‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 37 sur 46 · NET A ET · texte numérisé non relu

NET A ET

est refusé l'usage durant tout le cours de sa vie; il s’est fait passer pour le fils d’un artisan, il a vécu dans la pauvreté, il s'est rendu obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix.

Pour les talents de l'esprit, soit naturels, soit surnaturels, il les a tenus cachés durant l’espace de trente ans. Durant tout ce temps-là il a observé un profond silence, il a mené une vie simple et obscure, ne se faisant connaître à personne, ne se distinguant en quoi que ce soit de la plus vile populace. Mon Dieu, que cela est grand! Que je vous trouve admirable dans ces ténèbres ! Qu'un discours tout entier serait bien employé à mettre au jour une humilité si parfaite, un mépris si héroïque de toute la gloire du monde! Mais j'ai tant de choses à dire que je ne puis m'étendre sur aucun point. Après trente ans, il commence à se produire et à déplier les trésors que son Père lui a confiés. Il s’agit d’instruire et de réformer les hommes. Il aurait plus d'honneur à le faire par la force de l’éloquence ; il aime mieux se servir d’abord des exemples qui sont moins éclatants et plus efficaces; il se retire au désert, il jeùne, il combat contre le démon, il ne choisit que des pauvres pour ses disciples, il assiste aux prédications de Saint Jean, il s’humilie jusqu’à recevoir son baptême. Bien loin d’entrer en jalousie de l'ambassade que les Juifs envoient à ce précurseur, comme s’il était le véritable Messie, au lieu de les désabuser, comme il paraissait si nécessaire pour son dessein, il n'oublie rien pour les confirmer dans l'estime qu'ils ont conçue de sa vertu; il en parle en des termes qui donnent sujet de penser qu’on ne se trompe point,

quand on le prend pour le Libérateur promis aux hommes; il se croit lui-même quelque chose de moins que ce précurseur : Inter natos mulierum non surreæit major Joanne Baptista. Mais enfin, il faut qu'il se fasse connaître pour le Fils du Tout-Puissant et qu’il donne des preuves de sa mission qui ne puissent pas être contestées. Les plus évidentes de toutes sont les miracles ; il en remplit, presque en un moment, toute la Judée, et l'on ne parle plus que des morts qu'il a ressuscités et des aveugles qu’il a guéris. On lui apporte des malades de toutes parts; tous les chemins par où il passe en sont bordés : il n’y en a pas un seul qui ne reçoive une parfaite guérison. Les démons les plus insolents s’humilient et sortent des corps au premier commandement. Voilà sans doute un grand éclat, voilà toute la gloire des anciens prophètes effacée. C’est bien ici un autre pouvoir que celui d'Elie et d'Elisée ou même de Moïse, le libérateur du peuple de Dieu. Maïs dans la nécessité où Jésus est d’en user ainsi pour obéir à son Père, voyez, je vous prie, qu'elle est sa modération. En premier lieu, il n’a jamais fait de miracle qu'outre le dessein de faire connaître ce qu’il était, il n’y fût invité par le besoin de ceux en faveur desquels il employait sa puissance.

Quoique les Juifs l’aient souvent pressé de leur faire voir des prodiges dans le ciel, comme d’en faire descendre le feu, d'arrêter le soleil au milieu de sa carrière, de le couvrir de ténèbres, de le faire avancer ou retourner sur ses pas, d'arrêter la pluie, et d’autres semblables, il n'a jamais voulu les satisfaire sur ce point. Il a fait voir

que c'était la charité qui l’obligeait à exercer le pouvoir qu'il avait sur la nature. Au reste, ses disciples sont en danger d'être submergés : il s'éveille et calme les flots. Tout un peuple est à jeûn depuis trois jours : il multiplie le peu de provisions qu’on a faites. Des aveugles implorent son secours : il les exauce. Une femme crie après lui: il se rend à son importunité. Une veuve désolée pleure la perte de son fils unique : il la console en le lui rendant, témoignant partout qu'il fuyait la gloire et tout ce qui pouvait sentir tant soit peu l’ostentation, bien éloigné en ce point des faiseurs de faux miracles qui n'en font que d’inutiles ou même de pernicieux, comme de voler ou d’exciter des tempêtes.

C’est pour ce même sujet que, dans les plus surprenantes merveilles qu'il a opérées pour l'utilité des hommes, il n’a jamais invité le peuple à se trouver au temps ou au lieu que la chose devait arriver, comme fit Elie, lorsqu'il défia les faux prophètes. Il a tout fait comme par occasion et avec une simplicité qui semblait ôter à ses actions tout ce qu’elles avaient de plus admirable. On manque de vin aux noces de Cana : il fait remplir les cruches d’eau, sans que les conviés s’en aperçoivent, et donne ordre aux serviteurs qu'ils en donnent à ceux qui demanderont à boire. Dix lépreux se trouvent en son chemin; il les adresse aux prêtres, comme si c'était par eux qu'ils dussent être guéris ; peut-être le crurent-ils effectivement; du moins savonsnous que de dix il n’y en eut qu’un qui vint lui rendre grâces de la santé qu'il avait reçue. Il voit en passant un homme aveugle dès sa naissance : il l'envoie se laver

dans la piscine de Siloé, comme pour laisser en doute, si c'était par son pouvoir ou par la vertu de ces eaux qu'il avait reçu la vue. La plupart de ses miracles se sont ainsi faits sans façon, sans appareil, comme il allait d’un lieu en un autre, ne se mettant point en peine de faire valoir les grâces qu'il accordait, employant toujours le moins de paroles qu'il était possible. Il semble, à voir comme il se comporte en ces rencontres, qu'il ne fait pas grand état de ce que tout le monde admire ie plus.

Les Saints Pères ont encore observé qu'il attribuait presque toujours à la foi des malades ce qui était un effet de sa puissance infinie. Allez, votre foi vous à guéri; rien n’est impossible à celui qui croit : c’est ainsi qu’il conclut la plupart de ces guérisons miraculeuses. Il dit au père de l’enfant possédé d’un esprit muet et à quelques autres : Qu'il vous soit fait selon votre confiance. On dirait que, ne pouvant éviter la gloire qui suit ces actions surnaturelles, il veut persuader au peuple que les malades y ont autant de part que lui. Lorsqu'il en fait quelqu’une en secret ou devant peu de témoins, il ne manque pas de leur recommander à tous le silence. Il l’impose encore aux démons, lorsque, sortant des corps, ils veulent publier ce qu’ils savent de sa personne. Eufin, il défend aux apôtres de publier ce qui s’était passé à sa Transfiguration, il leur défend même, après la confession de Saint Pierre, de détromper le peuple qui ne connaïssait point encore sa divinité, et qui ne le prenait que pour un simple prophète. Il s’est trouvé souvent en péril d’être lapidé, d’être précipité par les Juifs avant le temps que son Père lui avait marqué : il pouvait s’en

délivrer d’une manière éclatante, en rendant ses ennemis immobiles, en les livrant au démon, en les punissant même de mort; il a toujours choisi la voie la plus obscure qui est de fuir et de se rendre invisible. Que dirai-je de la connaissance qu'il avait des cœurs et de tout ce qui se passait dans les consciences ? Il ne s’en est servi que très rarement, et jamais pour faire de la peine à personne. Il a parlé des vices des Pharisiens, mais toujours en général ; il a reproché à la Samaritaine les six maris qu’elle avait eus, mais il prit le temps que ses disciples s'étaient retirés: on croit que ce furent les péchés des prêtres, qu'il écrivit sur la terre avec le doïgt, lorsqu'on lui amena la femme adultère, mais c'était en des caractères qui ne pouvaient être entendus que par eux ; il choisit cette voie pour leur épargner la confusion qu'ils auraient eue, s’il leur avait dit leurs vérités en présence de cette femme.

Il a toujours découvert tous les pièges qu'on lui a tendus pour le surprendre dans ses discours, pour lui faire dire quelque chose qui pût être prise en un mauvais sens ; il s’en est toujours tiré à la honte de ses persécuteurs, mais sans empressement et sans bruit. Nous ne voyons pas que dans ces rencontres il se plaise à leur insulter ; il évite simplement les embüûches qu’on lui dresse et continue son chemin, comme s’il ne s’en était pas aperçu. Je suis obligé, Messieurs, de passer tout d'un coup à sa Résurrection glorieuse, qui est tout ensemble le temps de sa plus grande prospérité et celui de sa plus grande modération. Je ne dis point que, sortant du

tombeau tout couvert de gloire et chargé des dépouilles

de l'enfer, il se mêle avec ses disciples, comme auparavant, il se laisse toucher à eux, il converse, il mange, il marche avec eux, il ne leur parle point de la lâcheté, du peu de foi qu’ils avaient fait paraître à sa Passion, du peu d'amour qu’ils lui avaient témoigné en cette rencontre, il ne leur en dit pas un seul mot, Mais qui n’admirera point la manière, dont il en use envers les Juifs, ses accusateurs et ses juges. Ils ont prétendu lui ôter la réputation avec la vie, ïls l’ont fait passer pour un faux prophète, ils ont publié que ses disciples avaient enlevé son corps pour tromper le peuple. Il peut dissiper en un moment les calomnies de ces imposteurs ; il n’a qu’à paraître pour les couvrir de confusion. Quel triomphe pour Jésus-Christ, s’il avait voulu se montrer dans la Synagogue et dans les places de Jérusalem! Avec quelles acclamations n’aurait-il pas été reçu ! Avec quel avantage n’aurait-il pas effacé toute l’infamie de sa mort! Il se refusa ce triomphe et le plaisir délicat qu’il y aurait eu à voir tous ses ennemis confondus et sa gloire entièrement réparée ; il se contenta de se faire voir à ses frères, pour les confirmer dans la foi et pour les faire ressouvenir de ses plus importantes lecons! Véritable force! Grandeur d'âme! Philosophie chrétienne éloignée du faste ! Vertu inconnue aux petits esprits, qui ne saute point aux yeux, mais qui ravit l’âme de ceux qui ont quelque intelligence!

Je ne dirai rien de l'usage qu'il a fait des adversités ; c'est un sujet qui nous a servi d'entretien durant les méditations de tout le carême, et on ne peut pas avoir encore oublié ni le silence qu’il observa si constamment

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dans tous les tribunaux, ni la patience invincible qui lassa, qui épuisa, et la force, et la rage de ses bourreaux, ni la douceur avec laquelle il traita Judas et ceux qui venaient pour le prendre, ni les prières qu'il fit pour ceux qui l'avaient crucifié. Je vois bien que j'ai embrassé un sujet trop vaste pour le renfermer dans un si petit espace de temps; mais je n'ai prétendu donner qu'une idée générale de la sainteté admirable de Jésus-Christ, le monde entier ne suffisant pas pour contenir le détail de ses vertus, non plus que de ses actions.

Que j'aurais de choses à dire de la discrétion, du soin qu'il a eu d’allier les vertus les plus opposées et de tenir dans les bornes celles qui peuvent aller à des extrémités vicieuses! Il est impossible d'imaginer jusqu'où allait sa haine pour le péché; et néanmoins jamais homme ne l’a pardonné avec tant de facilité, ni n’a témoigné tant d'amour pour les pécheurs. Ce fut par un mouvement de zèle qu'Elie fit descendre le feu du Ciel, qu'Elisée maudit les enfants qui furent dévorés ensuite par les ours, que Saint Pierre fit mourir Ananie, que Saint Paul frappa Elymas d’aveuglement. Le zèle de Jésus l’a souvent porté à guérir des pécheurs, pour les obliger à mieux vivre, témoins ces paroles qu’il dit au paralytique de trente-huit ans : Allez, et ne péchez plus, de peur qu'il ne vous arrive encore pire. Mais Tertullien observe que jamais il ne s’est servi de son pouvoir pour Ôter la vie, ni pour faire aucun mal à qui que ce soit. Il a témoigné beaucoup d’aversion pour l'hypocrisie des Pharisiens : mais cela n’a pas empêché que dans ses

discours il n’ait porté le peuple à avoir pour eux toute la

créance qu'on devait aux successeurs de Moïse. Quoi qu'il ait extrêmement aimé la pauvreté et décrié les richesses, il n’a pourtant pas rebuté les riches, témoin Saint Mathieu, Zachée, Madeleine et plusieurs autres. Il refusa de se rendre en la maison de ce roi, dont le fils était malade, lui qui était allé chez le centenier rendre visite à un valet, voulant faire voir qu’il comptait pour rien les qualités dont le monde fait tant de cas ; mais il ne laissa pas de rendre la santé au jeune prince, pour montrer que nul état n’était.exclus de ses bienfaits. I fit si peu d'état de la royauté qu'il prit la fuite pour éviter celle que le peuple lui voulait donner, après le miracle de la multiplication des pains : et néanmoins il recommanda toujours l’obéissance qu’on devait aux rois. Il voulut bien se rendre leur tributaire, il fit même un miracle pour donner à ses disciples le moyen d’obéir aux ordres de l’empereur. Parmi ses apôtres il a eu des favoris, il a fait des caresses et des grâces spéciales à quelques-uns, selon leur mérite, mais cependant avec tant de prudence que, faisant justice aux uns, il n’a jamais donné de la jalousie aux autres. Il n’a pas rebuté le sexe dévot; il a aimé Madeleine, il a souffert qu'elle l’aimÂât et qu’elle lui donnât de grandes marques de son amour; mais avec elle et avec toutes les autres femmes, il s'est ménagé de telle sorte, il s’est comporté avec tant de réserve et de modestie que ses plus grands ennemis ne lui ont jamais rien reproché à cet égard. C’est merveille qu'ayant un désir incroyable de souffrir, il ne voulut pas prévenir d’un seul moment l'heure destinée à sa Passion. Quoiqu'il affectât d’être muet devant ses

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Juges, il parla toutefois, lorsque le respect qu’il devait à Dieu, au nom duquel il fut interrogé par le pontife, l'y obligea et qu'il fallut rendre témoignage à la vérité. Il était venu établir la nouvelle loi, et cependant il n’y eut jamais un plus religieux observateur de l’ancienne. Enfin, Messieurs, il en usa en toutes rencontres avec tant de discrétion, il fut si modéré et si juste dans la pratique même de la justice et de toutes les autres vertus, il fut sage avec tant de sobriété, pour parler avec l’apôtre, qu'il osa défier tous ses ennemis de trouver, ou en sa doctrine, ou en sa personne, ou en ses paroles, ou en aucune des actions de sa vie, quelque chose qui pût lui être reproché avec quelque apparence de raison : Quis ex vobis arguet me de peccato? Qui de vous a remarqué en moi quelque chose, ou de défectueux, ou d’excessif? Qu'’ai-je dit, qu’ai-je jamais commis, ou de criminel, ou de suspect ? Pouvez-vous me convaincre d’avoir mal fait quelquefois, ou de n’avoir pas assez bien fait, ou d’avoir voulu trop bien faire? Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihi? Si je vous dis la vérité, quel sujet avez-vous de vous défier de mes paroles ? Certainement, il faut avoir été le Seigneur des vertus pour pouvoir parler de la sorte ?

Concluons, puisque ce fut la conclusion que Jésus- Christ tira de son innocence, et c’est le fruit que nous pouvons recueillir aujourd’hui de son éloge.

Si Mahomet et tous les hérésiarques qui se sont jamais séparés de l'Eglise de Jésus-Christ, sous prétexte de la réformer, si, dis-je, ces chefs prétendus de religion avaient la hardiesse de nous faire une pareille demande,

vous savez bien, Messieurs, ce que nous aurions à leur répondre. Nous leur reprocherions leurs meurtres, leurs adultères, leurs révoltes contre les puissances légitimes, leur avarice, leur ambition, leur hypocrisie ; nous leur dirions que, quand leurs nouvelles opinions seraient fondées sur la vérité toute pure, nous aurions raison de les tenir suspectes, nous aurions lieu de refuser de les recevoir de leurs mains, de douter que Dieu eût voulu employer des hommes si vicieux pour corriger tous les autres et pour annoncer une doctrine qui doit renfermer toute sainteté. Mais à Jésus-Christ, qu'est-ce que les Juifs ou les libertins peuvent répondre ? Si je suis entièrement irrépréhensible dans mes mœurs, si les yeux les plus malins, les plus pénétrants ne voient rien en moi qui {soit contraire à la plus parfaite vertu, quel sujet avez-vous de croire que c’est à faux que je prends la qualité de Fils de Dieu, et qu’ainsi je suis le plus ambitieux et le plus scélérat de tous les hommes? Comment pouvez-vous penser que je sois, ou assez méchant, ou assez fou pour entreprendre de séduire tout l’univers et de il’engager dans l’idolâtrie, si, me connaissant comme vous faites, n'ayant jamais enseigné qu’en public, ayant toujours eu tant de témoins de mes actions, on n’a jamais rien observé en moi qui pût donner le moindre soupçon de ma probité ou de ma sagesse? Quis ex vobis arguet me de peccato? Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihi?

Il est étrange, sans doute, qu'une sainteté si parfaite puisse être soupconnée d’une si noire imposture et que l’incrédulité des hommes résiste à une si grande lumière.

Dieu merci, nous ne sommes pas capables d’une pareille obstination. Mais je ne reviens point de mon étonnement ordinaire, je n’ai point encore compris comment c'est qu'étant si persuadés de tout ce que Jésus a dit, nous continuons de vivre comme si nous n’en croyions rien : Si veritatem dico vobis, quare non creditis mihi ? Si vous m'avez cru lorsque je vous ai annoncé le mystère de la Trinité et celui de mon Incarnation ; si vous avez jugé qu'il valait mieux vous aveugler que de douter des

choses les plus incroyables, d’où vient que, malgré les

témoignages que j'ai rendus à la vérité, vous ne croyez pas qu'il est impossible de servir Dieu et le monde en même temps, que l’on ne peut vivre sans un extrême péril dans les plaisirs et dans les richesses, qu’il ne sera pas temps à la mort de se convertir (1), que vous périrez tous, si vous ne faites pénitence. Vous le croyez, ditesvous. O Dieu! Et vous vivez de la sorte! Jésus, qui montez aujourd’hui à la droite de votre Père, pour y être notre protecteur et notre avocat, envoyez-nous du ciel cet Esprit Saint qui doit nous enseigner tout ce que vous nous avez enseigné, c’est-à-dire, qui nous doit donner l'intelligence des vérités que vous nous avez annoncées, qui doit animer la foi que nous avons reçue par votre mort, qui doit échauffer les âmes que vous avez éclairées par votre doctrine et par vos exemples. Sans lui, Seigneur, nous pouvons croire assez pour n'être pas infidèles, mais jamais assez pour être sauvés.

Allons nous préparer à recevoir cet Esprit qui doit

(1) V. Sermon 55.

être l’âme de nos âmes, qui nous doit faire croire d’une foi vive, qui nous doit faire vivre conformément à notre croyance. Allons avec les disciples employer ces dix jours, qui restent jusqu’à son avènement, à nous disposer à le recevoir; passons tout le temps, s’il est possible, dans la retraite, dans l'exercice de la mortification et dans les prières continuelles ; n'oublions rien pour nous rendre dignes du bien qu’on nous a promis, de ce don qui renferme tous les dons, sans lequel la mort même de Jésus nous est inutile; de ce don avec lequel on peut croire sans peine les choses les plus obscures, faire avec joie les plus difficiles, commencer dès ici-bas une vie heureuse et en mériter une éternelle. Ainsi soit-il.

POUR

Si diligeretis me, gauderetis utique, quia vado ad Patrem.

Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m'en vais à mon Père.

(S. Jean, ch. 14.)

L’Ascension de Jésus-Christ doit réjouir tous ceux qui l’aiment véritablement, parce qu’elle assure à Celui que nous aimons la possession de toutes sortes de biens et qu’elle nous assure à nous-mêmes la possession de Celui que nous aimons.

Tous les mystères que nous avons solennisés jusqu'ici ont fait sur nous des impressions si subites et si fortes, les unes de joie et les autres de tristesse, qu’ils ne nous ont pas laissé la liberté de délibérer à laquelle de ces deux passions nous devions ouvrir nos cœurs. À la mort du Sauveur du monde, lorsque nous perdions notre bon Maître et qu’il perdait lui-même la vie, pouvions-nous retenir nos larmes? A sa résurrection,

lorsque nous l’avons vu sortir du sépulcre, non seulement plein de vie, mais encore tout couvert de gloire, ne fallait-il pas nécessairement se réjouir? Mais aujourd’hui qu'il remonte au Ciel, il est, ce semble, assez difficile de déterminer quels doivent être nos sentiments. Jésus nous quitte, comme il nous avait quittés à la mort. Mais, s’il se sépare de nous, c’est pour retourner à son Père. Jésus triomphe, comme il fit en ressuscitant. Mais, ce second triomphe nous le ravit, au lieu que le premier nous l’avait rendu.

Que ferez-vous donc, pauvres Disciples, vous qu'un plus grand amour pour le Sauveur doit aussi rendre, et plus zélés pour ses intérêts, et plus attachés à sa personne? Vous réjouirez-vous de sa gloire, vous affligerez-vous de son départ, ou si votre âme demeurera flottante entre des mouvements si contraires ? Messieurs, le Fils de Dieu a prévenu cet embarras par les paroles que j'ai choisies pour mon thème : Si diligeretis me, gauderetis utique, quia vado ad Patrem. Si vous avez quelque amour pour moi, vous devez vous réjouir, parce que je m'en vais à mon Père. Non, pour ceux qui aiment véritablement Jésus-Christ, l’'Ascension ne peut être qu'un sujet de joie. Je dis : pour ceux qui aiment véritablement Jésus-Christ; car pour ceux qui ne l’aiment pas ou qui le haïssent, il importe peu de savoir quels doivent être leurs sentiments. Je ne parle ici qu’à des personnes qui sont remplies de l’amour de Dieu ou qui désirent d’en être remplies. C'est à ces personnes que j'annonce la joie de l’Ascension, et à qui je vais expliquer les raisons qu’ils ont de se réjouir, après que j'aurai

imploré le secours du Saint-Esprit par l'entremise de Marie. Ave Maria.

Il y a deux sortes d'amour ou plutôt tous les amours ont presque toujours deux mouvements. Par le premier, nous nous portons à l’objet qui nous a touchés ; et par le second, nous tâchons de ramener, pour ainsi dire, à nous-mêmes ce même objet. Le premier nous fait souhaiter toutes sortes de biens aux personnes que nous aimons ; le second fait que l’on désire pour soi-même la possession de ces mêmes personnes, comme le plus grand de tous les biens. Quand l’amour n’a en vue que les avantages de son objet, il s'appelle bienveillance ; quand il retourne au sujet qui le produit, ce n’est, à vrai dire, qu'un amour propre qui ne nous fait sortir de nousmêmes que pour y rapporter tout ce qui nous plait et nous attire au dehors.

Si l’on pouvait séparer ces deux amours, si celui que nous avons pour Jésus-Christ était tout à fait désintéressé, il serait aisé de comprendre les raisons qu'on aurait de se réjouir au jour de son Ascension, puisqu’en remontant au ciel il entre dans la jouissance d’une gloire aussi grande que nous pouvions la lui souhaiter. Mais comme il est bien difficile d'aimer le Sauveur de telle sorte que nous ne nous aimions point nous-mêmes en l’aimant, que nous ne l’aimions lui-même pour nousmêmes, il est malaisé de trouver dans ce mystère le sujet d’une joie bien pure; tous les biens que Jésus va recevoir n'étant pas capables de nous consoler de celui que nous allons perdre en le perdant. Quel est donc le sens

de ces paroles : Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m'en vais à mon Père? Veut-il parler de ce pur amour, de cet amour généreux qui n’a en vue que l'intérêt de la personne aimée? Veut-il parler de cet autre amour, plus ordinaire et plus naturel, qui cherche son bonheur dans ce qu’il aime ? Messieurs, il parle de l’un et de l’autre, et je m'en vais vous le montrer dans les deux parties de ce discours. Je m'en vais vous faire voir que le mystère de l’Ascension doit réjouir tous ceux qui aiment véritablement Jésus-Christ, premièrement, parce qu’elle assure à Celui que nous aimons la possession de toutes sortes de biens; c’est le premier point; en second lieu, parce qu’elle nous assure à nousmêmes la possession de Celui que nous aimons, c’est le second point et tout le sujet de cet entretien.

PREMIER POINT

Il est rapporté, au seizième chapitre de l’évangile de Saint Jean, que le Sauveur du monde ayant dit à ses disciples, quelque temps avant sa mort, qu'il les quitterait bientôt pour s’en retourner à son Père, ils en eurent le cœur saisi de tristesse: Quia hæc locutüs sum vobis, tristitia implevit cor vestrum. Cette tristesse fut sans doute un effet de leur amour; mais, en même temps, elle fut une preuve bien sensible que leur amour était encore fort imparfait. Car, sachant que Jésus-Christ était Dieu et que ce n’était que pour eux qu'il s'était fait homme, s'ils l’avaient aimé véritablement, ils

auraient souffert avec peine qu'il eût été si longtemps assujetti à toutes les misères d’ici-bas et privé de la gloire qu'il avait comme quittée pour nous venir retirer de l'abime où nous étions. Mais après qu'il fut sorti du sépulcre, le mystère de notre rédemption étant accompli, tous les ordres du Père Eternel exécutés, toutes les prophéties vérifiées, rien ne l’arrêtant plus sur la terre, tout le paradis l’attendant avec une impatience incroyable, je ne sais comment on ne le pressait point d'aller au ciel recevoir la récompense de ce qu'il avait souffert parmi les hommes.

Allez, Seigneur, allez au plus tôt prendre possession de ce royaume qui vous a coûté tant de fatigues. C’est assez fait pour de misérables créatures qui, de leur côté, ne peuvent rien faire pour reconnaître votre charité infinie; c’est assez prolonger un exil, qui vous doit être si ennuyeux. Il est temps que vous retourniez au lieu de votre naissance et que vous alliez vous asseoir sur ce trône que votre Père vous a préparé à sa droite. Et vous, Père Eternel, ne voulez-vous pas rappeler ce Fils unique dont vous avez éprouvé l’obéissance par de si rudes commandements? Jusqu'à quand diffèrerez-vous cetriomphe qu'il a mérité par tant de victoires ? Quand viendra ce jour, que nous aurons le plaisir de voir qu'il n'a pas perdu toutes ses peines, quoiqu'il ait travaillé pour nous qui sommes dans l'impuissance de lui donner aucune marque effective de gratitude? Il est venu ce jour, chrétiens Auditeurs. Déjà le Sauveur est sorti de Jérusalem, suivi de ses disciples, au nombre de plus de cinq cents, pour se rendre avec eux sur le mont des Oliviers. C'est

en ce même lieu qu'avait commencé sa Passion; c’est là qu’il avait été comme noyé dans une sueur de sang et qu'il avait souffert en son âme tout ce que son corps endura depuis. Cette circonstance, bien loin de troubler la joie d’une si grande fête, était au contraire bien capable de l’augmenter. Il y avait encore plus de gloire à être couronné sur le lieu même où il avait combattu. S'il est toujours agréable de songer aux maux passés, il doit être encore plus doux de s’en ressouvenir, quand on est sur le point de recueillir le fruit de sa patience. Etant arrivé au plus haut de la montagne, avec la troupe qui l’accompagnait, il leur dit un adieu plein de tendresse et de zèle. Que ne puis-je, au lieu de ce que j'ai à vous dire, vous répéter ici le discours. que Jésus fit à cette séparation! Qu'il y aurait du plaisir, qu'il y aurait d'utilité pour vous à l’entendre ! Adieu donc, leur dit-il, mes chers disciples. Quoique je parte pour aller revoir mon Père, ce n’est pas toutefois sans douleur que je vous quitte, quelque gloire qui m'attende dans le paradis. Si vos intérêts ne m'y attiraient encore plus fortement que les miens, je ne pourrais pas me résoudre à me séparer de vous. Je suis descendu sur la terre, lorsque j'ai cru que ma présence vous y était nécessaire ; si je remonte au ciel, c’est que je sais que désormais je vous serai plus utile étant absent. Au reste, le Saint- Esprit viendra bientôt prendre ma place, et vous ne serez pas longtemps sans consolateur. Cependant, aimez-vous toujours, mes chers enfants ; aimez-vous les uns les autres; souvenez-vous que vous me haïriez moi-même en celui de vos frères à qui vous voudriez

du mal. Surtout, n'oubliez pas que je vous laisse ma gloire et mon sang entre les mains. Si vous avez quelque amour pour moi, vous porterez celle-là jusqu'au bout de l'univers; et vous verserez celui-ci sur tous les hommes. Allez, mes apôtres, allez apprendre à toute la terre les vérités que je vous ai enseignées; allez détromper tant de pauvres malheureux qui sont ensevelis dans le vice et dans l'ignorance. Faites en sorte, s’il est possible, que de toutes les âmes que j'ai rachetées il n’en périsse pas une seule : et ne craignez, ni la science des doctes, ni la puissance des grands du monde; je vous donnerai de quoi confondre l’orgueil des uns et des autres. Vous souffrirez, à la vérité. Mais, outre les secours que vous devez attendre de moi dans les maux les plus pressants, si j'en juge par moi-même, on souffre peu quand on aime bien. À peine ai-je senti ces tourments horribles que j'ai endurés pour l’amour de vous; du moins, ne les ai-je pas trouvés si cruels que je ne fusse tout prêt de m'y exposer de nouveau pour vous rendre heureux. Allez donc, encore une fois, allez mériter les riches couronnes que je vais vous préparer. Ne doutez pas que vous ne me suiviez bientôt dans le ciel et que vous n’y soyez placés fort près de votre bon Maitre.

Ayant fini ce discours, il est probable qu'il embrassa sa sainte Mère et qu’il permit à tous les autres de baïiser pour la dernière fois les plaies de ses pieds et de ses mains. Il est certain qu'il ne leur avait jamais paru si aimable, soit que la pensée de son départ les obligeât de le considérer avec plus d'attention, soit qu'ils

commençassent à estimer davantage un bien qu'ils étaient sur le point de perdre, soit enfin qu'à cette dernière entrevue, Jésus leur dépliât tous les charmes de sa beauté, fortifiant leurs faibles yeux pour en pouvoir soutenir l'éclat. Quoiqu'il en soit, ils ne goûtèrent pas longtemps ce plaisir; car le Sauveur ayant levé les mains pour leur donner la dernière bénédiction, il commença à se détacher de la terre et à se perdre insensiblement dans les nues.

Souffrez, Messieurs, que je vous fasse remarquer ici le premier avantage que Jésus-Christ retire de son Ascension et par conséquent, le premier sujet de notre joie; c’est la confirmation de sa divinité, une preuve infaillible qu'il était véritablement le Rédempteur. Car enfin, le ciel était encore fermé, les plus grands saints avaient pris jusqu'ici une route toute contraire, ils étaient passés de cette vie aux plus basses parties du du monde pour y attendre un libérateur. Si ce n’est pas ici le Libérateur qu'ils attendaient, par quelle force, par quel privilège cet homme peut-il s'ouvrir aujourd’hui une voie si extraordinaire au séjour des bienheureux ? Comment peut-il renverser ces portes de bronze qui, jusqu’à cette heure, en avaient fermé l’entrée à Moïse et aux prophètes? Nemo ascendit in cœlum, nisi qui descendit de cœlo, Filius Dei. L'arrêt qui avait été porté contre Adam enveloppait tous les hommes; tous les hommes avaient été bannis du paradis, et Jésus s’efforcerait en vain d'y monter, s’il n’en était pas descendu. Je dis bien davantage; si cet homme n’était pas véritablement le Fils de Dieu, bien loin de mériter un tel privilège, il

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serait digne au contraire des plus grands supplices pour s'être attribué une qualité qui ne lui serait pas due. Le Seigneur n'aurait garde d'ouvrir le ciel à un scélérat qui par ses impostures aurait voulu renverser sa loi et lui débaucher son peuple. Si Jésus-Christ n’est pas le Messie, il est temps de détromper ceux qu'il a séduits par tant de miracles. Que si, bien loin d’être confondu, il met le sceau à toutes ses aventures par le plus éclatant de tous les prodiges ; si, après être sorti du tombeau, il quitte encore la terre, à la vue de ses disciples, pour aller, dit-il, placer son trône au-dessus du firmament,; qui peut douter qu’il n’ait pris naissance au même lieu où se terminent toutes ses courses ? C'est ainsi que nous jugeons de l’origine des fontaines jaillissantes par le point qu’elles vont toucher en sortant du sein de la terre : il est sûr qu’elles ne peuvent s’élancer plus haut que leurs sources, et si l’on en voit qui se perdent en l’air à force de s'élever, c’est qu’elles nous viennent de quelques-unes de ces montagnes dont la pointe va se cacher dans les nues : Nemo ascendit in cœlum, nisi qui descendit de cœlo, Filius Dei. C’est pour cela que tous les disciples, bien loin d’être dans le deuil, s’en retournèrent à Jérusalem pleins d’une extrême allégresse : Reversisunt in Jerusalem cum gaudio magno, dit Saint Luc. C’est que l’Ascension de leur Maître avait dissipé leurs doutes; elle avait enfin surmonté cette incrédulité si opiniâtre que Jésus-Christ leur avait encore reprochée un moment avant son départ et qui, jusqu'alors, avait toujours mêlé quelque crainte, quelque

défiance à toutes leurs joies.

Toutefois ils n'avaient vu qu'une petite partie de la gloire du Sauveur. Car, comme ils étaient attachés à le considérer, il entra dans un nuage qui le déroba à leurs veux et qui les priva du plus beau spectacle qui fut jamais. Ce fut alors proprement que commença ce triomphe si magnifique, préparé dès la naissance des siècles au Fils unique du Père Eternel. À peine ce rideau eut-il été comme tiré entre le ciel et la terre que le corps de Jésus-Christ commença à jeter de toutes parts une lumière au prix de laquelle toute la lumière n’est que ténèbres. La divinité à laquelle il était uni se produisit avec tout son éclat.

La nuée sur laquelle il était porté en devint en un moment mille fois plus lumineuse que le soleil. Tous les saints de l’ancienne loi qui l’accompagnaient parurent en même temps revêtus de gloire. Les étoiles, bien loin d’être effacées par un si grand jour, en reçurent une augmentation de clarté et contribuèrent encore à la pompe de cette fête. Enfin, le firmament se séparant tout d’un coup, on vit à découvert tout ce que le paradis renferme de richesses et de beautés, et surtout ce superbe trône lequel était destiné au triomphateur. Cet espace immense qui est entre le ciel et la plus haute région de l'air fut rempli en un moment de mille et mille légions d’anges, qui vinrent au devant de leur nouveau Maître, répétant mille fois en son honneur ce cantique de David : Le Seigneur est fort, il est puissant, il est invincible dans le combat : Dominus fortis, et potens ; Dominus potens in prælio. Mais ce qui touche le plus Jésus-Christ, c'est la vue de son Père qui l'attend à l'entrée du para-

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dis pour le recevoir dans la gloire. C’est à cette vue que, transporté par des mouvements d'amour et de respect, il perce avec une rapidité incroyable tous les escadrons de l’armée céleste et se va prosterner devant Celui qui l'avait envoyé pour sanctifier le monde.

Quand Jésus n'aurait été qu'homme, chrétiens Auditeurs, quand il n'aurait regardé son Père que comme son Dieu ou même comme son juge, on ne peut pas douter qu'après avoir vécu aussi saintement qu'il l'avait fait, après avoir donné en toutes rencontres des marques d'une obéissance si parfaite, après avoir pratiqué des vertus si héroïques, il ne se présentàt volontiers à lui, chargé des dépouilles de ses ennemis et couvert des plaies qu’il avait reçues en son service. Il me semble voir un général d'armée qui paraît à la cour au retour d’une longue expédition où il a gagné des batailles, pris des places et assujetti des peuples entiers. Avec quelle confiance, avec quelle joie ne se présente-t-il pas devant son prince ! Quel plaisir pour lui d’avoir à faire le récit de tant de glorieuses actions ! Qu'il trouve agréable la nécessité qu’on lui impose de rendre compte de sa conduite, puisque c’est l’obliger à faire lui-même son panégyrique !

Pater, ego te clarificavi super terram. Mon Père, pouvait dire alors le Sauveur du monde, je vous ai procuré sur la terre toute la gloire que j'ai pu vous procurer; je n’y ai épargné, ni mes peines, ni mes soins; je n'ai pas perdu un moment de temps, pas une occasion de vous honorer, aux dépens même de mon honneur et de ma vie : Opus consummavwi, quod dedisti mihi, ut faciam,

Vous m'aviez confié une entreprise difficile et d’une grande importance; j'en suis venu à bout par votre secours. Votre justice est satisfaite, la mort est détruite, le démon est enchaîné, le péché est anéanti et votre grâce triomphe. Vous m'aviez donné bien des ordres ; vous m'aviez chargé de l’accomplissement de toutes les prophéties : tout est exécuté, tout est accompli; j'ai observé jusqu'aux plus menues circonstances; j'ai révéré jusqu'aux moindres lettres, jusqu'aux points de votre loi. Manifestavi nomen tuum hominibus. Je vous ai fait connaître au monde, qui vous ignorait; j'ai appris aux hommes le culte qu'ils vous doivent rendre; je leur ai appris à vivre, à mourir pour vous; J'ai pratiqué moimême à leurs yeux tout ce que je leur ai enseigné par mes paroles. Vous allez bientôt recueillir le fruit de mes peines; bientôt il n’y aura plus d’autre Dieu que vous dans l’univers; on n'offrira plus de sacrifice que dans vos temples : vous aurez des adorateurs dignes de vous, des sujets qui seront à vous sans réserve, qui sacrifieront toutes choses, qui se sacrifieront euxmêmes, à mon exemple, pour votre amour : Manifestavi nomen tuum hominibus; opus consummavwi, quod dedisti mihi, ul faciam. Je vous laisse à penser avec quelles démonstrations d'amour et de joie on reçut dans le ciel] un homme qui venait de rendre des services si importants. Si un pécheur, lequel a passé ses jours dans les plus grands désordres, trouve en Dieu un père si tendre, lorsqu'il va se jeter entre ses bras; si l’on fait une si grande fête à l’arrivée de ce prodigue qui a dissipé son patrimoine en des voluptés honteuses; quelles

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caresses ne fera pas le Seigneur à son Fils unique qui, pour lui plaire, s'est consumé dans les fatigues d’une vie pauvre et souffrante, à ce Fils si zélé qui, pour augmenter la gloire de son Père, s’est livré lui-même aux tourments les plus cruels, à ce Fils innocent qui lui a sauvé tant de pécheurs et qui, par sa mort, a ouvert à tous les hommes le chemin du paradis! | Ce fut alors que le Père Eternel, montrant le Sauveur à toute la cour céleste, reconnut en leur présence {qu'il l'avait engendré avant tous les siècles et que, tout homme qu'il était, il ne laissait pas d’être Dieu. Il leur déclara qu’à l'avenir il serait leur roi; qu'il prétendait que tout pliât sous son autorité, que tout fût soumis à sa puissance ; qu’il serait le Maître, et du ciel qu’il avait ouvert, et de l'enfer qu'il avait fermé, qu'il avait vaincu, et de la terre qu'il avait sanctifiée. Oui, Seigneur, répondirent ces esprits saints, vous êtes juste; et nous nous soumettons sans peine à des ordres si équitables : Dignus est Agnus, qui occisus est, accipere virtutem et divinitatem, et sapientiam, et fortitudinem, et honorem, et gloriam, et benedictionem. L’Agneau, qui a souffert la mort, mérite de recevoir les honneurs divins, de régner avec force, avec sagesse, avec une puissance absolue; il est juste qu'on lui rende toute sorte de respects, qu’il soit élevé au plus haut point de la gloire et que tout le ciel retentisse éternellement de ses louanges. Ce fut au bruit de ces acclamations et de ce beau chant de triomphe que le Fils de l’homme fut introduit dans le paradis où nul homme n'avait encore été vu. Cette belle et grande troupe de saints, qu’il avait tirés des Limbes, le suivit

dans ce superbe séjour et fut reçue avec tout l'accueil qui était dù aux mérites de leur Libérateur et à leurs propres mérites.

Je ne pense pas, Messieurs, que vous attendiez de moi que je vous parle ici de cette riche couronne qu'on lui mit alors sur la tête, ni du manteau royal, ni du trône magnifique sur lequel il fut élevé : tout cela est au-dessus de toute expression, au-dessus même de toute intelligence créée..Mais, que dirons-nous de la grandeur et de la nouveauté de ce mystère ? Nous avons eu raison d'admirer un Dieu abaissé jusqu’à la condition des hommes. Mais, est-ce un moindre prodige qu’un homme semblable à nous, composé des mêmes éléments que nous, mortel de sa nature, comme nous, un homme tiré du néant, formé de terre et de boue, soit élevé audessus de toutes les puissances de l’univers, qu’il voie tous les anges à ses pieds, qu'il soit placé à la droite de Celui qui l’a créé; que cette terre soit révérée des séraphins, qu’elle fasse trembler les démons ; que cette boue soit immortelle, immuable, incompréhensible; qu’elle éclaire par ses lumières, qu’elle éblouisse même les plus hautes intelligences.

Il est inutile de vous faire observer en tout cela les sujets que nous avons de nous réjouir. Puisque notre Rédempteur reçoit aujourd'hui une gloire qui n'eut jamais de pareille, il est tout visible que notre joie doit être parfaite à moins que notre amour ne soit extrêmement imparfait. Mais remarquons, s’il vous plaît pour notre édification, que quelque extrêmes qu'aient été les maux que Jésus-Christ a soufferts pour plaire à son

Père, le voilà bien payé de sa patience. Je ne m'étonne point que l'espérance certaine d’un si grand bonheur l’ait fortifié, l'ait soutenu dans les supplices les plus cruels, qu'elle l'ait rendu capable d’essuyer les plus horribles confusions : Proposito sibi gaudio, dit Saint Paul, sustinuit crucem, confusione contempta. Je comprends comment il attendait avec quelque sorte d'inquiétude une mort qui devait l’élever à ce comble de grandeur. Mais d'où peut venir que la vue d’une semblable récompense ne vous excite point à suivre les exemples du Fils de Dieu ? La raison, si je ne me trompe, c’est qu’il nous semble que cette récompense viendra bien tard. Nous ne pouvons nous résoudre à relâcher des biens qui sont entre nos mains pour une félicité qui est encore à venir. Nous voudrions être payés, dès cette vie, de toutes nos peines. Il nous fâche qu’on nous renvoie à un temps que nous croyons fort éloigné ou du moins que nous ne voudrions pas qui fût si proche.

On nous dit bien que ceux qui se donnent à Dieu de tout leur cœur reçoivent dès cette vie des gages de cette félicité, qu'ils la goûtent même par avance. Mais on a beau nous le dire, nous ne le voulons pas croire, parce que nous ne le pouvons pas comprendre. Comme la véritable piété bannit la plupart des plaisirs du corps ou du moins qu’elle en détache le cœur, nous traitons de visionnaires ceux qui nous veulent persuader qu'elle a de quoi remplacer tout ce qu’elle nous retranche, parce que nous ne connaissons pas d’autres plaisirs que ceux que l’on goûte par les sens.

Cela me fait ressouvenir de cette Samaritaine qui

refusa de l'eau au Sauveur du monde et qui crut qu'il se moquait d'elle, lorsqu’en échange il lui promettait d’une eau vive et qui éteindrait sa soif pour toujours. Comment cela se pourrait-il faire, disait-elle, vu que ce puits est profond, que vous n'avez pas de cruche et que, ni Jacob, ni ses enfants n’ont trouvé en nulle part de meilleure eau que celle-ci ? O femme! O âme chrétienne! Si vous connaissiez les dons de Dieu! Si vous saviez qui est Celui qui vous invite à une vie plus réglée, qui vous demande le sacrifice de vos vaines joies ! Si scires donum Dei, et quis est, qui dicit tibi, da mihi bibere ! Si vous saviez ce qu'il y a de douceurs cachées dans cette solitude qui vous paraît si affreuse, sous les tristes dehors de cette vie mortifiée, de cette vie dévote qui vous fait peur ! ;

Mon Dieu, pourquoi cachez-vous à ceux qui ne vous aiment pas les délices que vous réservez à ceux qui vous aiment ? Et vous, Ames saintes, que ne désabusez-vous ceux qui ont horreur de votre manière de vivre ! Que ne leur déclarez-vous tout ce qui se passe en votre cœur ! Après avoir été si heureusement détrompées, que ne détrompez-vous encore les autres ! Est-ce que vous ne pouvez pas dire ce que vous sentez ? Est-ce que ce que vous avez à dire est incroyable ? N'est-ce point qu’on ne daigne pas même vous écouter ?

C’est ma pensée, chrétiens Auditeurs, que si les récompenses que Dieu donne dès ici-bas à ceux qui se donnent à lui sans réserve, si ces récompenses pouvaient être connues avant qu'on eût renoncé à tout le reste, nous verrions la plupart du monde prendre le parti de

la dévotion et s’attacher à Dieu avec autant d’empressement qu'on s'attache aujourd'hui aux créatures. Je dis que la plus fine sensualité mépriserait tout ce qu’il y a de plus exquis dans les plaisirs des sens ; on ferait par intérêt et par amour-propre tout ce qu'il y a dans l'Evangile de plus contraire à cet amour déréglé. Mais, notre Dieu qui veut que nous méritions ses faveurs, qui veut qu'on se donne à lui par le motif d’un amour pur et sincère, Dieu, dis-je, a voulu dérober à la connaissance des hommes du monde ce qu’il fait en faveur de ses bien-aimés. Il a semé d’épines les avenues de la piété, il a voulu qu’on y abordât par un chemin rude et étroit. Cependant il est certain qu’il n’y a que les premiers pas de difficiles, que ce sentier s’élargit bientôt, qu'on y marche avec moins de peine et avec plus de liberté que dans la voie large qui mène à la perdition. C’est pour cela que David disait à Dieu qu’en l’attirant à son service il l'avait comme retiré de la prison pourle mettre dans un lieu spacieux, où rien ne pouvait désormais, ni l'embarrasser, ni le contraindre. Posuisti in loco spatioso pedes meos. Seigneur, je m'étais représenté votre loi comme une loi dure, comme un joug insupportable à notre faiblesse; j'avais cru que s'engager à une exacte observance de tous vos préceptes c'était comme se mettre à soi-même les fers aux pieds et aux mains et se condamner à une éternelle torture. Cependant j'éprouve tout le contraire, je trouve que vos commandements sont trop aisés : Latum mandatum tuum nimis.

Au témoignage de ce grand roi, je pourrais joindre

celui de Saint Augustin qui, ayant renoncé à la fleur de l’âge à des voluptés dont il avait toujours cru qu’il lui était impossible de se passer, confesse qu'il a trouvé dans la continence des délices qu'il est inconsolable de n'avoir pas plus tôt connues. Je pourrais encore ajouter le dégoût qu’on remarque aux gens de bien pour les mêmes choses dont le monde est affamé, leur ferveur, leur persévérance dans la pratique des vertus les plus austères, et surtout les excès qu’ils ont tant de peine à s'empêcher d'y commettre, attirés par l'excès du plaisir qu'ils y rencontrent. Que si tout cela ne suffit pas pour vous persuader, je veux bien m'en remettre à votre propre expérience. Gustate, et videte quoniam suavis est Dominus. Eprouvez, je vous en conjure, éprouvez cette vie dont on vous prêche les avantages. Voyez un peu si l’on vous trompe, et s’il est vrai que le paradis des saints commence dès ce monde-ci. Que hasardez-vous à en faire l'essai, si ce n’est je ne sais quels plaisirs terrestres que vous dites vous-même être fort courts, fort imparfaits ? O faveur ineffable ! O manne cachée! O torrents qui inondent l’âme des justes ! O consolations ! O extases! O langueur de l'amour divin! Est-il possible que les chrétiens vous rejettent pour courir après des douceurs fades et passagères, des douceurs mêlées de mille amertumes, accompagnées de honte et qui doivent être suivies d’un éternel repentir ! Disons quelque chose de la seconde partie et faisons voir que ce n’est pas seulement l'intérêt du Sauveur que nous aimons qu'il remonte au ciel, mais que c’est encore l'intérêt de notre amour; que ce mystère, qui met Jésus en possession de

la gloire, nous assure encore la possession de Jésus. Je n'ai que deux mots à dire.

SECOND POINT

Quoique le Fils de Dieu nous ait apporté des biens infinis, lorsqu'il est descendu sur la terre, jose dire qu'il ne nous en procure pas moins en montant au ciel. Car, en premier lieu, il nous ouvreles portes du paradis. S'il se fût arrêté parmi les hommes après sa Résurrection, ces portes seraient encore fermées; de sorte que, de quelque manière qu’on vécût, la mort ne serait point un passage à une meilleure vie. Tant de glorieux martyrs, tant de saintes vierges, tant d'illustres confesseurs ne brilleraient point encore sur le firmament, et ï! nous faudrait attendre avec eux, dans les Limbes, que le monde fût fini, pour commencer à jouir de la récompense de nos peines. En second lieu, si Jésus-Christ ne se fût point séparé de nous, le Saint-Esprit n'aurait pas été donné aux hommes : Si enim non abiero, Paracletus non veniet ad vos. C'est-à-dire que tous les effets de l'Incarnation seraient demeurés comme suspendus ; l'Evangile n'aurait point été prêché et nous vivrions encore dans l'idolâtrie où nos ancêtres sont morts. Enfin, Jésus-Christ lui-même nous aurait été moins utile sur la terre, par sa présence, qu’il ne l'est, par sa protection, dans le ciel. Il est vrai, dit Saint Léon, qu'il s'est éloigné, si vous avez égard à l'humanité; mais par la divinité il est plus près de nous qu'il n'était

auparavant, c’est-à-dire, qu'il nous envoie plus de secours qu'il ne nous en aurait donné par lui-même. Sic cœpit esse divinitate propinquior, qui factus est humanitate longinquior. C'est ainsi qu’un ambassadeur habile et zélé rend bien plus de service à l'Etat dans une cour étrangère que s’il ne sortait jamais du royaume. Cette comparaison est de Saint Jean lequel, écrivant aux chrétiens d’Asie, leur dit ces paroles capables d’inspirer la confiance aux âmes du monde les plus criminelles et les plus timides : Filioli, hæc scribo vobis, ut non peccetis; sed et si quis peccaverit, Advocatum habemus apud Patrem Jesum Christum justum. Mes chers enfants, je vous écris ces choses, pour vous porter à vivre dans l'innocence; mais, quand quelqu'un de vous aurait péché, nous avons un agent, un bon avocat auprès de notre Père céleste, c’est Jésus-Christ, qui n’a point péché et qui ne cesse de demander grâce pour les pécheurs. Tout cela, me direz-vous, n’est pas capable de satisfaire un cœur amoureux du Fils de Dieu. Un amant n’a qu'un seul intérêt à ménager, c’est celui de son amour ; il n'y a pour lui qu'un seul bien au monde, c’est la possession de ce qu'il aime. Et comment est-ce que l’Ascension, qui nous ravit notre Rédempteur, nous en peut assurer la possession ? Le voici en deux mots : Si Jésus ressuscité, se füt arrêté sur la terre, jusqu’au jour qu'il doit juger tous les hommes, s’il était encore parmi nous, je conviens, Messieurs, qu'il y aurait bien du plaisir pour ceux qui l’aiment à jouir d’un entretien aussi charmant que le sien, à considérer ce beau visage, où la majesté et la douceur étaient peintes et qui était

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comme le portrait de la plus grande et de la plus belle âme qui fut jamais. Mais, en ce cas-là, de quelle durée serait notre bonheur? Est-ce que nous sommes immortels ou que nous pouvons même nous promettre une longue vie? Faites-y réflexion, chrétiens Auditeurs ; nous n'avons perdu notre Maitre que pour le recouvrer bientôt, au lieu que s’il n’était pas monté au ciel, nous ne le posséderions que pour le perdre peut-être dans peu de jours. Pourquoi souhaiter qu'il demeure si longtemps sur Ja terre, où nous sommes pour si peu de temps ? Ne vaut-il pas mieux qu'il nous aille attendre au ciel où nous le devons suivre de si près et où nous serons durant toute l'éternité? Certainement, je ne sais sije me trompe, mais il me semble qu'il vaut mieux vivre dans l'espérance de posséder bientôt et pour toujours ce que l’on n’a pas encore, que dans une crainte éternelle de perdre à chaque moment ce que l’on a. Davantage, quand nous aurions pu vivre avec Jésus ressuscité jusqu'à la fin des siècles, il est certain que nous ne l’aurions possédé que fort imparfaitement. Tandis qu'il a été sur la terre, on n’a vu de lui que ce qu'il avait de terrestre : son âme, sa divinité ne se découvraient pas aux yeux des hommes ; son corps, de quelques charmes qu'il fût orné, n’était qu'un nuage obscur qui nous cachait ces deux astres dont la vue fait aujourd’hui la félicité des saints. De sorte que désirer de vivre longtemps ici-bas en la compagnie de Jésus-Christ, c'était, à vrai dire, désirer d’être privé de sa possession pour longtemps. Il est donc vrai que l'amour que nous avons pour lui nous doit porter à

nous réjouir de son départ, puisque nous ne le possédions que pour peu de jours et d’une manière fort imparfaite; au lieu qu'il se rend en notre patrie, où nous espérons de le revoir bientôt pour ne le perdre jamais et où nous ne verrons pas seulement son humanité dans son plus grand éclat, mais encore sa divinité telle qu’elle est en elle-même, avec l’union ineffable et incompréhensible de ces deux natures : Videbimus eum sicuti est

Mais savez-vous ce que je crains ? Je crains que l'amour de la terre ne combatte en nos cœurs l'amour de Jésus. Il est tout visible que nous le possèderons plus parfaitement dans le ciel. Mais il faudra quitter la terre pour le posséder; et je m'aperçois que cette pensée refroidit en nous le désir ardent que nous devrions avoir de jouir de sa préférence. Voilà qui est étrange : si Jésus était encore sur la terre, il est peu de chrétiens qui nous souhaitassent de le voir, et je suis assuré qu'il n’est point de navigation si périlleuse qu’on n’entreprit volontiers pour l’aller adorer, quand il serait au bout du monde. Saint Jérôme dit que, durant la vie de Saint Jacques le Mineur, on allait de fort loin à Jérusalem à dessein d'y voir cet apôtre, seulement parce qu'on disait qu'il avait quelques traits du Fils de Dieu.

D'où vient qu’on désire si peu d'aller au ciel, quoique le Sauveur lui-même y soit à présent, quoiqu'il y soit dans un état si glorieux? Est-ce le paradis qui nous rebute, ce séjour si riant, cette région où toutes les beautés, toutes les délices sont rassemblées, où règne un printemps éternel, une sérénité éternelle, un jour sans

nuit et sans ombre ? Il n’est point d'exil si fâcheux qui ne soit agréable à un chrétien, dit Saint Augustin, parce qu'il trouve partout Jésus-Christ. D'où vient donc que Jésus-Christ lui-même n'a plus d'’attraits pour nous, depuis qu'il est en notre patrie, dans le plus beau lieu du monde? Est-il possible que la terre puisse nous attacher jusqu'à ce point, la terre, dis-je, ce séjour si sombre, si infect, cet égoût de l'univers, où la poudre nous étouffe quand il fait sec, où nous sommes comme plongés dans la fange, s’il fait humide, où nous passons sans cesse d'un froid extrême à d’excessives chaleurs, de la faim au dégoût, du désir au repentir, de la crainte qui nous trouble au désespoir qui nous tue; cette terre où le travail nous abat et où l’on s'ennuie de l’oisiveté, où la solitude est triste et la compagnie incommode, où les ennemis sont cruels et la plupart des amis importuns et intéressés, où la fortune nous attire l’envie de nos égaux, où l’adversité nous expose à leurs mépris et à leurs insultes, où les richesses sont si fertiles en soucis et où tous les maux accompagnent la pauvreté; cette terre enfin, où je vois que tout le monde souffre, que tout Île monde gémit, où à peine avons-nous un jour bien calme, où notre vie n’est qu'un enchainement et une révolution continuelle de disgrâces et d’afflictions qui se succèdent les unes aux autres, sans nous donner presqu’un moment de relâche?

Soyez éternellement louée, aimable et divine Providence, d’avoir ainsi semé d’épines toutes nos voies, d’avoir rendu les plaisirs d’ici-bas, et si rares, et si courts, de les avoir même mêlés de tant d’amertumes.

Quel serait notre attachement pour ce monde périssable, s’il avait quelques douceurs pures et solides, puisque tel qu'il est il ne laisse pas de nous enchanter et de nous séduire ? O monde immonde, s’écrie sur ce sujet l’admirable Saint Augustin ! Teneri vis periens : quid faceres si maneres ; quid faceres dulcis, si amarus alimenta mentiris. O monde, monde impur et infidèle ; on ne te quitte qu'à regret, malgré la fragilité de tes biens et ce nombre infini de maux dont tu es rempli! Que serait-ce, si tu étais, ou moins rebutant, ou moins caduc! Avec quelle avidité ne courrions-nous pas après tes biens, si tu en avais de véritables, puisque, ne nous présentant rien que de faux et de vide, tu ne laisses pas de nous attirer et de nous surprendre! Quid faceres dulcis, si amarus alimenta mentiris ? L

Reconnaissons aujourd'hui notre aveuglement, chrétiens Auditeurs ; commençons à nous détacher de tout ce que nous devons nécessairement quitter un jour. Examinons devant Dieu par quoi c’est que notre cœur tient plus fortement à la terre, ce qui nous fait davantage aimer la vie, ce qui nous fait le plus craindre la mort, ce qui nous empêche de la désirer. Rompons ce lien, s'il est possible, rendons à notre cœur la liberté de soupirer pour le ciel où règne notre Rédempteur, et que la volonté de Dieu soit désormais l’unique chose qui nous arrête en ce monde.

Disons-lui cent fois le jour : Oui, Seigneur, je suis prêt d'abandonner au premier commandement tout ce que j'aime, tout ce que je possède, tout ce que j'espère ici-bas. Je vous offre ces enfants pour qui vous m'avez

donné tant de tendresse; ces honneurs que je tiens de votre main, ces trésors, cette beauté, cette jeunesse qui sont encore de vos bienfaits, ma vie enfin et tout ce que je puis perdre avec la vie, lorsqu'il vous plaira m'appeler à vous. Je ne veux pas que ma volonté résiste un seul moment à la vôtre, ni qu’il y ait rien dans le monde qui me le fasse regretter. Je veux vous rendre mon âme, Ô mon aimable Sauveur, avec la même facilité que la vôtre sortit de son corps, que votre corps sortit du sépulcre et que l’un et l’autre monta dans le ciel. Ce n’est pas assez, ce me semble, non ce n’est pas assez pour un chrétien de faire une bonne mort, c’est-à-dire de mourir en votre grâce; il faut qu’il meure avec douceur, qu'il meure avec joie ; il faut qu'il fasse connaître par ses sentiments, que tout ce qu’il aime est au ciel où il s’en va, qu'il y a longtemps qu'il languit dans l'attente du bonheur dont la mort le va mettre en possession, que’ son bon Maitre ne l'appelle pas seulement, mais qu'il l’attire fortement à lui, qu’il meurt moins par la faiblesse de la nature que par la force de son amour et par le désir ardent qu'il a de s’aller unir à Celui duquel il ne doit jamais être séparé. Ainsi soit-il.

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