‹ Œuvres completes. Tome premier, SermonsChapitre 42 sur 46 · SERMON · texte numérisé non relu

SERMON

POUR

Mysterium quod absconditum fuit à sæculis et generationibus, nunc aulem manifestatum est sanctis.

C'est ici le Mystère qui a été caché dans tous les siècles précédents, et que Dieu révèle aujourd’hui à ses élus.

(Saint Paul aux Colossiens, ch.1)

I1 n’est rien de plus obseur à la raison que le Mystère de la Très Sainte Trinité, quoiqu'il ne soit rien de plus évident à la foi.

Quelque amour que le Seigneur ait témoigné pour le peuple Juif, quoiqu'il l'ait choisi entre toutes les nations de la terre pour verser sur lui ses plus grandes grâces, il faut reconnaître toutefois, pour notre consolation, que les chrétiens sont ses véritables favoris. Il est vrai qu’il

s'était fait connaître aux Israélites ; il leur avait appris

son nom qui, pour lors, était peu connu dans le monde; mais il ne s'était fait connaître à eux que fort imparfaitement, et l’on peut dire qu'il ne leur avait appris que son nom. Ils n’ont su de lui que ce qu'ils ne pouvaient ignorer, à moins que de s’aveugler eux-mêmes. Dieu leur a révélé qu'il était et qu’il était tout-puissant ; il ny avait pas une créature qui ne leur pût apprendre cette vérité, outre qu’elle est comme gravée en l’âme de tous les hommes et qu’elle naît en notre esprit comme ces plantes qui viennent sans semence et sans culture, qui viennent même malgré qu’on en ait. Quod notum est Dei, manifestum est illis.

Le mystère que l'Eglise honore aujourd’hui, ce mystère si sublime, si impénétrable, ne leur a jamais été découvert. Ils n’ont point su ce qu’il y avait de plus admirable en Dieu, qui est la trinité des personnes jointe à l’unité de nature. C’est un secret réservé pour un peuple encore plus chéri, pour les enfants de la nouvelle alliance. Mysterium quod absconditum fuit a sæculis et a generationibus, nunc autem manifestatum est sanctis. En quoi, Messieurs, je trouve qu'il a d'autant plus aimé les chrétiens qu’il nous a révélé une chose que nous ne pouvions découvrir par nous-mêmes ; et qu’il l’a révélée d’une manière que nous ne pouvons pas en douter. Nous ne serions jamais parvenus à la connaissance de la Trinité, si Dieu n'avait lui-même ouvert la bouche pour nous l’'apprendre, et nous ne l’aurions jamais pu croire, s’il ne s’en était expliqué fort clairement.

C’est pourquoi nous lui avons, à cet égard, une double obligation que je tâcherai de vous expliquer dans les

deux parties de ce discours, en vous faisant voir, dans la première, que ce mystère est absolument incompréhensible; et, dans la seconde, qu’elle est néanmoins indubitable : qu'il n’est rien de plus obscur à la raison, qu'il n’est rien de plus évident à la foi ; en un mot, qu'il faut fermer les yeux pour le croire : ce sera le premier point; qu'il faut s’aveugler entièrement pour ne le pas croire : c'est le second. Quelque épineuse que paraisse cette matière, je ne dirai rien qui ne puisse être entendu des plus idiots et d’où toutefois les plus savants ne puissent tirer quelque profit, pourvu néanmoins que le Saint-Esprit daigne éclairer les uns et les autres, comme nous l'en allons prier par l’'intercession de Marie. Ave Maria.

Dans la pensée que j’ai de vous montrer que le mystère de ce jour est au-dessus de toutes nos conceptions, j'ai du moins cet avantage que je n’appréhende pas qu'on manque de savoir pour me comprendre. Comme ceux qui ont moins de lumière conçoivent les choses avec plus de peine, aussi se persuadent-ils bien plus aisément que les choses sont inconcevables. Dans la nécessité où l’on est d’avouer qu’on n'entre pas dans une vérité, nous aimons mieux croire que c’est l’obscurité de la vérité même qui en est la cause que de l’attribuer à notre ignorance. Et ainsi vous voyez que ce qu'on a coutume de craindre le plus dans le discours de la Trinité, qui est le défaut de pénétration et de suffisance dans les auditeurs, cela même pourrait être une disposition favorable pour mon dessein. Mais ce n’est pas seule-

ment aux ignorants que ce mystère est impénétrable ; on peut dire que les doctes sont aussi ignorants que les plus grossiers.

Pour en être convaincu, il ne faut que se ressouvenir de ce que la foi nous oblige de croire sur ce sujet. Qui peut expliquer comment une même divinité se trouve en trois Personnes distinctes, sans néanmoins en faire trois Dieux; comment le Fils n’est pas le Père, quoiqu'il soit une même chose avec le Père; comment le Saint- Esprit n’est, ni le Père, ni le Fils, quoiqu’ils ne soient tous trois qu'un même Esprit-Saint, très indivisible et très simple; comment le Fils, non seulement est aussi puissant que le Père, et le Saint Esprit aussi puissant, aussi sage que le Fils, mais que, tous trois ensemble, iis n’ont, ni plus de puissance, ni plus de sagesse qu'en a un seul, qu’un seul occupe autant d'espace par son immensité que la Trinité toute entière? Quelle énigme, et qui peut se vanter de la pouvoir démêler ? La première Personne produit la seconde, sans avoir pour cela nul avantage sur eile, ni de rang, ni d'ancienneté. La troisième est produite par les deux autres, et elle est de même âge qu'elles. Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir, selon la parole de l'Evangile : mais dans Dieu le Saint-Esprit reçoit tout et ne donne rien, sans être pour cela, ni moins heureux, ni moins libéral que le Père qui donne tout et ne reçoit rien. Que toute la philosophie médite et discoure tant qu'il lui plaira, elle ne me fera jamais entendre comment il se peut faire que, n’y ayant qu'un seul entendement en Dieu, qu'une seule volonté sans composition, sans distinction aucune,

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ce même entendement soit fécond dans le Père et stérile dans les deux autres Personnes; que cette volonté soit efficace dans le Père et dans le Fils, et qu’elle ne produise rien dans le Saint-Esprit. D'où vient que le Verbe est le Fils du Père, et que le Saint-Esprit n’est pas le Fils des deux Personnes qui le produisent ? Les théologiens ont beau raisonner sur ce point, dit Saint Athanase ; il faut demander à Dieu qu'il le révèle à son Eglise ou attendre qu’il nous le fasse voir dans le ciel, car jusqu'ici on n’a rien dit qui puisse nous satisfaire : Petendum ut reveletur, aut expectandum ut videatur.

C'est une perfection dans le Père d’engendrer; c’en est une dans le Fils de conspirer avec le Père à la production du Saint-Esprit; ces deux perfections ne se trouvent

* point en la troisième Personne; et cependant elle n’est

pas moins parfaite que les deux autres. Davantage : ia paternité et la divinité ne sont qu’une même chose dans le Père; et cependant il communique la divinité à son Fils et se réserve à lui seul la paternité. Enfin, pour être Dieu il n’est pas nécessaire d’engendrer, ni de rien produire, puisque le Saint-Esprit, qui est Dieu, ne produit rien dans la divinité; et cependant si dans Dieu il n’y avait une génération et une production infinie, il n’y aurait point de Dieu. Voilà, Messieurs, une partie de ce que la foi nous oblige de croire de l’adorable Trinité. Mais quel secours notre esprit peut-il attendre de la raison pour faciliter cette créance? Les autres perfections divines sont peintes dans les créatures; et pour peu qu'on veuille étudier l’univers, il est aisé d'y

découvrir la bonté, la sagesse et la puissance de Celui qui l’a créé.

Les saisons et les éléments, dit Saint Prosper, sont comme des livres publics où, dès le commencement du monde, on à pu s’instruire de la grandeur de notre Dieu. Le ciel est comme l’image de cette nature immense qui renferme toutes choses, qui ne peut être borné par aucun lieu. La terre nous représente son être immuable, la mer nous exprime dans ses abimes les secrets de cette Sagesse, que nul esprit ne peut sonder et’ qui accabie ceux qui veulent trop l’approfondir. Il n’est point de si petite fleur qui ne nous fasse l'éloge de sa beauté, point de si petit atôme qui ne nous prêche sa toute-puissance. C’est pour cela que les saints ne voient rien ici-bas qui ne les fasse ressouvenir de Dieu, qui ne les enflamme toujours davantage en son amour, parce que toutes choses leur apprennent qu’il est bon, qu’il est infiniment aimable : Cœlum et terra clamant, Domine, ut amem te, s’écriait Saint Augustin : Seigneur, le ciel et la terre me disent que je dois vous aimer, et ils me le disent d’une voix bien haute et bien éclatante, ou plutôt, ils me le disent par un million de voix que Dieu est éternel, qu'il est beau, qu'il est bienfaisant, qu'il est plein d'amour pour nous. Mais, si nous leur demandons combien il y a de personnes en Dieu, et s’il est vrai que leur multiplicité ne détruit point l'unité de son essence, toutes ces voix sont, ou muettes, ou trompeuses ; elles ne sauraient nous instruire sur ce point, elles pourraient même nous faire tomber dans l’erreur, si nous voulions les écouter. C’est pour cela que le même Saint Augustin,

ayant expliqué ce mystère, dans une lettre qu’il écrit à Consentius, il ajoute : Lorsque vous lirez toutes ces choses, gardez-vous bien d'en chercher des images parmi les créatures sensibles; au contraire, détournez, désavouez, renoncez, rejetez, chassez, fuyez tout ce qui se présentera de corporel à votre imagination : Quidquid tibi, cum ista cogitas, corporeæ similitudinis occurrerit, abige, abnue, nega, respue, abjice, fuge.

Mais d'où vient que toutes les autres perfections divines paraissent, dans les créatures, comme en autant de miroirs, et qu’on n’y voit pas un seul trait de la Trinité, quoique les trois Personnes aient eu part à la création de tous les êtres? La raison qu'en rend Saint Thomas, c’est que les Personnes divines n’agissent pas au dehors par les perfections qui les distinguent entre elles, mais seulement par celles qui leur sont communes. Le monde est bien l’ouvrage du Père, du Fils et du Saint-Esprit; mais il n’est l'effet, ni de la paternité du Père, ni de la filiation du Verbe, ni de la spiration active ou passive du Saint-Esprit, comme on parle dans l'Ecole. Il est l’effet de la sagesse, de la puissance, de la beauté et de la bonté, qui sont tous attributs qui conviennent également à tous les trois. De toutes les qualités d’une cause nous ne pouvons connaitre par les effets que celles qui contribuent à la production des mêmes effets. C’est ainsi que l’image du soleil, peinte dans une eau bien claire, ne nous représente, ni la fécondité, ni la chaleur de cet astre, mais seulement sa lumière, parce qu'il n’y a que la lumière qui ait travaillé à ce portrait. On peut bien connaître, à voir une statue

de marbre, si celui qui l’a taillée entend son art, s'il a du feu et de l'imagination ; mais vous ne Jugerez pas, par son travail, s’il est noble ou roturier, s'il est lâche ou intrépide, parce que, ni la naissance, ni le courage du sculpteur n’ont rien contribué à faire cette figure ; il n'y a employé que sa science et sa main. De même les créatures peuvent bien vous apprendre que le Seigneur est sage et qu’il peut tout ce qu’il veut, parce que c'est sa sagesse et sa puissance qui les ont créées ; mais elles ne peuvent pas vous marquer la distinction qui se trouve entre le Père et le Fils, parce que les qualités qui distinguent ces adorables Personnes n’ont aucun rapport avec la création. Comment est-ce donc que notre esprit pourrait parvenir à la connaissance de ce mystère, si de toutes les créatures, où il a plu à Dieu de se peindre, il n'y en a pas une qui nous représente ce merveilleux trait?

Je sais que, pour nous faire entendre ce que la foi nous enseigne de la Trinité, les Pères en ont cherché des figures parmi les choses naturelles, soit spirituelles, soit sensibles. Considérez votre âme, dit Saint Augustin, au deuxième livre de ses Confessions; vous y trouverez l'être, la connaissance et la volonté. Il y a quelque distinction entre ces trois choses et cependant elles ne sont qu'une même essence, qu’une même âme. Dans le soleil, dit Tertullien et plusieurs autres Pères après lui, on peut distinguer la lumière qui est comme la substance du soleil, l'éclat qui est comme la beauté de la lumière, et la chaleur qui en est comme l'efficacité et la vertu. La lumière répond à la première Personne; le Fils, que

l'Ecriture appelle la splendeur du Père, n’est pas mal exprimé par le rayon; et l’ardeur est le véritable symbole de l'Esprit-Saint, qui est l'amour du Père et du Fils. Saint Basile trouve encore une image de ce mystère dans l’arc-en-ciel : c’est une nue, dit ce Père, qu'un même rayon peint de trois couleurs différentes. Saint Denis d'Alexandrie le compare à l’eau d’une fontaine qui, venant à couler, fait un ruisseau, lequel produit enfin un fleuve, voilà une même eau qui a trois différents noms. Mais, après avoir compris toutes ces similitudes, gardez-vous bien, dit Saint Augustin, de penser que vous avez conçu le mystère de la Trinité. Sed cum invenerit in iis aliquid, non jam se putet invenisse illud, quod supra ista est incommutabile. En effet, dans toutes ces trinités créées, s’il m'est permis de parler ainsi, ou la distinction n’est pas réelle, ou l'unité n’est qu'apparente : ce sont trois noms donnés à la même chose ou trois choses qui n’ont qu’un seul nom. Mais dans Dieu, la distinction et l’unité sont également réelles. Il est vrai que le Fils n’est pas le Père, et il est vrai néanmoins qu'il est une même chose avec le Père. De sorte, Messieurs, que les comparaisons qu'on apporte en cette matière peuvent bien nous aider à apprendre ce que la foi nous enseigne, mais non pas à comprendre ce que nous croyons.

Mais que suit-il de tout ce discours? L'obscurité de ce grand mystère doit-elle affaiblir notre foi? Devons-nous douter de ce que Dieu nous apprend, parce que nous ne pouvons pas le concevoir? Ce n’est pas le sentiment des Saints Pères qui soutiennent, au contraire, qu'il ne

peuty avoir de foi sans ténèbres. Quelle vertu serait la foi, dit Saint Léon, et comment Saint Paul aurait-il dit que c’est elle qui nous justifie, si elle consistait à croire ce qui est évident aux sens ou à l'esprit ? Serait-ce faire un grand sacrifice à Dieu que de suivre son jugement, lorsqu'il s’accorderait avec le nôtre, que de reconnaître des vérités qu'on ne pourrait nier sans extravagance ? Mais ne serait-ce pas traiter le Seigneur de la manière du monde la plus insolente et la plus indigne que de lui demander raison de tout ce qu’il dit, que de ne vouloir rien croire sur sa parole, que de nous défier de son témoignage, au point d'exiger des preuves sensibles de tout ce qu’il daigne nous révéler ?

Quoi, ce petit esprit, dont les vues sont si courtes et si bornées, qui ignore les choses les plus communes, qui s’embarrasse, qui se confond, qui se trompe tous les jours dans la discussion des affaires les moins embrouillées, qui a besoin d’être conduit, d’être redressé, d’être corrigé à toute heure; cet esprit, dis-je, osera examiner ce qu'on lui annonce de la part de son Créateur et délibérer, s’il doit ajouter foi à ses oracles! Quelle témérité, quelle audace de prétendre soumettre au jugement de la raison l’Auteur même de la raison, que de vouloir opposer ce faible rayon de lumière, qu’il nous a communiqué en nous tirant du néant, à cet abime infini de clarté qui éclaire tout et que nul regard ne peut soutenir, non pas même celui des plus hautes intelligences ! Combien le véritable chrétien est-il plus judicieux et plus sage, qui, sachant que le Seigneur ne peut, ni nous tromper, ni se tromper soi-même, croit aveuglément tout ce qu'il lui

ordonne de croire, qui se réjouit de trouver parmi les vérités catholiques des points qui semblent choquer toute vérité, pour avoir lieu de lui donner des marques d'une soumission plus parfaite!

Parlez, Vérité éternelle et immuable, parlez au plus indigne de vos serviteurs! Parlez: je crois fermement tout ce que vous dites, quoique je ne le voie pas, quoique mes sens s'opposent à ma créance, quoique ma faible raison semble la combattre, quoique je n’en aie point d’autres preuves que votre parole même. Vous avez révélé à votre Eglise le mystère adorable de la Trinité; vous commandez à tous vos fidèles de confesser qu'il n'y à qu'un Dieu, quoiqu'il y ait trois personnes divines ; que le Père est distingué du Fils, que le Père et le Fils sont distingués du Saint-Esprit, quoiqu'ils aient tous trois la même nature, la même divinité; qu'ils sont tous trois sages, tous trois immenses, tous trois éternels, et qu'ils n’ont pourtant qu’une éternité, qu’une immensité, qu'une sagesse ; que, non seulement ils sont également puissants, également bons, mais même qu'ils n'ont qu’une même puissance et une même bonté; que nous leur devons à tous trois une égale obéissance, et que cependant nous n’avons qu’un maitre ; que le Père n’a point de principe ; que le Fils est engendré du Père; que le Père et le Fils n’engendrent pas le Saint-Esprit, mais qu'ils le produisent ; que nonobstant cet ordre de production il n’y a, ni primauté, ni prééminence entre ces divines Personnes; que l’une ne dépend pas de l’autre, quoique l’une procède de l’autre.

Mon Dieu, je confesse que je ne comprends rien à

toutes ces choses, que tout cela passe, trouble, confond mon intelligence ; que, si je consulte mes connaissances naturelles, tous ces mystères me paraissent non seulement peu vraisemblables, mais positivement faux, impossibles, chimériques, contraires aux principes de toutes les sciences, aux principes mêmes de la nature. Et cependant je les crois, je les adore et je suis si certain de leur vérité que je ne fais pas difficulté de fonder sur cette créance toute l’espérance de mon bonheur éternel. Quand je verrais de mes yeux, quand je toucherais, pour ainsi dire, des choses si extraordinaires, je ne laisserais pas d’en douter. Que dis-je, d'en douter ? Je ne laisserais pas de les tenir pour très fausses. Non, je n’en croirais pas à mes propres yeux; je me défierais de ceux de mes sens qui sont le moins susceptibles d’illusion. Nul témoignage ne me paraïîtrait recevable en faveur de ces étonnantes vérités. Mais, puisque vous avez parlé, Seigneur, c’est en vain que mes sens et ma raison même se révoltent. Je n’ai pas une goutte de sang que je ne verse avec plaisir pour souscrire à tout ce que vous me proposez de plus incompréhensible. Il faut que cette fière et orgueilleuse raison plie sous le joug que vous daignez lui imposer ; et je ne trouve pas qu'il faille user de beaucoup de violence pour l’y réduire. C'est elle-même qui m'apprend que vous êtes la souveraine Raison, qu'il est ridicule de vouloir s'opposer à votre autorité infinie; qu’il n’est rien de plus raisonnable que de se soumettre à vous, mon Dieu, qui nous avez formés de rien, à vous qui n’ignorez rien, à vous

qui nous aimez si tendrement et qui ne pourriez pas

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nous engager dans l'erreur, quand même vous nous haïriez de tout vous-même.

Voilà, chrétiens Auditeurs, ce que nous devons croire de la Trinité, et comment nous le devons croire. Le mystère est incompréhensible, et il le faut adorér, sans écouter la raison qui s’y oppose. Je m'en vais vous faire voir qu'il n’est pourtant pas incroyable et qu'il faut au contraire avoir renoncé à toute raison pour en douter. C'est ma seconde partie.

SECONDULPOINT

Je sais qu’il y a des personnes qui pensent que la foi est entièrement aveugle, et que nous croyons sans avoir aucune raison de croire. Mais c’est une erreur que les libertins tâchent d'introduire dans le monde pour servir de prétexte à leur incrédulité. La foi pourtant a ses yeux, dit Saint Augustin : Habet fides oculos suos, quibus quodammodo videt verum esse, quod nondum videt. Elle voit en quelque manière la vérité des choses qu'elle ne voit pas. Il y a divers motifs qui rendent croyables les mystères les plus obscurs; et pour ce qui regarde en particulier celui que nous honorons en ce jour, je prétends que son obscurité même le rend plausible et qu’elle en facilite merveilleusement la créance.

L'Eglise nous oblige de croire qu'il y a trois Personnes en un seul Dieu. C’est une vérité incompréhensible, j'en conviens. Mais pour être incompréhensible, est-elle pour cela moins vraisemblable ? N’est-il pas au contraire très

vraisemblable que Dieu a une manière d’être toute différente de celle des créatures et infiniment élevée audessus de toutes nos conceptions ? Vous êtes choqué de cette apparente contradiction qui se trouve entre l'unité de nature et la multiplicité des Personnes : c’est que vous n’en pénétrez pas le mystère. Que si c’est cela même qui vous choque, qu'on vous propose comme un objet de foi divine un mystère impénétrable, vous serez bientôt réduit à ne rien croire de toutes les vérités catholiques, puisqu'il n’en estaucune que l’esprit humain puisse concevoir. Est-il quelque chose en Dieu qui ne vous passe? Pouvez-vous comprendre comment il remplit tous les lieux, quoiqu'il soit indivisible; de quelle manière le temps à venir et le passé même lui sont présents, et comment de rien il a fait toutes choses? Il donne le mouvement à tout ce qui se meut, et néanmoins il est immobile. Il allie en soi une justice infinie avec une infinie miséricorde. Il souffre mille désordres dans le monde qu’il nè tient qu’à lui d'empêcher, et toutefois on ne peut pas le gouverner avec plus de sagesse. Faut-il s'étonner si l’être de Dieu renferme des choses qui paraissent s’entre-détruire, puisque ses jugements mêmes sont si profonds que notre esprit croit y découvrir des contrariétés toutes visibles, lorsqu'il ose les examiner? Avez-vous jamais Compris pourquoi c’est que Dieu permet qu'un saint tombe et qu’il se damne au même temps qu’il relève un pécheur et qu'il le sauve ; pourquoi, avant tous les siècles, il a résolu d'éclairer certains peuples et d’en laisser d’autres dans les ténèbres, de prodiguer à quelques chrétiens toutes ses grâces et

de n’en donner à quelques autres qu'autant qu'il leur en faut pour se sauver à grand'peine ? Y a-t-il jamais eu de docteur si subtil, si pénétrant, qui ne se soit perdu dans la considération de toutes ces choses, s’il a été assez téméraire pour vouloir les approfondir? Ne sommesnous pas contraints, à la vue d’une conduite si mystérieuse, de fermer les yeux, de renoncer à toutes nos lumières, d’avouer notre ignorance et de nous écrier avec Saint Paul : O altitudo divitiarum sapientiæ et scientiæ Dei! Quam incomprehensibilia sunt judicia ejus, et investigabiles viæ ejus! O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles.

Mais nous voulons comprendre Dieu, nous qui n'avons pas encore compris le moindre de ses ouvrages, nous qui ne nous comprenons pas nous-mêmes? Qui me dira par quels ressorts l’âme agite le corps qu’elle anime et comment le corps communique à l’âme, qui est toute spirituelle, les passions dont il est troublé? Comment est-ce, Messieurs, que vous formez une pensée, que vous en conservez l’image en votre mémoire, que tous les objets qui sont jamais entrés par vos sens se sont peints en votre imagination, que vous les y cherchez, que vous les y trouvez, quand il vous plait, que vous les voyez, que vous en jugez, comme s'ils étaient présents ? Comment est-ce que, durant le sommeil, vous croyez agir, parler, entendre et faire tout ce qu'on fait, quand on veille ? J'ouvre les yeux, et voilà que les portraits de tout ce qu’il y a de personnes en cette église y sont tracés en un instant, sans qu'ils se confondent ou qu'ils

s’effacent les uns les autres, quoique l’espace où ils sont tous rassemblés soit indivisible. Je parle, et ma voix frappe d’abord toutes vos oreilles, et porte ma pensée en votre esprit. Comprenez-vous ce que c’est que cette voix ? Comment elle se multiplie, comment elle se fait sentir, comment, en touchant l’organe matériel de l’ouiïe, elle vous instruit de mes plus secrets sentiments ?

Parcourez toute la nature, c’est une étude qui est d’une très grande utilité et qui est accompagnée d’un plaisir incomparable, parcourez, dis-je, toute la nature, vous n’y trouverez rien qui ne vous cause de l’admiration, rien qui ne vous humilie et qui ne vous fasse connaître votre ignorance. Quel prodige qu'un moucheron renferme en un si petit espace toutes les parties qui servent aux fonctions de la vie, tous les ressorts qui sont nécessaires pour voler, pour marcher, pour faire mille mouvements différents, de la tête, des pieds, des ailes et de tout le corps ? Comment d’un petit pépin jeté dans la terre, se forme-t-il un grand arbre qui se charge ensuite de fleurs et de fruits ? Comment d’un oignon sec qu'on plante dans un fumier sort-il tous les ans une fleur parfumée, peinte de mille couleurs si éclatantes ? Comment un œuf se change-t-il en un poussin? Et comment ce poussin croit-il insensiblement et pousse-til de lui-même de quoi se couvrir et se défendre du froid ?

Mais quoi! tous les ouvrages de Dieu sont incompréhensibles, ils sont produits, ils subsistent, ils se multiplient par des voies inconnues aux esprits les plus pénétrants; et nous prétendrions que dans le Créateur

tout fût semblable et proportionné aux sombres lumières de notre esprit! Les créatures sont les degrés par où nous pouvons monter jusqu'à Dieu : quelle présomption à qui est encore au premier degré de vouloir déjà toucher au faite? Exercez votre subtilité à découvrir les causes de tant de merveilles qui arrivent dans la nature, avant que de vous attacher à la contemplation de son Auteur. Faites votre essai du moins sur une feuille d’arbre ou sur un insecte, et ne trouvez pas étrange qu'il y ait en votre Dieu quelque chose d’incompréhensible, que vous n'ayez compris ce qu'il y a d’admirable en ses créatures que vous méprisez.

Pour moi, chrétiens Auditeurs, je me défierais de notre religion, si elle m’obligeait d’adorer quelque chose que je pusse concevoir. Quand je n'aurais jamais entendu parler de la Trinité, je n'aurais pas laissé de croire que l'être de Dieu est un mystère que nul entendement créé ne peut éclaircir. De sorte que, quand j'apprends qu'il subsiste en trois Personnes distinctes, ce dogme me paraît d'autant plus plausible qu'il est plus opposé aux principes ordinaires. J’en doute d’autant moins que je le puis moins comprendre. |

Mais ce n’est pas seulement pour cette raison que l'obscurité de ce mystère nous le doit rendre croyable ; en voici une seconde qui est démonstrative en cette matière. C’est que tout obscur, tout incompréhensible qu'il est, il n’a pas laissé d’être cru de toute la terre. Ce ne sont pas seulement les apôtres qui en ont fait le principal article de leur créance ; toutes les nations l’ont

tenu pour indubitable et, depuis plus de mille et six

cents ans, ç’a été la pensée de tout ce qu’il y a eu de savant dans l’univers.

Je vous laisse à penser si les Grecs furent d’abord choqués de cette proposition qui renversait toute leur philosophie. Ils demandèrent des preuves, des démonstrations. Ou on leur en donna, ou on ne leur en donna point ; si on leur en donna, il y en a; si on ne leur en donna pas, quel miracle ! Nous qui avons été élevés en cette créance, nous avons de la peine à nous y soumettre, notre esprit se révolte quelquefois ; et des docteurs qui jusqu'alors n'avaient rien avoué à quoi ils n’eussent été forcés par la raison, combien devaient-ils étre éloignés de recevoir une doctrine si nouvelle et qui semblait se détruire elle-même? Cependant ils l'ont cimbrassée, et non seulement une secte, mais toutes les sectes se sont accordées à la recevoir. Il faut nécessairement que Dieu ait agi, qu'il se soit fait entendre au fond des cœurs, qu’il ait fait des miracles pour persuader à tous les peuples ce qu’ils ne pouvaient pas concevoir.

Quelle serait notre incrédulité, chrétiens Auditeurs, si des philosophes et des idolâtres, si tout l’univers ayant cru aveuglément le mystère de la Trinité, nous nous scandalisions des difficultés que notre esprit y découvre? Vous demandez des raisons. Athènes, Rome, Carthage n'en demanda point : on leur ordonna de croire, sans examiner ; du moins, on ne leur en donna point et ils crurent.

Je sais que quelques théologiens en ont rendu, qu’ils ont prétendu que la Trinité pouvait être démontrée. Leurs raisons sont trop subtiles pour être débitées hors

de l'Ecole. Je ne sais même si tout ce que j'ai dit sera entendu de tout le monde. Mais afin que personne ne sorte d'ici sans quelque profit, ceux qui n’ont point de lettres peuvent aisément se consoler sur ce qu'ils en savent toujours assez pour croire et que la science n’est pas une chose nécessaire pour la charité. Si vous n'aimez pas ce Dieu dont vous auriez de si belles connaissances, elles vous seraient inutiles : Ef si habuero omnem scientam. Au contraire, si vous aimez beaucoup Dieu, il importe peu que vous en ayez ces Connaissances si sublimes qui enflent bien souvent ceux qui les possèdent au lieu de les sanctifier. Or il est certain, chrétiens Auditeurs, et voici qui est bien consolant pour le peuple, et même pour toutes sortes de personnes, il est certain que les plus ignorants peuvent parvenir à la perfection de la charité.

La foi qui est dans eux la racine de cette charité, cette foi sans science, quels avantages n'a-t-elle pas ? Indépendante des gènantes subtilités de l'Ecole, inaccessible en quelque sorte aux motifs humains, elle en est plus libre, plus humble, plus simple : la charilé naissant sur une racine si pure, quels progrès ne doit-elle pas faire? Loin donc de demander à être éclairés sur les divins mystères, demandons, à l'égard de la foi en ces mystères divins, cette simplicité d'enfant qui, selon la parole de Jésus-Christ, nous ouvre le royaume des cieux ; aimons avec cette candeur un Dieu qui, en se cachant à notre esprit, se rend sensible à notre cœur. Nous ne comprenons point la supériorité de son être ; mais par là ne concevons-nous pas que cel être supérieur devenant la récompense de notre foi et de notre

charité, cette récompense est au-dessus de tout ce que nous voyons, au-dessus même de tout ce que nous pouvons penser ? Adorons notre Dieu dans son incompréhensibilité, en captivant à ses yeux toutes les lumières de notre esprit. Aimons-le dans sa bonté infinie, en donnant à la charité toute son étendue. Aimons-le sur la terre, où il se dérobe à nos yeux, pour mériter de le voir, de l'aimer dans le ciel, tel qu’il est. Ainsi soit-il (1).

(1) Le manuscrit du Vénérable s’arrêtait où commencent les caractères italiques. Tout ce qui est imprimé avec ces caractères est la conclusion ajoutée dans l’édition de 1757,

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