‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 36 sur 46 · XV° SERMON · texte numérisé non relu

XV° SERMON

POUR

Quis est iste Rex gloriæ ?

Quel est ce Roi de la gloire ?

(Psal. 23.)

La sainteté de Jésus-Christ est au-dessus de tout éloge, eu égard aux grâces qui ont été comme les semences de cette haute perfection, et à ses actions vertueuses qui en ont été comme les fruits.

Il est étrange que, Jésus-Christ ayant rendu si publique l’ignominie de sa mort, il cache aujourd’hui la vue de son Ascension glorieuse à ses amis les plus intimes. Après avoir conversé avec eux durant l’espace de quarante jours depuis sa Résurrection, il les mène sur la montagne des Oliviers, il leur dit un adieu plein de tendresse et de zèle, il lève les mains pour leur donner sa dernière bénédiction ; puis, se détachant insensiblement

de la terre, à peine s'est-il élevé de quelques coudées qu'un nuage le dérobe à leurs yeux et que deux anges les avertissent de se retirer. Voilà, chrétiens Auditeurs, tout ce que nous savons du mystère que l'Eglise nous ordonne de célébrer aujourd’hui. Quand il y aurait eu des témoins de tout le reste, il est bien probable qu'ils n'auraient pas eu de paroles pour nous en faire le récit. Mais la chose s'étant tout à fait passée hors de la vue des hommes, je ne pense pas qu’on puisse exiger de moi que j'en fasse le sujet de ce discours.

Le devoir d’un orateur chrétien, si je ne me trompe, est d'accompagner ici Jésus triomphant des louanges qui lui sont dues, et de célébrer les vertus par quoi il a mérité la réception qu'on lui fait au ciel. Les anges qui, surpris d’un si magnifique appareil, s’écrient avec le prophète : Quis est iste Rex gloriæ; quel est donc cet homme qu’on reçoit dans le paradis, comme s’il en était le roi, les anges, dis-je, semblent nous inviter par cette demande à leur dire ce que nous savons du Sauveur du monde et comment c’est qu'il a vécu parmi nous. C’est pour les satisfaire que j'entreprends aujourd’hui le panégyrique le plus beau, mais le plus difficile qu’il est possible d'imaginer. Disons la vérité, Messieurs, c’est pour me satisfaire moi-même que je prends cette occasion de traiter un sujet sur quoi il y a longtemps que je désire vous entretenir. Pour m'y résoudre, il a fallu que j'aie oublié, pour un temps, et la sublimité de la matière, et la faiblesse de mon esprit. En effet, je n’ai consulté que les sentiments de mon cœur, je me suis persuadé que tout était permis et possible à l'amour; qu’en tout

cas, il n’y aura pas de honte à succomber sous le faix d'une entreprise que je n’ai pas formée par présomption et que, n'ayant d'autre vue que de plaire à Jésus-Christ, ni d’autres espérances que dans son secours, je dois m'exposer à une confusion que je me serai attirée innocemment. Mais je me trompe, Seigneur, l'espérance qu'on a en vous ne nous expose à nulle confusion; nous pouvons toutes choses avec votre grâce et vous ne la refusez jamais, surtout à ceux qui vous la demandent au nom de Marie, comme nous l’allons faire par les paroles de l’ange : Ave Maria.

S'il est vrai, comme la plus grande partie des Pères grecs et latins l’ont enseigné, que presque tout le psaume vingt-troisième, d’où j'ai tiré les paroles de mon thème, n'est autre chose qu’une prophétie de l’Ascension de Jésus-Christ, il est visible que ce qui fait aujourd’hui le sujet de l'admiration des anges, c’est de voir qu'il se trouve ici-bas un homme assez bon et assez pur pour passer de la terre au ciel, pour prétendre une place dans ce lieu de sainteté, d’où les Abrahams et les Moïses ont été exclus jusqu’aujourd’hui. Quis ascendet in montem Domini, aut quis stabit in loco sancto ejus? Innocens manibus, et mundo corde. Qui est-ce qui pourra monter sur la montagne du Seigneur et faire sa demeure dans son saint lieu, si ce n’est celui qui a les mains nettes et le cœur pur ? Comment donc le monde, qui est plongé dans la corruption, peut-il nous envoyer quelque chose qui mérite d'être admis dans un séjour, lequel exige une pureté si parfaite? Quel est donc ce roi pour qui

l'on nous ordonne d'ouvrir les portes du paradis et même de les renverser ? Attolite portas principes vestras, et elevamini portæ æternales, et introibit Rex gloriæ. Quis est iste Rex gloriæ ?

De sorte que, pour leur répondre selon leur pensée, il faut les entretenir des vertus de Jésus-Christ : Zpse est Rex gloriæ, Dominus virtutum. Il faut composer son éloge de telle sorte qu’on puisse donner une grande idée de sa sainteté. Pour connaître combien elle a été excellente, il me semble qu’il n’y a que deux voies sûres et infaillibles. Il faut considérer, premièrement, les principes qui l’ont produite et, en second lieu, les actions qu’elle a produites elle-même. Car si Jésus a en soi les sources de toute la sainteté, et si sa vie est remplie de toutes les vertus dont la sainteté peut être la source, on ne peut douter qu'il ne soit parfaitement saint. Nous allons done examiner, dans le premier point, les grâces qui ont été comme les semences de cette haute perfection, et, dans le second, nous en considèrerons les actions vertueuses, qui en ont été comme les fruits. Nous verrons d’abord ce qu’on doit penser de la sainteté du Sauveur, à en juger par les causes, et ensuite ce qu'on en doit croire, à en juger par les effets. C’est le sujet de cet entretien.

PREMIER POINT

Le Docteur angélique, parlant de la grâce sanctifiante, dont Saint Jean assure que l’âme de Jésus-Christ a été

comblée, demande en quel sens ce comble doit être entendu, savoir si l’on doit dire simplement qu'il a été plein de grâce ou bien qu'il a eu la plénitude de la grâce. Marie, Saint Etienne et plusieurs autres saints en ont été remplis ; mais, ni Marie, ni les autres saints n’en ont pas eu la plénitude. Pour être rempli de grâce, il suffit d'en avoir autant qu'il en faut pour s'acquitter parfaitement des devoirs de son état et des emplois à quoi on est destiné par la Providence. Pour en avoir la plénitude, il faut posséder toute la grâce, il faut en être la source et le réservoir ; tout de même que, pour être plein d’eau, c'est assez d'en avoir autant qu’on en peut contenir, et, en ce sens, les plus petits ruisseaux, les rivières les moins connues peuvent être pleines, du moment qu'elles ont de quoi occuper tout le lit où elles coulent; mais, pour avoir la plénitude des eaux, il faut les ramasser et les renfermer toutes dans son sein; et cela ne peut être attribué qu'à la mer, d’où tous les: fleuves tirent leur origine, et où les mêmes fleuves se vont rendre.

Or, il est certain que c’est de cette seconde sorte de plénitude que le Saint-Esprit a parlé, quand il a dit que le Sauveur était plein de grâce; et c’est pour cela que l’apôtre déclare que nous avons tous été enrichis de son abondance: De plenitudine ejus nos omnes accepimus, tout de même que, dans l'opinion de quelques philosophes, c’est du soleil que toute la nature emprunte la chaleur qui l’anime ét qui la soutient, cette qualité étant toute réunie en lui et retournant sans cesse à lui comme à son centre. Cela supposé, cet homme, qu'on a

appelé Jésus et à qui l’on ouvre aujourd’hui les portes du ciel, cet homme, dis-je, considéré même comme homme, doit avoir été le plus saint de tous les hommes, doit avoir été plus saint que tous les hommes ensemble, aussi saint qu'il est possible à une créature de l'être. Supposé que toute la grâce ait été versée dans l'âme de Jésus-Christ, non seulement il a été souverainement saint, puisque, avoir la grâce et être saint, c’est la même chose; mais, cette grâce opérant en lui dans toute son étendue, il doit avoir été orné, dans toutes les facultés de son âme et de son corps, de toutes les vertus, de tous les dons surnaturels dont elles ont été capables, et dans toutes les occasions il doit avoir exercé toutes ces vertus, mis tous ces dons en usage, de la manière du monde la plus excellente et la plus parfaite.

Quoique toutes les vertus se trouvent dans chaque saint, on ne peut pas dire toutefois qu'ils excellent également dans la pratique de chaque vertu. Nous admirons, en l’un, un si grand mépris du monde qu’il n’a pas de plus grand plaisir que d'en être méprisé; en l’autre, un si grand désir d’endurer que la vie lui est insupportable, si elle n’est assaisonnée de souffrance ; en un autre, un amour de Dieu qui le rend incapable de toute affaire temporelle, de tout entretien humain, de toute pensée terrestre. On en a vu qui ont aimé leurs ennemis avec autant de tendresse et d’empressement que les femmes les plus passionnées en ont pour leurs enfants ou pour leurs époux. Quelques-uns ont brûlé d'un si grand zèle qu’ils ont mieux aimé continuer de travailler au salut des âmes que d'aller au ciel recevoir

la récompense de leurs travaux. Quelques autres se sont signalés par une si grande patience qu'ayant été observés durant cinquante ou soixante années dans mille rencontres différentes, on n’a jamais remarqué aucun changement dans leur visage, qui pût faire juger que leur cœur était ému. On a vu des saintes si modestes que leur beauté même inspirait l’amour de la chasteté. Il y en a eu de si obéissantes que tous les commandements leur étaient également faciles et agréables, de si humbles qu'elles se croyaient sérieusement dignes du mépris et de la haine du genre humain et souffraient plus, quand on les louait, que ne font les plus vains, quand on les outrage.

C’est à la grâce de Jésus-Christ que nous devons tous ces beaux exemples; c’est son Esprit qui agit si parfaitement dans ces âmes choisies. Mais comme il a possédé lui-même la plénitude de cette grâce, il est certain qu’il

.a eu toutes les vertus dans un degré d'excellence qui les

met au-dessus de toute comparaison et qu’il les a toutes pratiquées, en toutes rencontres, d’une manière très singulière et très héroïque. Faites un peu de réflexion au bel effet que devait produire en cet homme incomparable l’assemblage et l’union de tant de vertus parfaites. Si nous avons une si profonde vénération pour un saint en qui nous en voyons briller une seule avec un éclat un peu extraordinaire, quel respect, quel amour ne devait pas imprimer dans tous les cœurs cet amas d’extraordinaires vertus qui paraissait au Sauveur du monde? Une personne qui aurait réuni en soi l’amour de Sainte Madeleine, le zèle de Saint Paul, l’empressement que

Saint André a eu pour la croix, la foi de Saint Grégoire, le faiseur de miracles, la charité de Saint Paulin et de Saint Jean l’Aumônier, la constance de Saint Alexis, la chasteté de Saint Edouard, l'humilité de Saint François, la ferveur de Sainte Thérèse, la douceur de Saint Francois de Sales, combien, dis-je, cette personne causeraitelle d’admiration à tout le monde! Pourrait-on s'empèêcher de l’aimer et même de l’adorer ? Or, Messieurs, ce concours de tant d’héroïques vertus et de toutes les autres dont le détail serait impossible, cet admirable concours s’est trouvé dans cet homme qu'on a appelé Jésus. Supposé la grâce dont il était rempli, il faut nécessairement que, dans toutes les actions de sa vie, il ait fait éclater toutes ces vertus, autant qu'il était possible dans les circonstances où il se trouvait ; de sorte que, quand les évangélistes ne nous auraient pas laissé l’histoire de sa vie, je ne laisserais pas de croire que ça été la plus belle vie, la plus sainte, la plus fertile en grandes et en héroïques actions que l’on puisse imaginer.

Mais, Messieurs, les plus grands saints ont été des hommes et de purs hommes ; et, par conséquent, parmi les plus éclatantes vertus il a paru des ombres et des imperfections. Ces imperfections, quoique involontaires, les. ont accompagnés jusqu’à la mort; et quoiqu’elles n'aient servi qu'à purifier leur amour et à les rendre encore plus saints, elles n’ont pas laissé d’être des misères qui nous doivent humilier, autant que leur sainteté nous édifie. Oh! qui pourrait nous faire voir un homme entièrement parfait et exempt de toute faiblesse ? Jésus l'a été; et la vraie source d’une perfection si achevée a

été l'union particulière qu'il a eue avec le Verbe éternel. Cette union ne l’a pas seulement rendu incapable de tout péché, de quelque nature qu'il puisse être, mais encore incapable de tout défaut, en un sens qui ne peut convenir qu'à lui seul. Comme son humanité était unie à la personne du Verbe, à peu près, dit Saint Athanase, comme le corps est à l’âme, et que, par conséquent, cette divine personne était le principe propre et particulier de toutes ses actions, soit intérieures, soit extérieures, il fallait que toutes ces actions fussent exemptes, non seulement de toute imperfection positive, mais encore négative, comme on parle dans l'Ecole, c'est-à-dire qu’elles ne devaient manquer d’aucune perfection dans leur espèce, qu’elles devaient être accompagnées de toutes les circonstances qui pouvaient les rendre louables et dignes de Dieu.

Sur ce principe, jugez quel doit avoir été l’intérieur de Jésus! Il n’a jamais eu de pensée de laquelle on n'ait pu dire que c'était la pensée d’un Dieu, jamais aucun sentiment sur quoi que ce soit, jamais aucun mouvement de désir, d'amour, de joie, de tristesse, qui ne püût faire honneur à la divinité qui habitait en lui corporellement, selon l'expression de Saint Paul. O mon Dieu! si on avait pu découvrir tout,ce qui se passait dans cette belle âme, si on avait pu voir combien elle était équitable dans ses jugements, combien ardente, et combien tranquille en même temps, dans ses saints désirs; combien elle était élevée au-dessus des choses créées et combien anéantie en présence de son Créateur; avec quelle ferveur et quelle humilité elle priait ; avec quelle

facilité et quel respect elle s’appliquait aux occupations les plus viles et les plus basses pour faire la volonté de son Père; de quelles intentions elle relevait encore ses actions les plus relevées ! Je confesse que je suis charmé par la seule idée que je me forme de ses admirables dispositions, quoique je n’ignore pas que tout ce que je puis penser sur cela est infiniment au-dessous de la vérité.

De plus, comme le même Dieu qui agissait au dedans devait encore passer pour l’auteur des actions extérieures et que, quand il parlait, ou qu’il faisait quelque autre chose, on pouvait dire que Dieu parlait et qu'il agissait, il faut que Jésus ait été si irrépréhensible dans ses discours et dans toute sa conduite, que toutes ses paroles aient été proférées avec tant de prudence, et toute sa vie réglée par les principes d’une si excellente morale qu’elle puisse servir de modèle de toute sorte de sainteté à toute sorte de personnes; qu’en un sens elle puisse être imitée de tout le monde, et qu’en un autre sens elle soit entièrement inimitable.

C'est pourquoi je ne suis point surpris, quand je lis dans l'Evangile que les ennemis mêmes de Jésus confessaient que jamais homme n'avait parlé comme lui. Je ne m'étonne point, quand j'apprends que du moment qu'il commença à prêcher il ferma la bouche à tous les docteurs et que dans toute la Galilée on ne parla plus que de ses discours. Je comprends, comment c’est qu'après l’avoir entendu dans les synagogues, on ne pouvait s'empêcher de le suivre au plus profond du désert, qu’on oubliait la nécessité qu’on avait de boire et de manger, qu'on l'environnait, qu'on le pressait,

qu'on lui fermait tous les chemins, qu'il était contraint de se jeter sur une barque et de passer le lac de Génésareth pour se défaire de la multitude, qu’on ne laissait pas de le suivre par mer dans sa retraite, que plusieurs milliers de personnes s’embarquèrent après lui pour ne pas perdre, s’il était possible, aucune de ses paroles.

C'est une chose admirable, qu'après avoir été épié, examiné avec tant de soin et de jalousie durant l’espace de trois années par les docteurs et par les Pharisiens, ils n'aient rien pu dire contre lui qui eût la moindre apparence, ou de crime, ou de vérité; que Pilate, après une accusation si ardente et si envenimée, ait été contraint de déclarer hautement qu’il n'avait fait aucun mal, qu'il n'avait nulle raison de le condamner, qu'il était juste, c'est-à-dire saint et hors d'atteinte à la calomnie : Innocens ego sum a sanguine justi hujus. Judas, au souvenir de l'innocence de Jésus, conçoit une si grande horreur de sa trahison qu'il s’abandonne au désespoir. Les démons ne se contentent pas d'admirer sa sainteté ; ils ne peuvent s'empêcher de la publier et de dire tout haut, en présence du peuple assemblé: Scio quis sis, Sanctus Dei es ! Nous savons que vous êtes saint et que votre sainteté vous donne tout pouvoir. Mais, quand cela ne serait pas rapporté dans l’histoire sainte, je me l’imaginerais facilement sur ce que la foi nous enseigne dé l'union hypostatique. Un homme en qui Dieu parle, en qui Dieu agit, doit parler et agir en Dieu, il doit vivre d’une vie toute divine et cette vie ne peut manquer d'être admirée de tous les esprits.

Cette admiration ne doit pas être le seul effet que la

vie et la sainteté de Jésus aient produit en ceux qui en ont été les témoins. Comme il n’est rien de plus aimable que la vertu et que sa vertu a été parfaite, elle doit avoir inspiré à tous ses disciples un amour extrême pour sa personne et un désir ardent de lui plaire en limitant. Et ainsi je ne m'étonne point que Saint Pierre ait pleuré jusqu’à la mort l’infidélité qu'il fit à ce bon Maitre en le renonçant, qu'il n'ait jamais pu s'en consoler; je ne m'étonne point qu'après son départ Madeleine n'ait pu aimer, qu'elle n’ait pu même souffrir la présence de nul autre homme; je ne m'étonne point qu’elle se soit comme enterrée toute vivante dans une grotte, pour n'avoir point d'autre entretien, durant trente ans, que le souvenir de son bon Maitre; que tous les apôtres n'aient eu, ni à la bouche, ni dans le cœur, que leur Jésus; qu'ils n'aient songé, jusqu’à la mort, qu’à le faire connaître et à le faire aimer de tout l’univers; que, plus ils ont souffert de cette entreprise, plus ils se soient estimés heureux; qu’ils aient adoré jusqu’à la croix et aux autres instruments de son supplice; que l'envie de lui ressembler leur ait fait trouver des délices dans les tourments les plus cruels et les plus honteux ; qu’ils aient tous donné leur vie pour son amour. Je ne m'étonne point que tous ceux qui ont été à son école, quoique ignorants et grossiers pour la plupart, aient été tous illustres en sagesse et en toute sorte de vertus; qu'ils se soient fait admirer de toutes les nations; qu'ils aient été capables d'enseigner les peuples qui se croyaient les plus éclairés, de réformer ceux qui étaient en effet les plus corrompus; qu'ils aient mérité l'estime et la vénération de tous les siècles.

Je m'étonne, au contraire, comment le souvenir d'une sainteté si parfaite ne produit point, encore aujourd'hui, les mêmes effets. Je m'étonne comment les chrétiens peuvent s’entretenir de quelque autre chose que des vertus de leur Rédempteur, comment ils n’ont pas sans cesse à la bouche, et son saint nom, et ses divines paroles! Je m'étonne de les voir si froids en son amour et dans le désir de lui ressembler. Que de saints, chrétienne Compagnie, que d’apôtres, que de vierges, que de confesseurs toujours prêts à souffrir et à mourir ne ferait pas encore, en nos jours, la sainteté admirable de Jésus, si on daignait la considérer, si, à force de l’étudier, on venait enfin à la comprendre! C’est ma pensée, Messieurs, qu'il est impossible qu’une personne raisonnable repasse souvent avec un peu d’attention sur la vie et sur les actions.du Sauveur du monde, qu'il ne soit charmé d’une vertu si parfaite, qu'il n’en devienne amoureux, qu’il ne lui prenne une forte envie de la retracer en soi-même et qu'il ne s’estime fort heureux de se voir rappelé à l’imiter. J'espère, Messieurs, que la seconde partie de ce discours vous fera sentir cette vérité. Je dois vous y donner des preuves sensibles de la sainteté de Jésus-Christ, en vous rapportant les faits de ces grandes vertus dont je viens de vous découvrir les sources. Jésus a dû être saint effectivement, puisqu'il en a fait voir les véritables effets. C’est le second point.

SECOND POINT

De toutes les idées que les philosophes, et profanes, et chrétiens, nous ont données de la vertu, je n’en trouve point de plus parfaite que celle qui la fait consister dans un certain milieu également éloigné de toutes les extrémités, c’est-à-dire, dans une modération ennemie de tous les excès. Un homme parfaitement vertueux, sije ne me trompe, c’est celui qui use modérément des biens et des maux, qui est modéré dans la prospérité, modéré dans l’adversité, modéré dans la pratique même des vertus dont il fait profession. Cela supposé, voyez, je vous prie, si l’on a pu porter la vertu plus loin que Jésus ne l’a portée. ï

Vous savez que, dès le moment de son Incarnation, il fut comme sacré roi du ciel et de la terre, qu’il reçut, avec la vie, tous les talents d’esprit et de corps qui pouvaient former le plus grand de tous les hommes; que Dieu versa dans son âme tous les trésors de sa sagesse et de sa science ; qu’il lui donna un pouvoir absolu sur toute la nature créée; qu’il lui communiqua toutes les grâces qu’on appelle gratuites, comme le pouvoir de guérir les malades, le don des langues, la connaissance des choses cachées, présentes et à venir. Voilà sans doute une grande prospérité : voici comment c’est qu'il en a usé. À l'égard de l’autorité souveraine qu'il avait sur tous les hommes et du droit qu’elle lui donnait sur tous les biens et sur tous les honneurs de la terre, il s’en

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