XVII SERMON
POUR
Expedit vobis, ut ego vadam ;
si enim non abiero. Paracletus non veniet ad vos.
Il vous est utile que je m'en aille, parce que si je ne m'en vais pas, le Consolateur ne viendra pas à vous.
4 (S. Jean, ch. 16.)
Le Saint Esprit donne les derniers traits à l’homme chrétien pour le rendre saint, ajoutant l’intelligence à la foi, le zèle à la charité et la force à la grâce.
: Il était difficile de dire en faveur du Saint-Esprit = quelque chose de plus avantageux que ces paroles que je viens de rapporter. Elles paraissent mêmes pleines d’exagérations et tout à fait incroyables. Car enfin, quels biens la troisième Personnede la Très Sainte Trinité peutelle apporter aux hommes, qui surpassent ou qui égalent même ceux que le Verbe Eternel nous a procurés en se
revêtant de notre chair? Le Saint-Esprit ne nous sera point donné que Jésus n'ait quitté la terre : il faut donc que Jésus remonte au ciel, quelque utilité que nous recevions de sa présence. Il est de notre intérêt que nous le perdions ; nous devons souhaiter qu’il s’en aille pour faire place à l'Esprit Consolateur. Pourrez-vous bien croire cette vérité, bienheureux Disciples, vous qui trouvez tant de douceur et tant d'avantages en la compagnie de votre bon Maître? Que le Saint-Esprit nous puisse consoler dans la douleur que cette absence nous causera, que nous puissions même trouver en lui tout ce que nous perdons en la personne du Fils de Dieu, cela ’est peut être pas impossible ; mais qu’il nous apporte, ou plus de biens que nous n’en avons reçus, ou de nouveaux biens que nous n’ayons pas encore reçus, cela paraît contraire à cet autre texte que le Saint-Esprit luimême 2 dicté au grand Saint Paul : Celui qui a livré son Fils pour l’amour de nous, comment ne nous a-t-il pas donné toutes choses avec ce fils? Qui etiam proprio Filio suo non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidit illum, quomodo non etiam cum illo omnia nobis donavit ? Cependant, Messieurs, il est vrai, non seulement que la descente du Saint-Esprit sur la terre est un nouveau bienfait de Dieu, que c’est le comble des bienfaits de Dieu, mais encore que, sans cette dernière grâce, toutes les autres, et la Rédemption même, nous auraient été inutiles. Je m'en vais faire voir aujourd'hui en quoi consiste ce précieux don et ce qu’il ajoute à tous ceux qu'on nous a déjà départis. Nous apprendrons en même temps à connaître, par des marques très sensibles, si
nous y avons eu quelque part et ce qu'il faut faire, soit pour l’attirer en nos cœurs, soit pour l'y conserver quand on le possède. Descendez, divin Esprit, sur tout ce que nous sommes ici de fidèles assemblés en votre nom. Car, comment pourrai-je parler des effets que vous produisez dans les hommes, si je ne sens au fond de l’âme ce que je dois dire? Et comment mes auditeurs pourront-ils me comprendre sur cette matière, s'ils ne sentent euxmêmes ce qu'ils entendront. Le Saint-Esprit ne peut être connu de tous, s’il n’est dans nous-même, dit Saint Augustin ; mais comment y viendra-t-il, Vierge sainte, s'il n’est attiré par vos prières ? Nous vous les demandons par celle que l'Eglise a coutume de vous offrir. Ave Maria.
Parmi toutes les créatures, il n’en est point où Dieu se soit plus appliqué, ni qui lui ait tant coûté que l’homme. Les trois Personnes divines y ont travaillé longtemps et en divers temps. Elles se sont efforcées, comme à l’envi, de le perfectionner, de le rendre admirable et de se faire admirer elles-mêmes en ce chefd'œuvre. Le Père l’ébaucha pour ainsi dire, en le créant; le Fils a fait comme le gros de l’ouvrage, durant l'espace de trente-trois ans qu'il a vécu sur la terre; mais il faut avouer que c’est le Saint-Esprit qui l’a fini. Le Père, en formant l’homme, lui donna la raison pour connaître, l'appétit pour aimer, la liberté pour agir, pour aimer avec mérite ; le Fils, en réformant ce même homme, lui a donné la foi pour conduire sa raison, la charité pour rectifier son appétit, la grâce pour fortifier sa liberté ; et
le Saint-Esprit, pour donner les derniers traits à cet ouvrage, ajoute l'intelligence à la foi, le zèle à la charité, la force et la magnanimité à la grâce. Le Père a donné la raison pour juger de tout ce qu'on voit; le Fils à ajouté la foi à la raison, pour croire même ce qu'on ne voit pas, et le Saint-Esprit joint l'intelligence à la foi pour croire ce qu’on ne voit pas, Comme si on le voyait effectivement. C’est du Père que nous tenons cette volonté qui nous porte au bien; c’est le Fils qui ajoute l'habitude de la charité à la volonté, pour nous porter au souverain Bien; et c’est le Saint-Esprit qui ajoute le zèle à la charité, afin que nous portions encore à ce bien souverain et éternel tout ce qui nous environne. Enfin, le Père nous a donné la liberté pour agir conformément à la nature; le Fils a ajouté la grâce à la liberté pour nous rendre possibles les actions qui sont au-dessus de la nature; et le Saint-Esprit ajoute le don de force à la grâce pour nous rendre non seulement possibles, mais encore aisées, les choses qui sont le plus contraires à la nature. De sorte qu’on peut dire que le Père nous a faits hommes, que c’est par Jésus-Christ que nous sommes devenus chrétiens, mais que c’est le Saint-Esprit qui nous rend saints. Voyons, s’il vous plait, Messieurs, de quelle manière s’accomplit en nous ce grand mystère, et tâchons d'expliquer, dans les trois points de ce discours, ce que c'est que cette intelligence que le Saint-Esprit ajoute à la foi, ce zèle dont il enflamme la charité, cette
force dont il anime la grâce. Voilà le sujet de notre entretien.
PREMIER POINT
Vous savez, Messieurs, que les disciples de notre Sauveur étant demeurés comme orphelins, par le départ de leur bon Maitre, ils se retirèrent à Jérusalem et se tinrent dans la solitude pour y attendre, en prière, le Consolateur qui leur avait été promis. Il y avait déjà dix jours qu'ils priaient dans cette sainte retraite, lorsqu'un tourbillon de vent, qui venait du ciel, investit tout d’un coup la salle où ils étaient enfermés et y entra de toutes parts avec un bruit et une violence extrêmes. Une exhalaison enflammée qui suivait le mouvement de ce souffle impétueux les enveloppa en même temps; et les ayant d'abord remplis de frayeur, sans toutefois leur donner aucune atteinte, elle se partagea en mille petites flammes qui s’arrêtèrent enfin sur leurs têtes, en forme de langues. Ce fut alors, chrétiens Auditeurs, que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres et qu’ils en furent tous remplis : ce feu, ce tourbillon, ce tonnerre ne furent que des symboles de ce qui se passa invisiblement en eux ; j'ose même dire que ce ne furent que des symboles fort imparfaits.
Jérusalem était alors remplie d’un grand nombre de Juifs qui s’y étaient rendus de toutes les parties du monde pour solenniser la fête de la Pentecôte. Ces Juifs étrangers se joignent à ceux de la ville et accourent au bruit qu'ils ont entendu; de sorte que le Cénacle fut bientôt assiégé d’une multitude presque infinie de gens
de toutes sortes de nations. Les apôtres étant sortis pour leur parler, ce ne fut pas une petite surprise de voir de pauvres pêcheurs se mêler dans cette foule et se faire entendre, non seulement de ceux du pays, mais encore des Romains, des Grecs, des Africains, des Egyptiens, des Mèdes, ‘des Persans, des Arabes, et parler toutes ces langues avec autant de facilité, autant de force, que s’ils les avaient apprises dès leur naissance. Ce n’est pas là toutefois ce que j'admire davantage. Saint Pierre s'étant aperçu de l’étonnement que cette merveille causait dans tous les esprits, il éleva la voix, pour être entendu de tout le monde, et commença à leur développer le mystère qui s’accomplissait. Le discours qu'il leur fit est rapporté dans les Actes des Apôtres. Il parle surtout de la divinité du Sauveur de la manière du monde la plus forte et la plus solide ; il leur dit tout ce qui est capable de la persuader aux plus incrédules ; il en touche toutes les preuves; il l’établit par le témoignage des prophètes; il trouve dans l'Ecriture Sainte toute l’histoire évangélique, jusqu'à la descente du Saint-Esprit ; il y trouve toutes les circonstances dont ce dernier mystère est accompagné; il fait valoir les textes qu’il rapporte, il en découvre le sens caché, il appuie son explication par des raisonnements très forts et très justes : on dirait qu’il a vieilli dans l'étude des Livres saints et qu'il s’est formé, par un long usage, dans l’art de parler et de discourir.
Voilà, Messieurs, le premier effet que le Saint-Esprit produit dans l’âme qui le reçoit; il lui donne l’intelligence des choses surnaturelles, c’est-à-dire qu'il l’éclaire, qu'il la persuade de ce qu’elle croit et la rend capable
du L'Ù
Kes
d'en persuader les autres. Le Fils de Dieyn n'avait rien caché à ses disciples de tout ce qu'il avait appris luimême de son Père : Omnia quæcunque audivi a Patre meo nota feci vobis. Et cependant il est incroyable combien ils étaient encore grossiers, lorsqu'il fut obligé de les quitter. Après trois ans d'instructions et d'une conversation presque continuelles, ils ignoraient encore ce que Jésus- Christ était venu faire parmi les hommes; ils ne croyaient point que le monde eût été racheté par son sang ; ils s’attendaient encore qu’il affranchirait la Judée de la domination des Romains et qu’il remonterait sur le trône de David ; ils étaient encore dans cette erreur le jour de son Ascension. Je ne parle point des vérités morales dont il leur avait fait tant de lecons; elles étaient bien plus aisées à comprendre que les autres, et néanmoins ils ne les avaient pas mieux comprises.
Combien de fois leur avait-il dit qu’il établissait un ordre nouveau parmi ses sujets; qu'il fallait que le premier de tous affectàt de prendre toujours la dernière place : que celui d’entre eux qui serait le maître devait servir tous ses frères ; que le plus petit serait le plus grand; qu'on ne pouvait s'élever que par l’humiliation! Il leur avait dit toutes ces choses ; et cependant vous savez qu’à la dernière cène, en présence de leur Maitre, la veille de sa mort, ils entrèrent en contestation sur le point de la préséance, chacun prétendant qu'il était plus que tous les autres. Il ne leur avait rien tant inculqué que le mépris de la mort, que l’amour des croix et des persécutions. Ne craignez point, leur avait-il dit, ceux qui ne peuvent nuire qu’à votre corps; celui qui aime
trop la vie la perdra : bienheureux sont ceux qui pleurent, qui souffrent, qui sont persécutés pour l'amour de moi. Tout cela ne leur était point entré dans l'esprit ; ils n’en furent pas moins làches à sa Passion. Il fallait que le Saint-Esprit descendit sur eux pour leur faire comprendre ces belles maximes. C’est pourquoi le Sauveur leur avait promis que cet Esprit de vérité leur apprendrait toute vérité. Il vous enseignera, leur dit-il, tout ce que je vous ai enseigné, c’est-à-dire, qu'il ne vous dira rien de nouveau, mais il vous donnera l'intelligence de ce que je vous aurai dit. Jlle vos docebit omnia, et suggeret vobis omnia quæcumque dixero vobis.
On peut dire que le Saint-Esprit ajoute à la science de la foi ce que la lumière ajoute aux figures et aux couleurs. Lorsque le soleil est entré aujourd’hui dans ce palais (1), il n’a, ni doré les alcôves, ni brodé les lits, ni ciselé l’argenterie, ni peint les tableaux dont les appartements sont enrichis : tout était déjà fait avant qu'il parût ; il n’y a ajouté, ni trait, ni couleur. Mais, quoique tout cela fût fait, cependant on ne voyait rien de tout cela : tant de beaux meubles étaient à notre égard comme s'ils n’eussent pas été. C’est la lumière de cet astre qui les a rendus visibles ; c’est elle qui nous en fait admirer, et la matière, et l’ouvrage. Il en est de même des vérités de la religion et de la morale chrétienne. Nous en savons à peu près ce que nous en devons savoir : nous en sommes instruits dès l'enfance ; les prédicateurs et les livres ne nous laissent rien
(1) Le palais Saint-James, à Londres.
ignorer sur ce sujet. Mais il arrive souvent que tout cela est comme éteint dans notre esprit, qu’il y est, comme si en effet il n’y était pas. Parmi tant de vérités qui ornent l’entendement il n’y en a pas une qui touche la volonté. C'est qu’elles ne sont pas éclairées de ce rayon surnaturel qui les découvre, qui les fait briller, quand il entre dans notre esprit ; elles sont comme peintes dans la mémoire, sans que l’âme les aperçoive. C’est pourquoi, lorsque le Saint-Esprit vient en nous, on est surpris de voir tout d'un coup des choses qu'on ne voyait point auparavant, quoiqu'on les touchât, pour ainsi dire, quoiqu'’on les eût en quelque sorte devant les yeux. On s'étonne qu'on ait pu joindre une connaissance si exacte de la vérité avec une ignorance si grossière de cette même vérité qu'on connaissait ; il semble que jusqu'alors on n'ait cru qu’en songe, tant on trouve de différence entre le grand jour duquel on est environné et les ténèbres où l’on était.
Outre ce que j'ai dit des apôtres, nous en avons encore un très bel exemple dans ceux qui ont entendu la prédi- ‘ation de Saint Pierre. À peine leur a-t-il dit que ce Jésus, qu'ils ont crucifié, était le Messie que trois mille d’entre eux se viennent jeter à ses pieds, le cœur percé de douleur et tout disposés à faire pénitence d'un si grand crime : Viri fratres, quid facere debemus? Frères, disent-ils, que nous ordonnez-vous ou que nous Conseillez-vous de faire? Quel prodige que ces cœurs endurcis qui durant l’espace de trois ans avaient résisté à l’éloquence, à la sainteté, aux miracles, à la douceur, à tous les charmes du Sauveur du monde, se rendent
présentement au premier discours d’un homme qui n’a, ni réputation, ni savoir, et qu’ils se rendent, pour ainsi dire, à discrétion! Jésus-Christ en toute sa vie n’a fait que cinq cents disciples ; encore faut-il avouer qu'il les a laissés pour la plupart fort imparfaits. Et voilà trois mille personnes qui, dans un même jour renoncent le judaïsme et, ce qui est encore plus surprenant, se dépouiilent de leurs biens pour les mettre en Commun et les distribuer aux pauvres !
Voilà, Messieurs, quelle impression la vérité fait sur les hommes, lorsque le Saint-Esprit leur en donne l’intelligence. Je remarque que ceux d’entre nous qui n'ont pas de lettres rejettent leur peu de foi sur leur ignorance; que les savants s’en prennent à l'obscurité de nos mystères et voudraient voir des miracles pour se convaincre. Les uns et les autres sont assurément dans l'erreur. La science humaine, destituée des lumières du Saint-Esprit, fera plus d’athées, plus d’hérétiques que de véritables fidèles ; et les iniracles ne serviront qu’à nous aveugler et à nous endurcir toujours davantage. Mais, le Saint- Esprit est-il descendu sur la terre, douze pêcheurs deviennent les maîtres du monde; et les plus grands ennemis de Jésus-Christ, ceux qui ne l’ont persécuté que parce qu'il faisait des miracles trop éclatants et en trop grand nombre, ceux-là, dis-je, croient en lui sur le simple témoignage de ses disciples.
Voulez-vous donc savoir si vous avez reçu le Saint- Esprit? Vous n'avez qu’à vous consulter vous-mêmes et à observer l'effet que la parole de Dieu et les vérités de notre foi font sur votre esprit. De deux chrétiens qui
croient qu'il y a un enfer, que pour un péché mortel on sera malheureux durant toute l'éternité, on perdra Dieu sans ressource, celui qui n’a pas reçu le Saint-Esprit ne laissera pas de pécher mortellement et de céder à des tentations assez faibles. L'autre aura mille fois moins d'horreur de la mort que du péché; il s’'étonnera qu'il y ait des hommes capables d’offenser Dieu; il ne pourra comprendre comment il l’a pu offenser lui-même autrefois et être tranquille après l'avoir fait. Une personne qui a reçu le Saint-Esprit croit au Saint Sacrement de l'autel. Que dis-je, elle y croit ? Elle y goûte, elle y sent Jésus-Christ caché; elle n’a pas moins de désir de le recevoir, elle ne se croit pas moins heureuse, quand elle l’a recu, elle n’est, ni moins charmée de l'excès de son amour, ni moins dégoûtée de l'amour des créatures que si elle voyait de ses yeux tout ce que la foi lui enseigne de ce mystère.
Que feriez-vous, vous qui balancez peut-être entre le ciel et la terre, vous que Dieu attire d’un côté et que le monde retient de l’autre, qui vous sentez bien quelque envie de vous faire saint, mais qui n’avez pas assez de courage pour une si belle entreprise? Que feriez-vous, si ce soir, lorsque vous serez retiré en votre chambre, Jésus-Christ vous apparaissait, comme il apparut à Saint Paul, et qu'il vous conjurât de ne le plus persécuter dans votre cœur, où il a dessein de s'établir, où il veut régner et verser ses dons les plus précieux ? Que feriezvous, si la Sainte Vierge vous apportait son Fils à votre oratoire, qu’elle le remit entre vos bras, qu'elle vous priât d'en avoir soin, de ne le refuser pas pour votre
Epoux ? Hésiteriez-vous plus longtemps à embrasser une vie sainte et parfaite? Quelle pénitence ne vous verraiton pas embrasser, si votre bon ange vous conduisait cette nuit, en corps et en âme, jusqu'aux portes de l'enfer, et qu'il vous y fit voir les divers tourments que l’on y souffre, ou si quelqu'un de vos amis défunts vous venait trouver en votre lit, tout environné de flammes, pour vous avertir de craindre le malheur où il est tombé? . Une personne qui a reçu le Saint-Esprit, sans avoir rien vu de toutes ces choses, sert Dieu avec autant de ferveur, que si elle les avait vues. Elle n’a point besoin de ces grâces éclatantes pour se confirmer dans la foi ; elle ne les souhaite point, elle ne porte point d'envie à ceux qui les ont reçues. Que m’apprendraient ces visions, se ditelle à elle-même, que je ne sache déjà ? On n’a que faire d’éclaircissement, quand on ne doute'de rien. Pourquoi ne vivrai-je pas aussi saintement que ceux à qui Dieu a fait ces faveurs si singulières, puisque je crois tout ce qu'ils ont vu, comme si je l'avais vu moi-même ? Ne suisje pas aussi certain qu’il y a un paradis que si j'avais été ravi au troisième ciel avec Saint Paul? Le Seigneur me saura-t-1l moins de gré de mes services que si j'étais comme forcé à les lui rendre par une apparition ou par quelqu’autre miracle ? Est-ce qu'il a pas assez fait pour moi, pour m'obliger à me donner à lui sans réserve ? Ne me parle-t-il pas assez clairement au fond de mon cœur ? Ne l’entends-je pas qui m'offre son amour et qui me demande le mien?
Qu'il y a d'avantage à prêcher à ces sortes de gens ! Qu'il est facile de les persuader! Que tout ce qu’on leur
dit est bien reçu ! Qu'on est toujours raisonnable, qu’on est éloquent, qu'on est fort et pressant à leur égard! Lorsque le Saint-Esprit descend dans une âme, une seule parole suffit quelquefois pour la faire passer du désordre à la pénitence et d’une médiocre piété au désir de la plus sublime perfection. Elle découvre dans le discours du prédicateur des mystères que le prédicateur lui-même ne comprend pas. Elle se sentira toute enflammée de ce qu'il dira sans être touché le moins du monde et presque sans dessein de la toucher. Super omnes docentes me intellexi, peut-elle dire avec David: J'ai beaucoup plus appris que mes maîtres ne m'ont enseigné, beaucoup plus qu'ils n’en savaient eux-mêmes. C'est ainsi qu'on est disposé, chrétiens Auditeurs, quand, outre la foi, on a reçu du Saint-Esprit l’intelligence des choses qu'on est obligé de croire. Voyons quel effet produit en nous le zèle que ce même Esprit-Saint ajoute à la charité. C’est la seconde partie; elle sera courte aussi bien que la troisième.
SECOND POINT
Je croirais peut-être, Messieurs, que de toutes les passions l’amour serait la plus agréable et la plus douce, s’il pouvait être séparé, et de la peine qu'on se fait à soimême, quand on ne se croit pas assez aimé, et de celle qu’on souffre des autres, quand on en est aimé avec excès. Mais comme il est mal aisé qu’il y ait beaucoup de tendresse sans jalousie, il arrive presque toujours
qu'on est tourmenté, ou par la passion qu'on a conçue, ou par celle qu’on a fait naitre. Si vous êtes aimé faiblement, votre propre amour vous inquiète; si l'amour qu’on a pour vous est excessif, il vous devient importun. De sorte qu'on peut dire que de toutes les passions l'amour est la plus cruelle, puisqu'il tyrannise infailliblement, ou la personne qui aime, ou la personne qui est aimée. L'amour de Dieu n’est point sujet à ces misères, à ces honteuses faiblesses, et c'est pour cela qu'il cause à l’âme des plaisirs si purs. Bien loin de dégénérer en jalousie, à mesure qu'il s’augmente il produit le zèle qui est un mouvement tout opposé à la jalousie. Quand on aime fortement une créature, on veut être le seul qui l’aime, on veut en être aimé tout seul; mais quand on aime bien Dieu, on n’a point de plus grand désir que de le faire aimer de tout le monde et de faire que tout le monde en soit aimé.
C'est pour cela que Jésus-Christ s'étant apparu à Saint Pierre après la Résurrection, sur le bord de la mer de Tibériade, il lui demanda trois fois s’il l’aimait. A quoi le saint ayant toujours répondu : Oui, Seigneur, je vous aime, vous le savez bien, vous qui savez toutes choses : Paissez donc mes agneaux et mes brebis, lui répliqua le Sauveur : Pasce agnos meos, pasce oves meas. Comme s’il eût voulu dire: D’où vient que vous ne songez point à me ramasser ce troupeau que j'ai acquis par mon sang et qui est dispersé par toute la terre? Vous m’aimez, et vous ne songez point à me faire aimer de vos frères ! Vous m’aimez, et vous souffrez que je sois l'objet de l’aversion des Juifs et du mépris des infidèles!
Il est étrange que des paroles si pressantes et si souvent réitérées ne furent pas capables de réveiller alors la charité de cet apôtre. Il y a même lieu de s’étonner de ce que, dès le jour de la Résurrection, tous les disciples ne sortirent point de Jérusalem pour convaincre l’incrédulité des Juifs par les preuves si visibles et si éclatantes qu'ils avaient de la divinité de leur Maitre. Ce n’est pas qu'ils n’aimassent le Fils de Dieu; c’est que le Saint- Esprit n’était pas encore descendu pour leur inspirer ce zèle qui est comme l’ardeur de l'amour. Mais ont-ils reçu le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, la charité qui était dans leur cœur comme un excellent parfum, excitée par la chaleur de ce feu divin, commença à répandre son odeur de toutes parts ; elle commença à se répandre elle-même comme une liqueur que le feu fait bouillonner et qui, s’enflant peu à peu, s'élève enfin au-dessus du vase, lequel n’est plus assez grand pour la contenir.
Voyez, je vous prie, comme les apôtres, que la crainte avait tenus enfermés jusqu’aujourd’hui, ouvrent subitement toutes les portes du Cénacle et, sortant tous en même temps, comme des gens inspirés, font retentir toute la ville de Jérusalem du nom du Sauveur ressuscité. Ils prêchent avec tant d'éloquence et tant de ferveur que cette multitude de Juifs, qui sont assemblés autour d'eux, ne sachant que penser de l’ardeur qui les transporte, s’entre-demandent les uns aux autres quelle en peut être la cause. Quelques-uns des plus malins crurent qu'ils étaient ivres et que la fumée du vin qui leur
montait à la tête leur causait cette espèce de fureur dont
ils étaient possédés : Ali autem irridentes dicebant Quia musto pleni sunt isti. Mais l'impression que leurs paroles firent sur le peuple ferma bientôt la bouche à ces médisants.
Je ne prétends pas rapporter ici tout ce que ce zèle fit faire ensuite aux mêmes apôtres pour la conversion des Juifs et des infidèles. Il suffit de dire en un mot qu’il n'eut point de bornes que celles de l’univers, qu'ils portèrent le feu partout, que nulle force, nulle puissance, nul obstacle ne fut capable de les arrêter, qu'ils annoncèrent le royaume du ciel jusqu'au dernier souffle et que, même après leur mort, leur sang continua de précher la foi du Sauveur; que leurs cendres firent des chrétiens et des martyrs. Ces douze pauvres pêcheurs n’eurent pas plus tôt reçu le Saint-Esprit qu'ils formèrent le dessein d’assujettir toute la terre à Jésus crucifié. Le projet était vaste et plein de périls; ils l’entreprirent toutefois et ils ne l’abandonnèrent point qu'ils ne l’eussent exécuté. Non, il n’est point de climat, ni si inculte, ni si sauvage, où ils n'aient porté l'Evangile; point de peuples si stupides ou si barbares qu'ils n’aient civilisés, qu'ils n'aient adoucis ; point de secte si établie qu'ils n'aient détruite ; point de religion si ancienne qu'ils n'aient abolie; point de si grand royaume qu'ils n'aient soumis à l’empire de leur bon Maître, et cela sans secours, sans moyens humains, leur zèle ardent et infatigable suppléant à tout, surmontant toutes les difficultés et tenant lieu de science, de force, d'autorité, d’éloquence et de richesses.
Messieurs, ceux qui ont déjà reçu le Saint-Esprit s’en
apercevront aisément à cette marque: Voyez si vous vous sentez enflammés de ce feu qui ne cherche qu’à éclairer, qu'à échauffer, qu’à consumer toutes choses ? Êtes-vous touchés du malheur de ceux qui se perdent? Avez-vous quelquefois versé des larmes sur l’aveuglement des mauvais chrétiens ? Souffrez-vous avec peine que Dieu soit si peu connu des hommes, qu’il en soit si peu aimé? Que faites-vous pour leur donner cette connaissance, pour leur inspirer cet amour? Je ne vous demande pas si vous avez fait quelque chose qui puisse être comparé aux travaux d’un Saint Paul ou d’un Saint Thomas : je vous demande si, parmi vos amis, si, du moins, dans votre famille, vous avez eu quelque soin d’insinuer, d'établir, de faire régner la piété? Il ne faut point nous flatter, n1 sur notre état, ni sur nos emplois. Quand le Saint-Esprit est dans une âme, il se fait sentir à quiconque approche d'elle, il se communique, ou d’une manière, ou d’une autre. On peut dire qu’il rend la vertu contagieuse et que d’un simple fidèle il en fait d’abord un apôtre.E/ffundam de Spiritu meo super omnem carnem, et prophetabunt filit vestri, et filiæ vestræ. Je répandrai mon Esprit, dit le Seigneur, sur toutes sortes de personnes, et ceux qui le recevront, de quelque condition, de quelque âge, de quelque sexe même qu'ils soient, deviendront d’abord de zélés prédicateurs.
Tout chrétien, dit Saint Jean Chrysostôme, doit être dans le monde comme le levain qui échauffe, qui fait lever toute la pâte où il est mêlé. Mais un chrétien qui a recule Saint-Esprit s’acquitte, comme naturellement, de ce devoir. Tous ses discours, tous ses entretiens sont
édifiants, tout prêche en lui, jusqu’à son air, jusqu’à ses habits, jusqu’à son silence. Il prêche par ses aumônes, par son assiduité et par sa modestie dans les églises ; il prêche par les ferventes prières qu'il offre à Dieu pour la conversion des pécheurs et pour la persévérance des gens de bien, et non seulement il fait quelquefois plus de fruit par là que tous les prédicateurs ensemble, mais c’est bien souvent à ses prières secrètes qu'on doit tout le fruit qu’on attribue aux plus grands prédicateurs.
Qui pourrait dire en combien de manières se produit le zèle de cette âme remplie du Saint-Esprit et combien d'occasions elle trouve de l'exercer! C’est par un mouvement de zèle qu’elle a soin de couvrir, de tenir secret tout ce qui pourrait scandaliser les faibles; qu'elle se plaît à publier, à faire valoir, tout ce qui peut donner de l’amour pour la vertu? C’est par le même motif qu’elle affecte de louer les personnes qui vivent bien, de les honorer devant le monde, de leur donner la préférence dans les grâces qu’elle peut faire. Elle est bien éloignée de chercher à faire de la peine à ceux qui s’adonnent à la piété, en parlant de leur réforme, en affectant de les observer ou en les traversant dans leurs saints désirs. Au contraire, elle leur est commode, elle leur est même favorable, elle les aide, elle les fortifie autant qu'elle peut dans leurs résolutions. Ses libéralités, ses complaisances, les amitiés qu'elle lie, les bons offices qu’elle rend, tout cela a pour but la conversion ou la sanctification des âmes ; elle tâche de les attirer à soi pour les conduire plus facilement à Dieu; les pauvres, les
malades, tous les malheureux, de quelque disgrâce que le Seigneur les ait affligés, sont des sujets que Dieu chérit et qu'il frappe pour les rendre bons ou pour les rendre meilleurs. Une âme zélée s'applique à faire réussir ce dessein de Dieu; elle recherche les affligés que la plupart du monde fuit; elle tâche de les consoler, de les soutenir contre les atteintes de la douleur, contre les . tentations du désespoir, de leur apprendre à connaître, à adorer l’Auteur de leurs maux, à faire profit de ces maux pour l’autre vie, à songer à un bonheur stable et parfait. Effundam de Spiritu meo super omnem carnem, et prophetabunt filit vestri, et filiæ vestræ. Et il ne faut pas craindre qu'ils soient rebutés, par ce qu’il y a de pénible en ces actions de zèle, parce que, outre la grâce de Jésus-Christ, ils ont encore reçu les dons de force que le Saint-Esprit ajoute à la grâce. C’est la troisième partie.
Quoique le péché n’eût pas tout à fait dépouillé l’homme de la liberté, il est certain qu'il l'avait tellement affaiblie que la concupiscence nous aurait emportés comme nécessairement au mal, si nous n'avions retrouvé, dans la grâce du Rédempteur, ce que nous avions perdu par le crime de notre père. Cette grâce nous a été donnée pour fortifier en nous l'empire de la raison contre les révoltes de lappétit inférieur, pour balancer les choses de telle sorte que la volonté ne
puisse pas être contrainte de prendre parti et qu’elle n'ait pas moins de force pour se soumettre à la loi qu’elle a de pente à la désobéissance. La force que le Saint-Esprit est venu communiquer aux hommes nous met en des termes encore plus avantageux. La grâce n’a fait que rendre la balance égale entre le mal et le bien ; mais la force la fait même pencher du côté du bien. La grâce réprime la cupidité; la force l’étouffe en quelque sorte ; elle excite même, pour le dire ainsi, une cupidité sainte qui fait qu'on trouve à la vertu les mêmes attraits qui nous font naturellement aimer le vice.
Cet effet est si visible dans les apôtres qu’en vain en chercherait-on ailleurs des preuves. On ne vit jamais succéder tant de résolution à tant de faiblesse, un si grand mépris de la mort à une plus honteuse lâcheté, enfin, un désir plus sincère et plus ardent de souffrir, à un plus grand éloignement des plus légères souffrances. On dirait que cet Esprit qu’ils viennent de recevoir ne les a pas seulement réformés, mais qu'ils les a transformés en d’autres hommes. C’est peu dire qu'ils ne craignent rien: ils aiment tout ce qu'ils craignaient auparavant. Ils avaient fui au Jardin à la vue de quelques soldats qui n’en voulaient pas à eux; ils se présentent aujourd’hui à tout un peuple qui les assiège, et ils osent leur reprocher en face l’injustice la plus horrible, le plus grand crime qui ait jamais été commis. Saint Pierre, qui n'avait pas eu le courage de confesser Jésus-Christ devant une petite servante, le prêche aujourd’hui au milieu des places publiques et dans le Temple même de Jérusalem. Les docteurs de la loi s’en scandalisent, ils