner : Ne tam magnum Resurrectionis miraculum, si eorum oculis cito subtraheretur, ludificatio putaretur.
Durant ces quarante jours, il se laissa voir, il se laissa toucher, il parla, il marcha, il mangea avec eux, il opéra des prodiges en leur faveur, il les fit ressouvenir de tout ce qu'il leur avait dit durant tout le temps qui avait précédé sa Passion; enfin il leur donna tant de marques de sa Résurrection qu'il n'y en eut pas un seul qui ne restât très persuadé de la vérité de ce mystère. C’est beaucoup dire, chrétiens Auditeurs, car avant que le Saint-Esprit eût été donné aux apôtres, ils étaient bien différents de ce qu'ils parurent depuis la Pentecôte. C'étaient, pour la plupart, des esprits faibles et défiants, qui ne croyaient que lorsqu'ils ne pouvaient plus douter. La raison, les prophéties, les miracles dont ils avaient été témoins, tout cela aurait fait impression sur des personnes raisonnables. Ceux-ci ne jugent que par les sens, ils ne se rendent qu'après avoir vu et ne croient voir que ce qu'ils touchent. Il y en eut de leur troupe qui poussèrent l’incrédulité au-delà de toutes les bornes. Vous savez que Saint Thomas se moqua longtemps de tout ce que lui purent dire les hommes et les femmes ; il les traita tous de visionnaires. Je n’en croirai rien, disait-il hautement, je n’en croirai rien que je ne l’aie vu de mes yeux. Ce n’est pas tout : il faut que je touche ce corps pour voir s’il a de la chair et des os comme les autres, ou si ce n’est point un fantôme. De plus, ce pourrait être un autre homme que celui que nous avons vu attaché à la croix; si c’est le même, il aura conservé les ouvertures que la lance et les clous lui avaient faites.
Vous dites que vous les avez vues; mais je les veux sonder, moi. Si je ne puis planter que le doigt dans ses pieds et dans ses mains, comme la blessure du côté est beaucoup plus large, je prétends y enfoncer ma main toute entière et y aller chercher jusqu’au cœur la plaie par où il a répandu les dernières gouttes de son sang. Nisi videro in manibus ejus fixuram clavorum, et mittam digitum meum in locum clavorum, et mittam manum meam in latus ejus, non credam. Si cet incrédule peut être content, ne pensez-vous pas que tout autre aura bien sujet de l’être ? Voyez-le donc prosterné aux pieds du Sauveur du monde qui, après avoir pris toutes les assurances qu'il désirait, s’écrie en l’adorant : Oui, je le crois, Seigneur, vous êtes véritablement mon Maitre et mon Dieu : Dominus meus et Deus meus. O vraie chair, dit Saint Augustin, chair vraiment ressuscitée! chair qu'on manie, qu'on presse, où la main s’imprime et qui porte encore les marques de ses souffrances! Elle se donne, pour ainsi dire, à toute épreuve : Offert se examinandam , probandam, diligentius considerandam. Et parce que la vue se trompe aisément, elle souffre que, par ie toucher, qui est moins susceptible d'illusion, on s'assure de sa solidité, afin qu'il ne reste plus de doute : Accedit et curiosa manus, ut corpus contrectaretur solidum, et omne tolleretur ambiguum.
Bienheureux yeux qui eûtes l'avantage de voir si souvent notre Maitre ressuscité! Heureuses, et cent fois heureuses mains, à qui Jésus se laissa toucher et qu’il daigna conduire lui-même dans l'ouverture de son cœur! Je ne doute point, Messieurs, que la considéra-
tion d’une faveur si spéciale ne vous touche. Pour moi, je l’admire aussi bien que vous ; mais c’est sans l’envier toutefois que je l’admire, et je m’estime même heureux de n'avoir pas vu ce que je crois. Ce sentiment est fondé sur les paroles de Jésus-Christ même. Je me contente de croire ce qu'ils ont vu. Beati qui non viderunt, et crediderunt. C'est pour nous qu’elles ont été dites, ces paroles, elles me paraissent très consolantes : Bienheureux sont ceux qui n’ont pas vu et qui n’ont pas laissé de croire! Bienheureux ceux qui ont ajouté foi à mes promesses, sans attendre des preuves plus effectives ! Bienheureux ceux dont la créance n’est point établie sur le témoignage des sens, mais qui m'ont cru ressuscité, parce que les prophètes ont prédit que je ressuscitérais et que je l'avais prédit moi-même : Beati qui non viderunt, et crediderunt. Nous sommes de ce nombre, Chrétiens, par la miséricorde de Dieu; et si notre foi est aussi ferme que celle des apôtres, nous sommes encore plus heureux qu'eux.
Mais sur quel fondement pouvons-nous donc croire cette résurrection, nous autres qui n’avons, nientendules prophéties du Fils de Dieu, ni vu son corps ressuscité? Sur quel fondement, chrétienne Compagnie? Sur le rapport de plus de cinq cents personnes qui l'ont vue et qui l’ont publiée partout; sur la parole de douze disciples qui, s'étant longtemps défendus d’en rien croire, en ont été si convaincus que tout pauvres, tout ignorants, tout timides qu'ils étaient, ils ont osé l’aller annoncer à toutes les puissances de la terre et n’ont pas fait difficulté de donner leur vie pour la soutenir ; sur l’exemple de tout
l'univers, qui s’est rendu aux preuves de ces nouveaux prédicateurs ; enfin, sur le témoignage de onze millions de martyrs qui, sur ces mêmes preuves, ont signé de leur sang la vérité de la Résurrection. Je dis la vérité de la Résurrection, parce que, comme a très bien remarqué Saint Augustin, de tous les points de notre créance les païens ne combattaient que celui-ci, tous les autres étant assez conformes ou du moins n’ayant pas tant d'opposition avec les connaissances naturelles qu'ils avaient déjà. Enfin, tout ie monde conviént que la plupart des apôtres ont fait beaucoup plus de miracles que Jésus-Christ même. Or tous ces miracles se faisaient pour prouver le mystère que nous solennisons aujourd’hui. Il serait aisé de le montrer par plusieurs textes du livre des Actes des Apôtres. En voici un qui le dit expressément : il est du chapitre quatrième. Les apôtres faisaient un grand nombre de très grands miracles pour confirmer la vérité de la résurrection de Jésus-Christ, notre Seigneur : Et virtute magna reddebant Apostoli testimonium Resurrectionis Domini nostri Jesu Christi. Il est donc vrai, Messieurs, que, dans la religion chrétienne, il n’est rien de mieux prouvé que la résurrection du Sauveur. On n’en pouvait pas désirer une preuve moins suspecte que le témoignage de ses propres ennemis, une plus sensible que la présence même du ressuscité, une plus certaine que la voix de Dieu qui s’est fait entendre par les miracles et par le consentement de tous les peuples. Voyons maintenant s’il est vrai que rien ne prouve mieux la religion chrétienne que ce mystère : c’est le second point.
SECOND POINT
Quoique la divinité de Jésus-Christ eût été suffisamment établie, soit par les œuvres surnaturelles qu'il avait faites durant l’espace de trois années, soit par les oracles des prophètes qui se rapportaient tous si exactement aux diverses circonstances de sa vie et de sa mort, toutefois il était nécessaire qu’il ressuscitàt pour mettre une vérité si importante hors d'atteinte à tous les traits de la calomnie. Premièrement, il avait prédit cette résurrection et sa prédiction s'était répandue parmi le peuple ; elle était venue aux oreilles des prêtres et des docteurs de la loi et ceux-ci en avaient donné connaissance aux étrangers et au gouverneur même de la Judée. Il avait dit qu’il ne serait point sujet à la corruption, qu’il serait libre entre les morts; enfin, que son tombeau serait la source et le théâtre de sa gloire. En second lieu, c'était un des points que l’Ecriture avait le mieux marqués dans l’histoire prophétique qu’elle avait faite du Rédempteur. De sorte que, si ce mystère n'eût pas été accompli en sa personne, il aurait manqué quelque chose aux traits de sa vie par lesquels il devait faire voir qu'il est véritablement le Messie qui avait été promis (1). Mais aussi, cette dernière prophétie vérifiée, tous les doutes sont éclaircis, tous les prétextes retranchés à l’incrédulité des hommes, et il faut que toute la
(1) Texte original : À ses aventures pour étre véritablement le Messie.
terre s’écrie avec le centenier : Cet homme était vraiment le Fils de Dieu : Vere filius Dei erat iste!
Quel autre, Messieurs, si ce n’est un Dieu, aurait pu se ressusCiter et se rendre à soi-même une vie qu’il n'avait plus? Comment est-ce qu’il aurait pu agir sur lui-même pour se tirer du tombeau, si la mort, qui détruit dans les autres le principe de toute autre action, n’avait trouvé en cet homme un principe inaltérable, c’est-à-dire, la personne du Verbe qui demeura unie à son corps, lors même que l’âme en fut séparée.
Les Saints Pères expliquant le verset du psaume quarante-quatre : Accingere gladio tuo super femur tuum Potentissime : Ceignez-vous de votre épée, Seigneur toutpuissant, ils disent que le prophète, par cette prière, demande en la seconde personne de la très-sainte Trinité qu’elle se hâte de se revêtir de notre chair pour délivrer le genre humain de la servitude du démon : /ndue carnem, pugna contra diabolum et libera genus humanum de inferno. C’est la paraphrase qu'a faite Saint Jérôme sur les paroles de David. Cette similitude a paru propre à quelques théologiens pour expliquer familièrement le mystère de ce jour. Car l'humanité que le Sauveur prit en son incarnation fut, en effet, comme une épée dont il s’arma pour combattre nos ennemis. Il la dégaina, pour ainsi dire, sur la croix, lorsque, de son propre gré, il tira son âme du corps, lequel était comme le fourreau de cette épée mystérieuse. Après avoir détruit, et la mort, et le péché, comme la divinité n’avait recu nulle atteinte dans ce combat et qu’elle n'avait pas abandonné, ni le fourreau, ni l'épée, c’est-à-dire, qu’elle était de-
meuré unie au corps et à l’âme, il lui fut aisé de rengainer cette épée, de réunir cette âme au corps d'où elle avait été tirée. C’est pour cela qu’il était en son pouvoir de quitter son âme et de la reprendre : Habeo potestatem ponendi animam meam, et iterum sumendi eam. Il n'en est pas de même des autres hommes : la mort, qui sépare les deux parties qui nous composent, détruit entièrement la personnne qui agissait par l'une et par l’autre de ces deux parties, et ne laisse rien en elles qui soit capable de les rassembler. Dieu-même, qui peut ressusciter tous les morts par sa puissance, et qui effectivement les ressuscitera tous un jour, Dieu, dis-je, ne peut pas faire qu’un homme se ressuscite soi-même, parce que se ressusciter, c’est agir, et que l’action suppose la vie.
De sorte, Messieurs, que la résurrection du Sauveur prouve par elle-même sa divinité, et la prouve d’une manière invincible. Toutes les autres merveilles qu'il avait opérées durant sa vie pouvaient bien faire juger qu'il était envoyé de Dieu; mais celle-ci montre évidemment qu'il est Dieu lui-même. C’est pourquoi, étant pressé plusieurs fois par les Pharisiens de faire quelques miracles qui les tirât de doute, il les renvoya à sa Résurrection. Cette race maudite me demande des miracles : je ne veux point leur en donner d’autres que celui de Jonas ; car, comme ce prophète fut trois jours dans le ventre de la baleine, et en sortit plein de vie, de même le Fils de l’homme sera enfermé dans le sein de la terre et ressuscitera le troisième jour. Voilà le miracle des
miracles, c’est par là que je prétends me distinguer de
tous les autres prophètes. Elie rendit la vie au fils de la veuve de Sarephta, Elisée, à l'enfant de la Sunamite ; mais, jusqu'ici, nul ne s’est rendu la vie à soi-même. |
Vous voulez un miracle, leur dit-il en une autre occasion, pour preuve que je suis véritablement le Messie. Je pourrais vous dire que j'en ai déjà fait de toutes les sortes, et que, pour peu que vous vouliez me suivre, vous me verrez rendre la vue aux aveugles, la santé aux malades et la vie aux morts. Mais vous n'êtes pas gens à vous rendre à de semblables merveilles. Vous dites que c'est au nom de Béelzebub que je fais toutes ces choses. Voici ce que nul homme ne peut faire, s'il n’est Dieu, et que Dieu lui-même ne saurait faire en l’homme, qu’en s’unissant à lui d’une manière ineffable : Solvite templum hoc, et post triduum reædificabo illud. Faites-moi mourir et je me ressusciterai. Remarquez, Messieurs, qu'il ne dit pas : Je mourrai. Mais, pour ôter tout soupçon'de supercherie : Faites-moi mourir vous-mêmes en la manière que vous l’entendrez : Solvite. Détruisez cette chair abandonnée à votre fureur ; mettez ce corps en l’état qu'il vous plaira ; ne cessez point d’exercer sur lui toute sorte de cruauté que vous ne soyez bien assurés de lui avoir arraché la vie : Solvite templum hoc. Ne lui laissez pas une seule goutte de sang; donnez-lui même des coups après sa mort ; tout cela n’empêchera pas que je ne le ressuscite et que je ne le rétablisse, après trois jours, au même état où vous le voyez; Et post triduum reædificabo illud. Voilà, Messieurs, voilà l'argument par lequel Jésus-Christ prétend confondre tous ceux qui osent douter de sa divinité. En effet, les plus malins de
ses adversaires n’y ont jamais rien trouvé à redire ; il leur a paru si fort que, pour ne demeurer pas tout à fait muets, ils se sont vus réduits à nier, les uns qu'il fût Jamais mort, les autres, qu'il fût véritablement ressuscité, tous convenant en ce point que, si sa Résurrection était prouvée, on ne pouvait pas refuser de l’adorer comme un Dieu. Les prêtres, entre tous les autres, avaient bien compris cette vérité, lorsque, demandant des gardes pour mettre au sépulcre, ils disaient à Pilate qu'il était à craindre qu’on ne le vint enlever la nuit et qu'on ne fit accroire au peuple qu'il était ressuscité. Et, ajoutent-ils, Érit novissimus error pejor priore, ce faux miracle fera plus d'impression sur les esprits que tous ceux qu'il a faits durant sa vie. En vain l’aura-t-on condamné comme un scélérat ; ce bruit lui rendra toute sa gloire. Il a passé jusqu'ici pour un grand prophète : on ne doutera plus qu'il ne soit en effet le Fils de Dieu. Et erit novissimus error pejor priore.
J'étais bien étonné que les évangélistes eussent été si soigneux de nous raconter tout le détail de sa Passion et qu’au lieu de passer légèrement sur ce funeste endroit de son histoire ils se fussent tous quatre efforcés, comme à l’envi, de nous en laisser une peinture fort exacte. Ils n’ont point appréhendé de nous le représenter gémissant, accablé de tristesse, priant, suant, frémissant de crainte : on dirait, au contraire, qu'ils ont pris plaisir d'apprendre à toute la postérité qu'il a été traité, non seulement comme un autre homme, mais comme le dernier des hommes, ici, comme un esclave, là, comme un fou, partout, comme un insigne malfaiteur ; qu'il a
perdu dans les tourments jusqu’à la figure humaine : en un mot, qu'il a perdu la vie. Ils savaient combien il était important qu’on fût bien persuadé de sa mort, de peur qu'on ne s’avisàt d'en douter pour. affaiblir la vérité de sa Résurrection. Ils n'ignoraient pas qu'ils avaient en main de quoi effacer toute cette honte, de quoi la faire même servir à sa gloire. Quelque idée qu'on se forme de Jésus-Christ à la vue de cette image sanglante et défigurée, il est ressuscité le troisième jour; ce seul trait répare tout; et, si vous avez eu quelque sujet de douter s’il était homme, en le voyant sur la croix, ou vous avez perdu l'esprit, ou vous ne pouvez douter qu’il ne soit Dieu, en le voyant sortir du sépulcre.
Mais qu'’est-il nécessaire d’accumuler tant de raisons, où une seule raison nous peut tenir lieu de toutes les convictions les plus manifestes, pour nous persuader que rien ne confirme davantage la divinité de Jésus et par conséquent la religion qu'il a établie que le mystère de sa Résurrection ? Il suffit de dire que c’est la preuve qui lui a assujetti l'univers, et presque l'unique qu’aient apportée les apôtres en toutes leurs prédications. Dans tout le premier sermon par lequel Saint Pierre convertit trois mille Juifs, dans tout ce sermon, dis-je, il n’est parlé que de ce mystère. La mort, la Résurrection de Jésus fait encore tout le sujet de ce discours que le même apôtre fit au Temple, après avoir guéri le boiteux. Ce Jésus, dit-il, que vous avez livré aux gentils, ce Jésus est ressuscité; nous en sommes témoins. Hunc Jesum resuscitavit Deus : C’est pour cela que les prêtres le firent arrêter avec ses collègues : Dolentes quod doce-
AT
rent populum, et annunciarent in Jesu Resurrectionem ex mortuis, ne pouvant souffrir qu'ils annonçassent, comme ils faisaient, la résurrection des morts en la personne de Jésus. Saint Paul prêche à Athènes et entreprend de réformer cette ville plongée dans l’idolâtrie : il ne les entretient que de là résurrection ; il en parle au peuple, il en parle aux sénateurs au milieu de l’Aréopage : Et resurrectionem annunciabat eis. Enfin, toute leur occupation, tout leur emploi à la naissance de l'Eglise était de publier la Résurrection de leur Maitre: Et reddebant Apostoli testimonium Resurrectionis Jesu Christi. Bien davantage, ils ne se qualifient point autrement que : Témoins de la Résurrection du Seigneur : Oportet testem Resurrectionis nobiscum fieri unum ex istis. Mes frères, dit Saint Pierre, proposant l'élection d’un apôtre à la place de Judas, il en faut choisir un parmi ceux-ci, qui puisse être avec nous témoin de la Résurrection. Il semble qu'il n’y ait que ce mot à dire, que tout l'Evangile y est renfermé, que tout le ministère d’un apôtre consiste à prêcher que Jésus-Christ est ressuscité, et que toute la terre doit se rendre à cette marque de sa puissance infinie. En effet, Messieurs, toute la terre s’y est rendue. C’est elle qui a fléchi l'esprit de nos pères, et à qui, par conséquent, nous devons la foi qu'ils nous ont transmise.
Quelle est donc votre obstination, perfides Juifs, nation maudite et réprouvée, de fermer les yeux à tant de lumières? Qu'y a-t-il qui vous fasse encore de la peine et qui vous empêche de reconnaître votre Rédempteur ? Pouvez-vous douter de sa mort, vous qui en avez été les
auteurs ? Pouvez-vous douter de sa Résurrection, vous qui en avez été les premiers témoins et qui, par le soin que vous avez eu de faire garder son sépulcre, nous l'avez rendue indubitable ? O stulti et gravi corde ad credendum ! O insensés, Ô âmes tardives et indociles, qui est-ce qui sera capable de guérir votre infidélité et la dureté de votre cœur ! Vous attendez un autre Libérateur; mais, quand il viendrait effectivement, à quoi prétendez-vous le reconnaitre pour le véritable Messie ? Espérez-vous quelque miracle plus illustre que celui de se ressusciter soi-même et de sortir immortel du sein même de la mort? Et vous, mauvais Chrétiens, esprits libertins et audacieux, qui osez révoquer en doute la vérité de votre religion et qui ne cessez de demander des éclaircissements sur des choses mille fois plus claires que la lumière du jour : O stulti, et gravi corde ad credendum! n’êtes-vous pas bien fous de vous croire plus sages que tout ce qu’il y a eu de sages au monde durant le cours de seize cents ans ? Donnez-moi un seul point dans toute l’histoire, ou moderne, ou ancienne, qui soit établi comme la Résurrection du Sauveur ? Ou, si vous la croyez aujourd’hui, comme elle fut crue autrefois à Rome, à Athènes, à Jérusalem, du peuple, des philosophes et des empereurs, d’où vient que vous balancez encore? Est-ce que vous n'êtes pas satisfaits d’une preuve sur laquelle nul païen, nul idolâtre n’entra jamais en contestation avec les fidèles ? à
Mais laissons, chrétiens Auditeurs, ces malheureux que la débauche ou l’orgueil entretient dans leur incrédulité. Réjouissons-nous, nous autres, du bonheur que
nous avons de croire en Jésus-Christ, en cet homme dont la Résurrection a été prouvée par tant de marques si évidentes et dont la doctrine est si bien prouvée par sa Résurrection. Réjouissons-nous de ce que nous avons l'avantage de marcher par un si grand jour et d’être assurés de tenir la bonne voie. Réjouissons-nous de ce que nous avons le bonheur de servir un Maître vivant, glorieux, immortel, qui voit nos besoins, qui entend nos prières et qui est en état de nous payer de tous nos services ; un Maître qui peut compatir à nos infirmités, puisqu'il les a toutes souffertes, et qui peut nous en affranchir, puisqu'il les a toutes surmontées. Enfin, un Maître qui n’a vaincu la mort en sa personne que pour nous faire voir ce qu'il pouvait faire et ce qu’il avait dessein de faire en notre faveur.
Oui, mon Seigneur et mon Dieu, je crois que vous êtes ressuscité et j'espère que vous me ressusciterez aussi quelque jour. Je crois que vous avez apparu plein de vie à tous vos disciples et j'espère que je vous verrai moi-même, de mes propres yeux et en cette même chair, que vous m'ordonnez de crucifier ici-bas par la pénitence : Credo quod Redemptor meus vivit, et in carne mea videbo Deum Salvatorem meum. Oui, mon aimable et mon glorieux Rédempteur, nous croyons que vous vivez dans le ciel, et que nous y vivrons éternellement avec vous, nous savons que la mort détruira bientôt ce corps, sous le faix duquel nous gémissons ; mais, nous savons aussi que vous le réformerez pour le rendre tout semblable au vôtre, glorieux comme le vôtre : Reposita est hæc spes in sinu meo, cette espérance est enracinée
bien avant dans nos cœurs et, plutôt que de l’abandonner, nous consentirons qu’on nous arrache la vie. C’est cette espérance qui nous soutient en toutes nos adversités ; c’est elle qui adoucit tous nos chagrins, qui nous fait envisager la mort sans effroi, qui nous la fait même attendre avec quelque impatience. C’est cette espérance, Ô mon Sauveur, qui nous fortifie dans les combats, qu'il nous faut rendre tous les jours contre le monde et contre : nous-mêmes, pour observer vos commandements. C’est elle qui nous encourage à suivre vos divins exemples, à embrasser votre croix, à nous y attacher, à souhaïter d'y mourir pour vous, afin de régner un jour et pour toujours avec vous. Ainsi soit-il.
POUR
Oportuit Christum pati, et ita intrare in gloriam suam.
11 a fallu que Jésus-Christ souffrît, et qu’il entrât ainsi dans sa gloire.
(Saint Luc, ch. 24.)
La gloire qu’on préparait à Jésus-Christ méritait d’être achetée très chèrement, et il ne pouvait l’obtenir sans l’acheter. ©
Je ne me saurais ressouvenir de la joie que la Résurrection du Sauveur causa à tous ceux qui avaient pleuré à sa mort, que je ne me sente tout rempli moi-même d’une très douce allégresse. Ces pauvres disciples qui avaient tout quitté, qui s'étaient dépouillés de tout pour s'attacher à un homme qu'ils croyaient être le Fils de Dieu, le voyant mort et rendu infâme par le supplice de la croix, étaient dans une consternation qu’on ne saurait
exprimer. Non seulement ils ont perdu leur bon et leur sage Maître; mais toutes leurs espérances sont ensevelies avec lui; car, quelque soin qu'il eût pris pour leur faire entendre qu'il devait ressusciter, Saint Jean dit nettement que, lorsqu'il fut au sépulcre avec Saint Pierre, ce mystère leur était inconnu : Nondum enim sciebant Scripturam, quia oportebat eum a mortuis resurgere. Quelle confusion pour eux, après avoir renoncé, les uns à leurs parents et à leur profession, les autres, même à de grands biens, après avoir passé trois ans de temps à étudier la doctrine de ce prophète ; après avoir fait profession d’y ajouter une foi entière et d’avoir pour sa personne un attachement inviolable, de se voir enfin réduits à reprendre leur première vie, à être la risée et l’'aversion même du peuple, à traîner leurs jours dans l'obscurité et dans une pauvreté honteuse !
Mais, lorsque Madeleine, avec ses compagnes, venant pour embaumer le corps du Sauveur, trouve le sépulcre ouvert, les gardes fuyant, les suaires vides et pliés, les anges qui leur disent que Jésus est plein de vie; lorsqu'étant venue porter en hâte cette nouvelle aux apôtres, Pierre et Jean coururent au tombeau pour s’éclaircir de la vérité et revinrent promptement confirmer le récit des femmes ; lorsqu'étant tous assemblés, ces mêmes femmes racontèrent comme il leur était apparu; que Pierre assurant qu'il l'avait vu de ses yeux, les deux qui revenaient d'Emmaüs tout échauffés, dirent qu'ils avaient fait en sa compagnie environ deux lieues de chemin, et que, les uns triomphant et pleurant de joie, les autres surpris et ne sachant encore que croire
de tant de merveilles, Jésus parut lui-même au milieu d'eux tous et leva toute sorte de doute par sa présence, qui peut expliquer quels furent les mouvements de leurs cœurs !
Quel comble de consolation surtout, lorsqu’à travers une beauté si éclatante et au milieu de la gloire qui l'environne, ils aperçoivent cette même douceur qu’il leur avait toujours témoignée! Quand ils voient que, quoiqu'ils l’aient abandonné dans ses humiliations, il ne les oublie pas pour cela dans son triomphe; qu’il les traite avec une bonté et une familiarité incroyable ; qu'il leur permet de satisfaire leur curiosité et de fortifier leur foi en le touchant, en le maniant et en mettant leurs mains dans ses plaies; qu'il se met lui-même à table et mange avec eux pour les contenter; je ne doute point que, toutes les défiances étant enfin dissipées, les esprits étant un peu revenus d’une si grande et si agréable surprise, après avoir été longtemps muets, les yeux collés sur leur bon Maitre, dès qu'ils purent ouvrir la bouche pour dire leurs sentiments; je ne doute point, dis-je, qu'oubliant le scandale de la croix, les premières paroles qu'ils s’entredirent les uns aux autres ne furent celles que j'ai prises pour mon thème : Oportuit Christum pati, et ita intrare in gloriam suam. Oui certainement, puisque les choses devaient avoir un si beau succès, il était à propos que Jésus souffrit et que, par la mort, il s'ouvrit le chemin à une si grande gloire. Cette vérité, Messieurs, a été encore confirmée depuis ce temps-là par bien des preuves. Souffrez, s'il vous plaît, que je les ramasse brièvement dans ce discours,
après que nous nous serons réjouis avec Marie de la gloire de son Fils, à quoi elle prend d'autant plus de part qu'elle avait ressenti plus vivement ses ignominies. Disons-lui avec l'Eglise : Ave Maria.
Il me semble que, pour faire voir que Jésus a dû souffrir pour entrer en sa gloire, il faut prouver nécessairement deux vérités qui sont enfermées en quelque manière en cette proposition. Il faut montrer, en premier lieu, que cette gloire devait être une grande gloire; et, en second lieu, que la croix était l'unique voie par où l’on y pouvait parvenir. Car, si la récompense ne devait être que médiocre, ce n’était pas la peine de s’exposer à de si grands maux ; et, si on pouvait l'avoir gratuite, il est visible qu'il n’y avait pas de nécessité de mourir pour s'en rendre digne. Il fallait que Jésus souffrit un cruel supplice pour entrer dans la gloire qui lui était préparée : c’est un oracle qu’il a prononcé lui-même et que je suis obligé de croire sans l’examiner. Mais si, laissant à part, pour un temps, l’autorité souvéraine de la foi, on veut convaincre mon esprit par la force de la raison, il faut qu'on me prouve, premièrement, que la gloire qu’on lui prépare mérite d’être achetée si chèrement ; et, de plus, qu’il ne saurait l’obtenir, s’il ne l’achète. Examinons, s’il vous plaît, ces deux points dans les deux parties de ce discours. Voyons, dans la première, si cette gloire méritait effectivement de si grands travaux ; et, dans la seconde, si la nécessité de la mériter était effective. Voilà tout notre entretien d'aujourd'hui.
PREMIER POINT
J'ai souvent cherché en moi-même pourquoi c’est que les saints auteurs de l’histoire évangélique qui affectent par tout une si grande brièveté, qui ont passé sous silence un si grand nombre des actions du Fils de Dieu et qui nous disent souvent en deux mots les plus illustres : pourquoi, dis-je, ils se sont tous quatre appliqués à nous faire un long récit de sa Passion et à nous en rapporter jusqu'aux plus menues circonstances. Parmi les raisons qu'on peut rendre de cette conduite, en voici une qui s’est présentée à mon esprit, comme je songeais à la matière de ce discours : les évangélistes sont descendus dans un plus grand détail des douleurs de Jésus-Christ, afin qu’on püt comparer sa Passion avec les récompenses qu'il a reçues pour avoir souffert, et remarquer avec quelle exactitude il a plu à son Père de payer tout ce qu’il a enduré pour son amour.
Il est vrai, chrétiens Auditeurs, que la chose mérite extrêmement d’être observée et qu’elle est fort à la gloire et du Père Eternel et de son Fils. Jésus est mort et Dieu l’a ressuscité ; il lui a rendu cette vie si précieuse qu’il lui avait sacrifiée sur la croix ; il a rendu à ce corps l'âme qui en avait été séparée par la violence des tourments. Et parce qu'avant que de souffrir la mort il l'avait appréhendée et que cette appréhension lui avait été encore plus cruelle que la mort même, il lui rend une vie immortelle qu’il ne peut plus perdre et qui
l'affranchit pour toujours de pareille crainte. Il avait perdu, dans les supplices, jusqu’à la figure d'homme ; le voilà qui ressuscite plus brillant que le soleil ; et s’il lui reste encore quelque vestige de ses plaies, elles embellissent son corps au lieu de le défigurer, elles en sont ie plus riche et le plus glorieux ornement. Il fut lié par les soldats et tenu prisonnier dans la maison d'Anne: il se trouve libre dans le sépulcre et même dans les enfers : Inter mortuos liber. Toute la terre s'oppose en vain à son âme, lorsqu'il lui plaît de revenir des limbes ; et la pierre qui ferme son tombeau, quoique d’un poids et d’une grosseur énorme, ne peut empêcher son corps d’en sortir; depuis sa Résurrection, il entre, il sort les portes fermées, il ne peut plus, ni être arrêté dans aucun lieu, ni en être exclus. Je ne dis rien du don d’impassibilité : il a essuyé toutes les rigueurs des lois humaines ; à l’avenir, il est exempt des lois mêmes de la nature. Le voilà affranchi de toutes les misères où il s'était assujetti, en se revêtant de notre chair ; l'air, le feu et les autres éléments qui n'épargnent, ni l'innocence, ni la grandeur, auront du respect pour lui, et ne pourront le blesser ni l’incommoder le moins du monde. Enfin, le tombeau l'avait dévoré, comme parle l’Ecriture : il a été forcé de le revomir et, avec lui, quantité de saints, qui ressuscitèrent en même temps pour honorer son triomphe : Et monumenta aperta sunt, et corpora multa sanctorum, qui dormierant, surrexunt.
Tout cela regarde les douleurs du corps; celles de l’âme n’ont pas été réparées moins exactement. C’est en ce jour que son Père, qui semblait l'avoir oublié et
persécuté dans sa Passion, lui dit avec le prophète : Filius meus est tu, Ego hodie genui te. Vous êtes mon Fils; je vous donne aujourd’hui une nouvelle naissance, et ainsi, comme désormais je serai doublement votre Père, je redoublerai aussi toutes mes tendresses envers vous. Les soldats, qui l'avaient si horriblement méprisé et qui avaient fait de si cruelles railleries de sa divinité prétendue, qui l'avaient traité comme un roi de farce, un faux prophète, sont les premiers prédicateurs de sa Résurrection ; ils la publient dans Jérusalem, ils l’apprennent aux prêtres, qui en conçoivent un mortel chagrin, sans qu'ils aient rien à dire contre des témoins si irréprochables. Pierre l’avait renié trois fois; il ne lava pas seulement cette faute par ses larmes, mais il la répara par les trois amoureuses protestations qu’il fit, à Jésus ressuscité, du sincère et ardent amour qu'il lui portait : Redditur trinæ negationi trina confessio, dit Saint Augustin. Tous ses disciples avaient été dispersés par sa Passion, comme il le leur avait prédit; mais sa Résurrection les réunit de telle sorte que Saint Paul assure qu'il y en eut plus de cinq cents qui reçurent sa dernière bénédiction. Pour un malheureux que l’enfer lui enlève à ses côtés, dans le même temps qu’il souffre pour les pécheurs, il dépouille aujourd’hui l'enfer et monte au ciel suivi de plusieurs millions d'esclaves qu'il lui a ravis.
Voyez, je vous prie, comment, au jour de Ja Pentecôte, ce même peuple, qui avait demandé si insolemment la mort de Jésus, se jette par terre plein d’une véritable componction, et, frappant sa poitrine, demande misé-
ricorde à Saint Pierre, s’offrant à effacer leur perfidie par telle satisfaction qu’il lui plaira leur imposer : Viri fratres, quid faciemus! Où je vous prie de remarquer que cette pénitence publique se fit à la vue d’une multitude infinie, composée de toutes les nations de l’univers, comme Saint Luc l’a remarqué expressément, pour réparer la honte que Jésus avait soufferte, mourant en un temps où Jérusalem était remplie d'étrangers qui s’y étaient rendus pour la solennité de Pâques. Et, comme on avait fait mettre au haut de la croix la sentence de sa condamnation en trois langues différentes, afin qu’elle fût entendue de tout le monde, les apôtres parlèrent toutes sortes de langues la première fois qu'ils. prêchèrent sa divinité, afin que cette foule d’auditeurs de différentes nations fussent instruits de son innocence par leurs discours, et de sa divinité par le miracle qui se faisait en leur faveur.
Je ne sais si, parmi les récompenses qu’il a reçues de ses travaux, j'oserai mettre les châtiments que son Père a fait souffrir à ses ennemis. Hélas! ces châtiments lui ont donné plus de gloire que de plaisir. Témoins les larmes qu'il versa sur l’infortunée Jérusalem, en prévoyant les malheurs qu’elle s’allait attirer en le condamnant à la mort. Il ne faut pas omettre toutefois que les prêtres, qui étaient si jaloux de leur crédit et de leur autorité, perdirent, et le Temple, et le sacerdoce; que les mêmes Romains, auxquels ils avaient livré Jésus pour le crucifier, furent ceux à qui Dieu les livra eux-mêmes et qui les punirent de ce forfait, par la destruction entière de la Synagogue. Il y eut encore un rapport bien
particulier entre le crime et la vengeance; c’est que, comme Pilate, lieutenant de l'empereur, avait déclaré hautement, avant que de condamner Jésus-Christ, qu’il y était forcé par les instances des Juifs qui le persécutaient à tort, ainsi l’empereur Vespasien, avant que d'ordonner le saccagement de Jérusalem, prit à témoin le ciel et la terre, que c'était malgré lui qu’il abandonnait cette ville à la fureur du soldat ; qu’il y était forcé par l’obstination de ce peuple, et qu’il n'aurait point à répondre de la mort de tant d’innocents qui périraient avec les coupables. Saint Augustin observe encore que leur malheur arriva justement en la même fête qu’ils avaient choisie pour perdre Jésus, et que les mêmes Juifs étrangers qui avaient augmenté sa honte par leur présence ne furent pas seulement présents, lorsque Dieu se vengea de la perfidie de leurs frères, mais qu'ils furent enveloppés dans cette même vengeance. Que dirai-je des malheureux restes de cette nation ingrate et de la servitude honteuse où elle gémit encore aujourd’hui? Le mépris qu’on à pour eux, le rebut où ils sont chez toutes les nations, la liberté qu'on a presque partout de les insulter impunément, qu'est-ce autre chose qu’un châtiment tout visible de la manière indigne dont ils en ont usé avec le Sauveur, lui faisant souffrir le supplice des esclaves et donnant pouvoir à la plus vile canaïlle de le maltraiter, comme s’il n’eût été qu'un ver de terre ou le plus méprisable de tous les hommes?
Mais à quoi pensé-je, chrétiens Auditeurs? N’appréhendé-je point de vous donner une idée indigne de la
libéralité de Dieu envers Jésus-Christ en m'amusant à
vous faire voir qu'il a été exact à le payer de tout ce qu'il a souffert, comme si la récompense avait précisément égalé les douleurs de sa Passion ? Non, non : le Seigneur ne s’est pas contenté de le récompenser exactement, il l’a fait libéralement et avec une libéralité incroyable. Combien de temples, chrétienne Compagnie, pour un Calvaire ! Combien d’autels pour une croix ! Et cette croix sur combien d’autels a-t-elle été élevée ellemême ! Cette croix infâme, que personne ne voulait porter avec lui de peur de se déshonorer en la touchant, de combien de couronnes fait-elle aujourd’hui le principal ornement ? Sur combien de têtes royales avons-nous le plaisir de la voir briller? Une ville ingrate l’a désavoué pour son roi; cent royaumes, cent peuples divers l'ont accepté pour leur Dieu. Barabbas lui fut préféré, et il a été préféré à tous les chefs de secte, à tous les législateurs, à toutes les divinités de la terre. La crainte de la mort obligea un de ses apôtres à le renoncer : il s’est trouvé plus de quatorze millions de chrétiens qui ont mieux aimé mourir que de lui faire un pareil outrage. Judas le vendit pour satisfaire son avarice: mais qui peut dire le nombre de ceux qui ont, ou tout vendu pour le soulager dans les pauvres, ou tout quitté pour le suivre dans sa pauvreté! Il est vrai que les prêtres ne l’estimèrent que trente deniers ; mais les seuls instruments de ses souffrances ont paru infiniment plus précieux même aux infidèles. Les Perses enlevèrent autrefois sa croix et crurent qu’ils auraient en elle un trésor qui, tout seul, pourrait leur fournir la rançon d’un souverain. Elle leur valut encore plus qu'ils n'avaient pensé
POUR LE JOUR DE PAQUES o71
puisqu'Héraclius la préféra à tout ce grand royaume dont il aurait pu se rendre le maître, après la défaite entière et la mort tragique de Chosroës.
Parcourez, s’il vous plaît, toutes les autres circonstances de sa Passion, vous verrez les plus petites douleurs, les plus légères confusions retracées par des honneurs infinis. Quels respects n’a pas eu toute la terre pour ces pauvres pêcheurs, qui furent persécutés à sa considération? Tous ses amis furent muets devant Pilate et ils le laissèrent accabler par la calomnie ; mais depuis ils ont fait entendre leur voix par toute la terre, les derniers climats de l'univers ont retenti des éloges qu'ils ont donnés à son innocence et à la sainteté de sa doctrine : In omnem terram exivit sonus eorum, et in fines orbis terræ verba eorum. Combien de bouches éloquentes, combien de savantes plumes ont travaillé à l’exaltation de son nom! Combien de livres écrits contre ceux qui ont osé combattre, ou sa divinité, ou la vérité de la moindre de ses paroles! Combien de bibliothèques remplies d'ouvrages qui ne prêchent que la grandeur et la gloire de Jésus crucifié! Je ne dirai point en combien de manières on a effacé les outrages qu'il souffrit des gardes qui l’adorèrent par dérision. On ne s’est pas contenté de le révérer caché et déguisé sous les espèces du pain; on a cru qu'on devait du respect à tout ce qui lui appartenait en quelque manière, à tout ce qui avait avec lui quelque rapport. C’est pour cela qu'on: a tant de vénération pour les saints qui l'ont servi, pour les pauvres qui sont ses membres, pour les images et pour les figures qui nous représentent sa personne ou ses
mystères ; enfin pour les clous et pour les épines qui ont eu l'honneur de toucher son sacré corps, et pour tous les autres instruments de son supplice.
Pour corriger le ridicule jugement qu’en fit Hérode, lorsqu'il le traita d’insensé, Dieu a voulu que sa doctrine ait prévalu à la fausse sagesse des païens ; que la philosophie, toute orgueilleuse qu’elle est, ait soumis ses lumières à la simplicité de l'Evangile et à la mystérieuse folie de la croix. Toutes ses paroles ont été reçues comme des oracles ; on a condamné d'erreur tout ce qui s’est éloigné tant soit peu de ses maximes. On a cru, sur son témoignage, des choses qui renversaient tous les principes des sciences, qui confondaient toute la raison humaine. On a cru qu’il n’y avait point de sagesse sur la terre que de s’aveugler pour se soumettre en tout à ses sentiments et à sà conduite.
Que si, en toutes ces choses, vous trouvez que Jésus a été payé libéralement de sa patience, je vous prie de faire reflexion que ce ne sont encore là que les récompenses temporelles, que ce n’est là que ce qu’il reçoit sur la terre, où il n’est plus, ou du moins, où il n’est qu'’invisiblement. Je n’ai garde de m'engager à vous entretenir de la gloire qu’il possède au ciel et qu’il y possèdera durant toute l'éternité. C’est là qu'assis à la droite de son Père, pour le refus qu'ont fait les Juifs de le reconnaître pour leur roi, il règne dans un royaume qui n'aura jamais de fin et sur des sujets qui sont tous des rois eux-mêmes. C’est là, que pour les crachats dont son visage a été sali, il brille d’une lumière qui fait toute la Joie des bienheureux, et que l’œil des plus hautes intel-
ligences ne peut soutenir. C’est 1à qu’au lieu de ces voix confuses et séditieuses qui s’élevaient contre lui dans le prétoire de Pilate, tous les anges, tous les saints ne cessent de chanter à sa gloire le cantique de leur délivrance, de laquelle ils reconnaissent qu'ils lui sont uniquement redevables. Enfin, c’est là que, pour s'être soumis aux injustes jugements des hommes, il viendra, au dernier jour, avec une puissance et une majesté infinie, exercer, aux yeux de tout l'univers, cette souveraine jurisdiction que son Père lui a donnée sur les vivants et les morts. Quia ipse est, dit l’apôtre Saint Pierre, qui constitutus est Judex vivorum, et mortuorum. Disons-le donc sans hésiter, Messieurs, Oportuit pati Christum, et ita intrare in gloriam suam. Oui certainement, il fallait que Jésus-Christ endurât la mort ; une si grande gloire méritait bien d’être achetée à un si grand prix. Il a beaucoup souffert, on n’en peut pas disconvenir ; mais, grâce à la justice et à la libéralité de notre Dieu, le voilà très exactement, et même très abondamment récompensé.
Gloire soit à vous, Père saint, source de bonté et de justice ! Que les anges et les hommes vous louent, qu'ils vous bénissent, qu'ils vous glorifient éternellement pour cette tendresse infinie, pour cette parfaite reconnaissance, pour cette libéralité vraiment divine que vous avez fait éclater envers Jésus-Christ, notre Rédempteur ! O que nous vous sommes obligés d’avoir si bien payé le zèle qu'il a eu pour notre salut! Que vous êtes bon d’avoir témoigné agréer si fort les travaux qu'il avait endurés pour l'amour de nous! Hélas! qu'il aurait été
mal payé de son amour excessif, si vous aviez laissé à notre gratitude à le reconnaître ! Qu’aurions-nous fait, ou qu'aurions-nous pu faire qui eût répondu en quelque sorte à une si grande générosité ? Continuez, Seigneur, d’exalter, de glorifier votre Fils unique. Continuez de le faire connaître, de le faire craindre, adorer et aimer de toutes les créatures. Il y a des villes et des nations entières qui ignorent encore les mystères de sa mort et de sa Résurrection; dissipez au plus tôt ces ténèbres pour la gloire du nom de Jésus. Vous l’avez établi roi de tous les royaumes du monde; hâtez-vous de le mettre en possession de ceux qui gémissent encore sous la tyrannie de l’enfer. Avancez ce temps où il doit être l'unique Pasteur, le Législateur unique. Et cependant faites qu'il soit servi avec zèle de tous ceux qui font profession d’être à lui, qu’il soit aimé de tous ceux qui le connaissent et qui savent combien il les a aimés. Il a mérité tout cela par ses souffrances. Mais est-il bien vrai qu'il n'ait pu le mériter qu’en souffrant? C’est ma seconde partie.
SECOND POINT
Comme toute la grandeur de Jésus consiste à être ce Messie promis dès longtemps aux hommes et enfin envoyé au milieu des temps, il est visible que toute sa gloire consiste à être reconnu et recu, en cette qualité, de toutes les nations de la terre. Pour cela, chrétiens Auditeurs, il fallait nécessairement qu’il endurât tout
ce qu'il a enduré, et qu’il mourût en la même manière qu'il est mort : Oportuit Christum pati, et ita intrare in gloriam suam. Les prophètes, qui avaient prédit son avènement et qui l'avaient annoncé aux hommes, n'avaient presque point donné d’autres signes, à quoi il pût être reconnu, que ses douleurs et sa patience. Ils avaient marqué si précisément tout ce qu'il devait souffrir, qu'il semble que les évangélistes n'aient fait que les copier, quand ils racontent sa Passion. Et c’est encore ici une des raisons qui les a obligés à s'étendre et à être exacts dans cet endroit de son histoire : c’est que les prophètes l’avaient été à le prédire et qu’il fallait faire voir à toute la terre que Jésus avait accompli fidèlement tout ce qui avait été prédit du Rédempteur. De sorte, Messieurs, que si Jésus-Christ s'était dispensé de souffrir, 1l lui aurait été impossible de persuader au monde qu’il était vraiment le Fils de Dieu. Les miracles qu'il a faits pour établir la vérité de sa mission étaient sans doute de fortes preuves. Mais ces preuves se trouvant opposées aux oracles de l’Ecriture, cette contradiction aurait jeté les esprits dans une confusion effroyable et dans des ténèbres que nulle lumière n'aurait jamais pu dissiper.
Davantage (1), personne ne doute que rien n’a été plus glorieux à Jésus-Christ que sa Résurrection. S'arracher soi-même d’entre les bras de la mort, vaincre ceile à qui tout avait cédé, c'était une victoire qui était réservée à l’Auteur même de la vie. Aussi voyons-nous que, toutes
() Cette expression s’employait au xvr° siècle pour: De plus, en outre..
les fois qu’on avait pressé le Sauveur de donner quelque témoignage de sa divinité qui ne laissät plus de lieu à aucun doute, il avait toujours offert de la prouver en ressuscitant : et ses disciples s’attendaient si fort à cette dernière preuve que ceux qui allaient en Emmaüs, le jour qu'il devait sortir du tombeau, étaient déjà tout scandalisés de ce qu’ils ne l’avaient point encore vu, quoique ce jour ne fût pas fini. C’est pour cela même que, dans la prédication de l'Evangile, les apôtres n'ont rien tant fait valoir que la Résurrection du Sauveur ; ils ne prêchent que ce prodige, ni aux Juifs, ni aux gentils ; ils ne font eux-mêmes de miracles que pour confirmer ce grand miracle. C’est pour cela qu’il a pris lui-même un si grand soin d’en établir la vérité, comme devant être le principal fondement de la créance qu’on aurait en lui; c'est pour cela qu’il permet qu’il y ait des gardes au sépulcre, afin de tirer de la bouche même de ses ennemis un témoignage qui ne puisse être suspect à personne; c'est pour cela qu’il a voulu conserver les vestiges de ses plaies, qu’il ne s’est pas contenté de se faire voir, qu’il s’est laissé considérer, toucher, manier; qu'il n’a rien refusé à l’incrédulité de ses disciples ; il leur apparaît en particulier, il prend le temps qu'ils sont assemblés pour se faire voir à eux, il s’entretient, il marche, il mange avec eux, 1l leur donne quarante jours de temps, afin qu'ils aient le loisir de revenir de la surprise que leur cause une si grande merveille et qu’ils puissent l’examiner de sens froid.
Cela était nécessaire pour établir dans le monde la créance de sa divinité ; mais il ne l’était pas moins pour
y faire observer sa nouvelle loi. Ce n'était pas une petite affaire que de porter les hommes à se réformer sur le modèle que le Sauveur du monde leur en avait tracé dans l'Evangile : le détachement des richesses, le retranchement des plaisirs, l'amour de la croix et de la mortification sont des points fort opposés à la pente de la nature, et je ne sais pas comment on pourra s’en accommoder. On n’en viendra jamais à bout qu'en faisant espérer aux hommes une vie immortelle, affranchie de tous maux et comblée de toutes sortes de biens. Mais comme nous sommes tous condamnés à mourir, on ne peut passer à cette vie que par la résurrection. Cette résurrection est une chose inouïie. Les gentils, dit Saint Augustin, doutaient de l’immortalité de l’âme; mais nul d’entre eux ne s'était jamais avisé de parler de la résurrection. Comment Jésus-Christ pourra-t-il rendre croyable ce point de foi si important, si ce n’est en ressuscitant lui-même? Et comment pourra-t-il ressusciter, s’il ne meurt? Credere eum resurrexisse non possumus, nisi prius mortuum fuisse credamus, dit ce grand saint. Autant que la Résurrection a été nécessaire pour la confirmation de la divinité du Sauveur et pour l’établissement de sa morale, autant était-il nécessaire qu’il mourût, puisque l’un supposait l’autre nécessairement.
Mais pourquoi une mort si cruelle et si honteuse? Il fallait qu'elle fût cruelle, qu'il versàt son sang jusqu'à la dernière goutte et par autant de plaies qu'il y avait de parties en son corps, de peur que, si elle avait été plus douce, on ne l'eût fait passer simplement que pour un sommeil, ou pour une mort contrefaite. Il fallait
qu’elle fût honteuse, afin qu’elle eût plus de témoins et qu’elle ne pût jamais être révoquée en doute. Je pourrais encore ajouter à tout cela que c’est l'exemple de ses douleurs, et cette preuve d'amour infini qu'il nous à donnée en mourant pour nous, qui a fait, et les martyrs, et les saints; les martyrs, dis-je, qui lui ont fait tant d'honneur sur la terre et qui lui composent une si belle cour dans le ciel; les saints, qui sont ses véritables enfants, sa joie, sa couronne, son royaume, la plus belle portion de son héritage. C’est par ses souffrances qu'il leur a appris comment on pouvait se sanctifier en l’imitant et qu’il leur a donné envie de l’imiter par reconnaissance. Aussi disait-il, parlant figurément de luimême, qu'à moins que le grain de froment ne meure dans la terre, sur laquelle il est tombé, il ne multiplie point : Nisi granum frumenti cadens in terram mortuum fuerit, ipsum solum manet; si vero mortuum fuerit, multum fructum affert.
Que si, nonobstant toutes ces raisons, quelqu'un veut encore soutenir que Jésus aurait pu entrer dans la gloire dont il a été récompensé, sans l'avoir méritée par sa Passion, du moins ne saurait-on nier que cette gloire aurait été moins éclatante en cela même qu'il ne l’aurait pas méritée. S'il est vrai que les dignités et les récompenses ne font d'honneur à ceux qui les reçoivent qu’à proportion de ce qu'ils ont fait pour s’en rendre dignes ; s'il est vrai que les grandeurs rendent précieuses les couronnes qui en sont le prix et qu’une branche de laurier qu'on met sur la tête d’un conquérant vaut mille fois mieux que les perles et les diamants dont un fainéant se
pare le front : qui osera dire qu'il y ait quelque comparaison entre la gloire dont on a payé les travaux de Jésus-Christ et cette même gloire s’il l'avait acquise dans l'oisiveté? Comment aurait-il pu l'appeler sa gloire, Gloriam suam, s'il ne l'avait pas achetée, si on la lui avait donnée gratuitement? N'’aurait-ce pas été plutôt, et uniquement, la gloire de son Père, qui aurait signalé sa puissance et sa libéralité en l’élevant au-dessus des hommes et des anges, sans y être engagé par aucun motif de reconnaissance et de justice ?
Eh bien, Messieurs, n'’ai-je pas eu raison de dire qu'il fallait que Jésus souffrit et qu'il entrât ainsi dans sa gloire? Nonne oportuit Christum pati; et ita intrare in gloriam suam? La récompense qui l’attendait ne valaitelle pas bien tout ce qu'il a souffert pour y parvenir, et pouvait-il y parvenir autrement que par les souffrances ? Il est étrange que nous nous flattions, nous autres, de pouvoir arriver par d’autres voies à celle que Dieu nous prépare, ou, si nous ne sommes dans cette erreur, il est encore plus étrange que nous ne puissions être engagés à entrer dans ces mêmes voies par une aussi grande récompense, par les promesses d’un Dieu si riche et si libéral. Hélas ! je vois tous les jours que, lorsqu'un ouvrier à trouvé un homme qui paie son ouvrage, je ne dis pas qui paie libéralement, qui paie promptement, mais seulement, qui paie, qui ne fait pas perdre, il ne demande pas mieux que de travailler pour lui, il est ravi quand on lui ordonne quelque chose de sa part, il quitte tout, il se hâte, il veille, il se fatigue pour le satisfaire. S'il se trouve un prince libéral qui se con-
paisse en mérite, qui sache estimer la valeur, sans avoir égard, ni à la naissance des gens, ni à ses propres inclinations, qui préfère partout les plus braves à tous les autres ; on s'engage pour lui obéir, on se précipite dans tous les hasards; il n’a qu’à témoigner son désir et il fera périr, quand il lui plaira, toute la fleur de son royaume. Et vous, Ô mon Dieu, vous avez peine à trouver des hommes qui veuillent faire quelque chose pour vous, pour vous, Seigneur, dis-je, dont les récompenses sont si assurées, qui avez une si parfaite connaissance du véritable mérite et qui êtes si juste, si généreux, si excessif à le reconnaitre!
On ne voit rien de si ordinaire dans la vie que des gens qui se plaignent de l'injustice et de l’ingratitude du monde, des gens qui, après avoir usé leurs forces et consumé tous leurs biens pour la gloire ou pour l'intérêt d'autrui, traînent en murmurant une vieillesse malheureuse dans le mépris et dans l’indigence. Et cependant ce monde ne manque jamais de serviteurs ; on ne laisse pas de s’empresser, de se rendre importun pour être admis à le servir; on achète fort chèrement les offices qui demandent le plus d’assiduité, parce qu'on veut espérer, je ne sais sur quel fondement, qu’on sera plus heureux que tous les autres. Et moi, je suis sûr de mon salaire, et d’un grand salaire, si je veux m'attacher à Dieu; je suis sûr, même dès ce monde, du centuple de tout ce que le monde me peut promettre; et j'aime mieux perdre mon temps et mes peines que de les lui consacrer ! Que veut dire ceci, chrétienne Compagnie ? D’où vient que nous différons de prendre parti?} D'où vient
que nous nous épargnons, que nous travaillons lâchement? D'où vient qu'ayant trouvé un Maître qui nous tient compte de tout, avec qui il y a de si grands gains, de si grands profits à faire, nous demeurons dans l’oisiveté? D'où vient que nous cherchons à partager nos soins et nos peines, que nous ne voulons pas donner tout à Dieu? Un marchand, qui aurait trouvé un bâtiment sûr et nullement exposé à faire naufrage ou à être pris, ne lui confierait-il pas volontiers tout ce qu’il a ? Se mettrait-il en peine de placer son bien sur divers vaisseaux? Eh quoi! vous défiez-vous de la fidélité du Seigneur ? Quoi, mon Dieu, vous donnez abondamment à toutes sortes de personnes ; pour obtenir de vous tout ce qu'on désire, il suffit de le demander, il suffit même de l’espérer de votre miséricorde; et je croirai que ceux qui auront en quelque sorte engagé votre justice à leur faire du bien, ceux qui auront espéré en vous jusqu’à mépriser tout autre appui, jusqu'à vous sacrifier leur temps, leurs biens, leurs plaisirs, toute leur vie, je croirai que vous pourrez les laisser sans récompense! Pour moi, dit le grand Saint Paul, je ne l’appréhende pas. Je souffre beaucoup, il est vrai, pour m'acquitter de mon ministère. La profession que je fais m'attire bien des persécutions ; toute ma vie n’est qu'une suite continuelle de travaux et de fatigues. Mais je ne m'en plains point, parce que je sais bien pour qui je travaille: Scio cui credidi. Je sais à qui je confie ce trésor de peines et de mortifications ; je sais que tout me doit être rendu avec une grande usure : Scio cui credidi. Croyezmoi, Messieurs, donnons-nous sans réserve à un si bon
Maître, et ne travaillons plus que pour lui. Quel dommage de perdre tant de temps à ne rien faire, ou tant de travaux à servir un monde si ingrat et si impuissant, lorsque nous pourrions nous enrichir en faisant pour Dieu les mêmes choses ! Quand le monde aurait autant de bonne foi qu’il est infidèle ; quand il s’épuiserait en notre faveur, il ne saurait nous payer de la moindre de nos actions; elles valent toutes une éternité de récompense. Servons donc Celui qui peut les payer selon leur juste valeur et qui doit les payer infiniment plus qu’elles ne valent, soit en ce monde, soit en l’autre. Amen.
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