XVIII SERMON
POUR
Ego rogabo Patrem, et alium Paraelitum dabit vobis, Spiritum veritatis, quem mundus non potest accipere.
Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre Consolateur, l'Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir.
É (Saint Jean, ch. 14.)
Le Saint-Esprit ne se donne pas au monde, parce qu’il est tout charnel; le monde refuse l’Esprit de vérité, parce qu’il ne subsiste que par le mensonge que la vérité détruit.
: Quoique l'Evangile soit plein de malédictions et d’anathèmes prononcés contre le monde, je ne sais si l’on y trouvera rien de plus terrible que ces paroles du Fils de Dieu, par lesquelles il déclare ce monde incapable de recevoir le Saint-Esprit. Cet Esprit, quem mundus non potest accipere, est une lumière qui peut dissiper les plus épaisses ténèbres, une ardeur qui
purifie en un moment les âmes les plus souillées, qui réveille les plus endormies, qui échauffe les plus froides ; c'est un esprit de sagesse et de conseil, capable de tout réformer, de tout rétablir, de faire servir le désordre même et la confusion à l'établissement et à la conservation d’un ordre constant et inaltérable; c’est un Esprit de force à qui rien n’est impossible et par qui tout devient aisé, qui amollit les cœurs les plus durs et qui adoucit les choses les plus amères ; un Esprit de paix qui s’insinue sans bruit, qui ne trouble rien, qui porte au contraire et qui entretient le calme partout, qui inspire une joie tranquille, qui bannit toute crainte, toute défiance ou, ce qui est encore plus merveilleux, qui rassure, qui réjouit par la défiance même et par la crainte qu'il communique : Qui timet Dominum, nihil trepidabit, et timor Domini delectabit cor.
Que vous êtes heureuses, Ames chrétiennes, vous à qui cet Esprit a été donné et qui en avez été remplies ! Vous seules pouvez comprendre l'excellence de ce grand don : vous seules pouvez déplorer assez le malheur du monde qui n’y a point eu de part, qui n’est pas même capable d'y en avoir. Mais quel est donc ce présent que le ciel fait au monde, quoique le monde ne soit pas en état d'en profiter? Pourquoi l'envoyer avec tant d'éclat, s’il ne peut pas être recu? Pourquoi ne peut-il pas être reçu, s’il est offert? Quel est ce monde à qui une si grande grâce est présentée? Quelle est cette impuissance qui la lui rend inutile? Ce sont là des mystères qui ne sont pas impénétrables ; il sera même fort aisé de les éclaircir, s’il plait à l'Esprit de vérité de nous favoriser d’un
pu
seul rayon de sa très pure lumière. Demandons-lui cette grâce par la prière ordinaire. Ave Maria.
Je ne saurais bien faire comprendre pourquoi c’est que le monde ne peut pas recevoir l'Esprit de Dieu, que je ne dise en deux mots ce que c'est que recevoir cet Esprit, quel est ce monde qui ne peut pas le recevoir et en quoi consiste cette impuissance. Il est certain que les apôtres avaient déjà reçu le Saint-Esprit avant l’Ascension du Fils de Dieu, puisqu'ils avaient reçu la grâce et la foi, et que Jésus, en soufflant sur eux, leur avait dit: Accipite Spirilum Sanctum : recevez le Saint-Esprit. Cependant il ne laisse pas de le leur promettre tous les jours; il prétend les consoler de son départ en leur faisant espérer ce Consolateur ; il leur déclare que, s'il ne monte pas au ciel, il ne pourra pas le leur envoyer. Est-ce qu'à la Pentecôte ils reçurent un Esprit différent de celui qui leur avait été donné? Non, Messieurs, ce fut le même Esprit; mais il leur fut donné d’une autre manière. Ils l'avaient reçu auparavant; mais ils n’en avaient pas été remplis. Il descend aujourd'hui avec tous ses dons les plus exquis, il les verse tous dans l’âme des disciples assemblés et il ajoute à leur foi une intelligence si parfaite, un courage si héroïque, une charitésifervente qu'il n’y a plus pour eux, ni obscurité dans les mystères, ni difficultés dans les travaux, qu’il y a même de la douceur, un plaisir incroyable à souffrir, à mourir pour leur bon Maitre (1).
() C’est là le résumé du Sermon XVIHE.
Vous me demanderez peut-être si cet Esprit-Saint se communique encore en nos jours avec cette plénitude. Il n’en faut pas douter, chrétiens Auditeurs ; mais ce n’est pas au monde qu’il fait une grâce si signalée, c'est-à-dire, comme l'explique Saint Augustin, que ce n’est pas aux personnes qui aiment le monde et sa vanité, qui s’y plaisent, qui s’y attachent, qui se rendent esclaves de ses sentiments, qui sont chrétiens, à la vérité, mais qui règlent leur vie sur des maximes tout opposées à celles de Jésus-Christ. Ces personnes ne reçoivent point cette abondance de grâces surnaturelles ; elles ne sont point pénétrées et embrasées de ce feu divin, et il est même impossible qu'elles le soient. Quand je dis qu’il est impossible, je veux dire qu'il y a une extrême difficulté. Oui, il est difficile et même très difficile que le monde recçoive cet Esprit de vérité, parce qu'il est esprit et parce qu'il est vérité. D'un côté, il n’est rien de si matériel que le monde, et de l’autre, il n'est rien de si chimérique; il se nourrit de chair et de sang, il se repaît d'illusions et de vains fantômes. C’est pourquoi le Saint-Esprit ne se donne pas au monde et le monde lui-même ne veut pas le recevoir. L'Esprit de vérité se refuse au monde, parce que le monde est tout charnel; c’est le premier point : le monde refuse l'Esprit de vérité, parce qu’il ne subsiste que par le mensonge que la vérité détruit; c’est le second point, et tout le sujet de cet entretien.
PREMIER POINT
Saint Augustin, en divers endroits de ses ouvrages, demande pourquoi c’est que Dieu, étant de sa nature un Être tout spirituel, et, par conséquent, le nom d’Esprit- Saint convenant également aux trois Personnes divines, il est néanmoins attribué plus particulièrement à la troisième. Sans m'arrêter aux subtiles raisons que ce Père et les autres théologiens en ont rendues, on peut dire, si je ne me trompe, qu'il est appelé esprit, pour marquer la sainteté de ses opérations et l'opposition particulière qu'il semble avoir avec la chair. En effet, le Père a créé cette chair et il la conserve par sa puissance; le Fils l’a élevée jusqu’à la divinité en s’unissant à elle personnellement ; mais il semble que le Saint-Esprit ne veuille avoir aucun commerce avec elle; ce n’est qu'à l’âme qu'il se communique; c’est dans elle seule qu'il opère. Et non seulement il n’opère rien dans la chair ni pour la chair, mais le premier sentiment qu'il inspire à l'âme dont il s’est rendu le maître, c’est la haine de cette partie matérielle qu’il ne cesse de persécuter comme sa plus mortelle ennemie, jusqu’à ce qu'il l'ait tout à fait domptée, qu'il l’ait réduite à une entière soumission, qu'il l’ait comme détruite et anéantie. Je me représente un général, qui ne s’est pas plus tôt emparé d’une citadelle qu'il tourne contre la ville qui en est commandée toute l'artillerie qu'il y rencontre, qui la foudroie jour et
nuit, jusqu'à ce qu'il l'ait ruinée ou entièrement assujettie.
Cela étant supposé, si le Saint-Esprit a tant d'opposition avec la chair, s’il la persécute, s’il porte l’âme à lui faire une guerre si cruelle, comment pourrait-il établir sa demeure dans un homme dont l'âme serait elle-même toute charnelle ? J'appelle, avec Saint Bernard, une âme charnelle celle qui ne sort jamais par les sens que pour s'attacher aux objets sensibles, et qui ne revient jamais à elle-même que chargée des images de ces mêmes objets dont elle est toujours occupée. Une âme charnelle est celle qui met son plus grand soin à parer et à embellir son corps, à lui conserver sa santé et son embonpoint, à lui épargner toutes sortes de travaux, à lui procurer toutes les commodités, toutes lés douceurs de la vie. Une âme charnelle est celle qui n’estime que ce qui flatte la chair, qui n’est touchée que des biens et des plaisirs d’ici-bas, qui ne peut s'élever au-dessus des choses terrestres, ni par ses désirs, ni par ses pensées.
L'esprit de l’homme se trouve gêné dans ce corps auquel le Créateur l’a attaché; il est comme accablé de son poids, il n’y exerce ses fonctions qu'imparfaitement et avec peine, à cause du peu de proportion qu'il y a entre ses facultés spirituelles et les organes matériels dont il est obligé de se servir. Combien l'Esprit de Dieu, qui est infiniment plus pur, plus éloigné de la matière, s’accommodera-t-1l moins d’une âme qui est toute corporelle et qui semble avoir renoncé à tous les avantages de sa nature? Une âme ainsi plongée dans les délices et qui se rend esclave des plaisirs et des passions du corps
cette âme, dis-je, s'émousse, pour ainsi dire, elle perd tous les jours quelque chose de sa délicatesse et de sa pénétration, elle devient lente et peu propre pour les sciences humaines, elle ne conçoit plus, elle ne pense plus, elle ne raisonne plus, ni si promptement, ni si finement à l'égard des objets même naturels. La philosophie, au sentiment des païens, demandait des hommes éloignés de la volupté, indépendants de leurs appétits sensuels, accoutumés à réprimer les désirs de la nature et à ne se rendre qu'avec peine à ses plus pressantes nécessités. Et vous voudriez que des chrétiens tout terrestres, qui ne songent qu’à ce qui peut rendre la vie, ou plus longue, ou plus agréable, fussent capables de cette sagesse surnaturelle, de ces divines lumières que le Saint-Esprit répand dans les âmes pures! Animalis homo non percipit ea, quæ sunt Spiritus Dei; stultitia enim est illi, et non potest intelligere, dit Saint Paul : L'homme animal, c’est-à-dire l’homme charnel, n’est point capable des choses qu'enseigne l'Esprit de Dieu ; elles lui paraissent une folie et il ne les peut pas comprendre.
Il serait à souhaiter, Messieurs, que l’expérience ne nous eût pas si bien appris cette vérité : nous n’en avons tous les jours que trop de preuves. Nous voyons, dans ces âmes attachées au monde, si peu d'ouverture pour la science du Saint-Esprit qu’elles n’en entendent. pas même les termes. C’est en vain qu’on s'efforce de les faire entrer dans ces grandes vérités qui ont coutume de faire les grandes conversions. Nul soin, nulle éloquence ne peut les leur rendre intelligibles. Il est de certains livres que l'Esprit de Dieu semble avoir
dictés lui-même, des livres que les personnes spirituelles n’ouvrent jamais qu’elles n’en sentent sortir comme une flamme qui les éclaire et qui les échauffe en un moment. Un homme du monde lira ces livres, depuis le commencement jusqu’à la fin, sans avoir une bonne pensée et sans former un bon désir. Au sortir d'une prédication, où l’on aura parlé contre la détraction ou contre le luxe, une personne du monde ira entretenir une compagnie de tout ce que la médisance a publié, et des bons, et des méchants, comme si elle n'avait rien compris à tout ce qu'a dit le prédicateur. Elle ira froidement donner des ordres pour de nouveaux habits, pour de nouveaux meubles, où elle sacrifiera à la vanité ce que Dieu destinait à la nourriture des pauvres. Tous les chrétiens voient dans l'Evangile les exemples et les leçons sur quoi ils sont obligés de se former ; ils croient tous que cet Evangile est la parole de Dieu ; ils sont prêts de mourir pour la moindre des vérités qu'il contient; on le lit tous les jours, on le sait par cœur. Et cependant un chrétien charnel, comme si c’étaient toutes vérités impénétrables, non seulement vit d’une vie toute opposée aux règles que le Sauveur nous y a données, mais encore il trouve étrange que quelques-uns s’attachent à les observer, il les bläme sérieusement de ce qu’ils veulent se distinguer des autres, il les accuse de folie, de faire autrement que tout le monde ne fait. Animalis homo non percipit ea, quæ sunt Spirilus Dei; stultitia enim est illi. C'est ainsi que des hommes qui, ayant à la vérité de très bons yeux, mais manquant de connaissance et de goût pour les belles choses, parcourent toutes les figures,
tous les plus rares tableaux d’une galerie, sans rien trouver qui les arrête un seul moment. Ils traiteront même d'extravagance l’étonnement et la surprise d’un connaisseur qui est touché de tout ce qu'il voit, qui demeure immobile à la vue d’un morceau de marbre, qui ne peut assez exprimer le plaisir qu'il goûte à y considérer ces grands chefs-d'œuvre. Un Saint Père compare encore ces hommes charnels à des ignorants qui savent lire à la vérité, mais qui n’entendent pas la langue dans laquelle ils lisent. Ils peuvent juger, dit-il, de la beauté des caractères et de la main de celui qui les a formés ; mais ils ne sauraient entrer dans le sens des paroles, ni dans la pensée de l’auteur. Tout de même, une âme attachée au monde et à ce corps terrestre et mortel ; elle a des yeux pour voir dans les Livres Saints les paroles que l'Esprit de Dieu a dictées ; elle a des oreilles pour entendre tout ce qu'on peut dire de plus touchant dans l'interprétation de ces paroles ; mais elle
; n’a pas cet œil invisible, comme parle Saint Augustin,
cet esprit qui découvre, qui approfondit toutes choses,
jusqu'aux mystères les plus cachés. Spiritus omnia scru-
tatur, etiam profunda Dei. | C’est pour cela que Jésus-Christ déclara à ses apôtres
qu'ils ne pouvaient pas recevoir le Saint-Esprit à moins
qu'il ne se séparât d'eux; parce que, disent les interprètes, il leur restait encore, pour sa présence corporelle, . une attache qui avait quelque chose de charnel et qui était un obstacle à la réception de ce pur Esprit. Si enim non abiero, Paracletus non veniet ad vos. Que si l'amour qu'on avait pour le Sauveur, parce qu'il n'était pas tout
à fait spirituel, rendait ses disciples incapables de recevoir cette abondance de lumières et de dons célestes qui leur fut donnée après son Ascension, faut-il s'étonner que tant d’attaches grossières, tant de passions terrestres qui possèdent notre cœur en ferment l'entrée à ces mêmes grâces et nous causent une si triste et si sombre obscurité ?
Il ne faut donc point trouver étrange que de toutes les nations du monde où l'Evangile a été annoncé, il n’y en ait point qui lui aient résisté davantage ni qui l’aient si tôt abandonné que celles qui ont naturellement plus de pente à la mollesse et qui habitent des régions qui leur fournissent plus de délices, comme les peuples de l'Asie et des Indes Orientales. Il n’y à pas lieu de .s’étonner si dans les villes toutes plongées dans.les plaisirs de la chair, on voit naître tant d'erreurs, tant d'opinions si absurdes sur les matières de la foi; s’il y a si peu de religion dans les cours, et qu’à force de tout accorder à ses sens, on va jusqu'à cet excès de stupidité qu'on doute s'il y a un Dieu, quoique toutes les créatures, chacune en son langage, nous annoncent cette vérité. C’est que tout langage est inconnu aux esprits charnels, dit le grand Saint Hilaire : Omnis sermo carnalibus tenebræ sunt ; c'est que la connaissance des choses surnaturelles est un don de cet Esprit qui a une opposition extrême avec tout ce qui s'appelle impureté et qui ne se communique point aux âmes qui se plaisent dans la boue et dans l’ordure. Bien loin d’être scandalisé de tous ces désordres, c’est pour moi une preuve qui me rend inébranlable dans ma créance, de voir que tous ceux qui
RU
Kpu
s’en éloignent sont toutes personnes impures et voluptueuses ; que de toutes les sectes contraires, il n’y en a pas une seule qui n’accorde aux sens des choses que ma religion leur retranche; et qu'à mesure qu’on se laisse plus emporter à ses brutales passions on devient aussi plus aveugle, plus incrédule, plus hardi à combattre la foi dont je fais profession.
Ce que je dis des lumières du Saint-Esprit se doit aussi entendre de ses divines ardeurs et de tous ses autres dons. Le monde qui, selon Saint Jean, n’est autre chose que concupiscence de la chair, désir des honneurs ou des richesses terrestres, ce monde, dis-je, ne peut pas espérer d’avoir part à ses dons surnaturels ; un feu si pur ne subsiste pas dans une région si basse et couverte de si épaisses vapeurs. Et ceci, Messieurs, peut éclaircir un doute qui fait tous les jours de la peine à bien des gens. Nous admirons peut-être le zèle et l’attention avec laquelle les saints ont coutume de prier; nous leur envions cette constante ferveur qui les porte à faire avec joie tout ce qui peut plaire à Dieu. Nous nous reprochons sans cesse le peu de goût que nous avons pour les exercices de piété, la répugnance que nous sentons à faire notre devoir, la dureté de notre cœur à la vue de nos péchés : en un mot, nous nous plaignons de n'avoir nulle dévotion aux jours les plus solennels et dans les actions les plus saintes. Pour moi je vous avoue que je serais fort étonné, si les choses étaient autrement. Ce zèle, cette vigueur d'esprit, cette componction de cœur, cet amour pour la prière, en un mot, tout ce qu'on appelle dévotion, tout cela, dis-je, ne se peut trouver que
dans des âmes qui ont reçu la plénitude du Saint-Esprit; et je vous ai déjà dit que cette plénitude est une grâce à quoi les âmes mondaines n’ont pas sujet de s'attendre. Sondez un peu votre cœur, Ame chrétienne, et voyez quels sont les sentiments qui y règnent, s’il est détaché de la terre et purgé des vains désirs de la chair, s'il est sans empressement pour tout ce que le monde aime Île plus, s’il n’a que du dégoût pour tout ce qui flatte les sens, s’il a renoncé à toutes les attaches les plus naturelles et les plus fortes. Soyez sûre que l’insensibilité où il est aujourd’hui, les aridités qu'il souffre, ne sont qu'une épreuve qui ne durera pas longtemps et qui sera incontinent récompensée par un redoublement de ferveur et de véritable amour de Dieu.
Mais si vous vous trouvez rempli de l'amour dés créatures, si outre l’attache que vous avez à ce que vous avez, à ce que vous possédez, vous désirez encore ce que vous ne possédez pas ; si vous aimez tout ce qu'aiment les gens du monde ; si vous ne prenez nul soin de combattre, de mortifier les inclinations de la nature, comment vous plaignez-vous de manquer de foi, de contrition, de force, d’onction, de ferveur d'esprit? Ce n'est pas dans de vieux muids, dit ie Fils de Dieu, qu’on met ce vin nouveau qui enivre si doucement les âmes des justes : la chair et le sang ne possèderont pas le royaume du Saint-Esprit. C’est en vain que vous faites des efforts pour retenir cette imagination qui s’égare, pour allumer dans ce cœur quelque étincelle de dévotion, pour l’exciter à quelque mouvement, ou de douleur, ou de joie surnaturelle. Il faut être rempli du Saint-Esprit
pour ressentir ces mouvements ; et pour en être rempli, il faut être vide de toute autre chose. Plût à Dieu que je pusse bien persuader ce point à ceux qui aspirent à la véritable piété! O, si toutes les âmes dévotes pouvaient réduire à l'avenir toute leur dévotion à mépriser et à mortifier leur corps et à réprimer leurs passions, que nous les verrions bien faire d’autres progrès dans la voie de la vertu, et qu’elles recevraient bientôt le comble des grâces qu'elles recherchent inutilement dans leurs froides et embarrassantes pratiques ! Qu'elles seraient éloignées de ces inconstances, de ces inégalités qui décrient la vie dévote et qui souvent nous font perdre en peu de jours le fruit de plusieurs années de bonnes œuvres !|
Croyez-moi, Messieurs, toute dévotion séparée de celleci est chancelante, suspecte, sujette à mille illusions, ce n'est point une dévotion évangélique, elle n’est point un fruit du Saint-Esprit et elle ne nous conduira jamais à une vie véritablement spirituelle. Cette vie, au sentiment de Saint Paul, ne se peut acquérir que par la mort de la chair et par la mortification des œuvres charnelles. Si Spiritu facta carnis mortificaveritis, vivetis. Et ce n’est pas seulement le sentiment de ce grand apôtre; le monde, quoique si charnel lui-même, témoigne d’être scandalisé, lorsqu'il voit que des personnes qui font profession d’être dévotes ne laissent pas d’avoir des passions et d'être dans la vanité et dans les plaisirs, comme Îles autres. Vous savez mieux que moi ce qu'il en dit. Il a raison ; et il serait à souhaiter qu'il füt aussi raisonnable en toutes choses. Mais il est étrange que,
connaissant si bien les illusions des dévots, il ne veuille pas reconnaître ses propres erreurs et qu'il refuse l'Esprit-Saint qui les lui découvrirait. J'ai fait voir que l'Esprit de vérité ne peut être reçu des hommes qui aiment le monde, parce que cet Esprit est ennemi de la chair. J'ajoute que les hommes du monde ne le veulent pas recevoir, parce qu'ils sont ennemis de la vérité. C’est le second point.
SECONDLPOINT
Messieurs, je remarque que toutes les fois que l’Evangile nous parle du Saint-Esprit, il nous fait entendre qu'on aura en lui comme un savant interprète qui nous donnera l'intelligence de tout ce que Jésus nous a enseigné, une lumière qui nous éclaircira les points les plus obscurs de notre créance, un guide qui nous fera entrer dans les mystères les plus profonds ; en un mot, un maître qui nous apprendra toute vérité : Docebit vos omnem veritatem. Comme les hommes sont naturellement curieux, il semble que c’est là un grand motif pour les porter à désirer cet Esprit-Saint : mais comme les hommes du monde sont extrêmement vains et qu'ils ne se repaissent que de mensonges, c'est en effet la véritable raison pourquoi ils craignent de le recevoir. Croyez-vous qu'ils puissent voir sans regret que ce qu'ils aiment, ce qui fait toute leur félicité n’est qu'un masque, une fausse idée de bonheur, qu'ils ont sacrifié ce loisir, cette âme, cette vie solidement et
éternellement heureuse à une idole ridicule, à une chimère et pour des biens qui les rendront malheureux dès cette vie ? Cette âme vaine peut-elle découvrir une si triste vérité sans ressentir la même douleur que souffrirait un avare qui, croyant posséder plusieurs millions en perles et en diamants, apprendrait d’un lapidaire que ce sont toutes fausses pierreries et qui ainsi, en quelque sorte tout d’un coup, passerait de la plus grande richesse dans la dernière pauvreté. Il est vrai, dit Saint Augustin, que les hommes aiment naturellement la vérité; mais comme ils aiment beaucoup d’autres choses avec elle, ils voudraient la rencontrer dans tout ce qu'ils aiment; et rien ne les mortifie d'avantage que quand ils viennent à apercevoir que ce qu'ils aiment n'est que mensonge et que vanité.
C'est une grande vérité que celle que le Sage a déclarée au commencement de l’Ecclésiaste, par ces paroles si remarquables : Vanité des vanités! tout n’est ici-bas que vanité. Saint Jean Chrysostôme conseille à tous les grands de faire graver ces mots sur les entrées et sur les murailles de leurs palais, de se les faire répéter souvent, et durant leurs repas, et dans les assemblées où ils se trouvent. Et certainement il est malaisé de leur donner un plus salutaire conseil : Vanitas, vanitatum, et omnia vanitas. Il est vrai, il n’est rien que de faux dans les honneurs et dans les plaisirs de la terre; nul esprit raisonnable, nulle personne de sens ne peut se défendre d'en convenir. Ce n’est qu'une vaine superficie qui impose à ceux qui veulent bien être trompés. Pour peu qu'on veuille pénétrer dans ce que le monde appelle
grandeur, gloire, prospérité, on ne trouve rien qui réponde à des noms si éclatants ? On n'y trouve rien de réel, rien de solide, tout est vide, tout est vanité.
O enfants des hommes, de quoi vous repaissez-vous ? N’avez-vous point de honte de témoigner tant d’empresment pour des bagatelles? Comment perdez-vous un temps, si précieux et si court, à courir après des fantômes, après une fumée qui vous fuit et qui se dissipe en fuyant? Vous ne le comprenez pas sans doute; l'expérience des autres, votre propre expérience ne suffit pas pour vous détromper ? Mais le Saint-Esprit ne manque jamais de rompre ce charme qui vous aveugle. Du moment qu'on a ouvert les yeux à sa lumière, on voit chaque chose jusqu’au fond et on voit qu'il n’y a que néant et qu'illusion en toutes ehoses. Il fait voir clairement quelle est la brièveté des plaisirs, l’inconstance des honneurs, l’infidélité des hommes et la triste fin où tout cela doit aboutir quelque jour. Il représente les périls qui accompagnent la volupté, les dégoûts qui la suivent, l’infamie qu’elle cause, les troubles qu’elle excite dans l’âme, les maux qu’elle engendre dans le corps et l'éternité des tourments qu’elle traîne infailliblement après elle. Qu'est-ce que c’est que la beauté, la science, la faveur des grands ? Que sont les grands euxmêmes et toutes leurs grandeurs considérés dans ce grand jour? Des ombres qui s’évanouissent. Et tous ceux qui s’y attachent, des enfants, des insensés qui font pitié aux personnes raisonnables. Cet Esprit-Saint imprime dans l’âme une si haute idée de la majesté et de la puissance du Seigneur, elle lui- donne une vue si
DAME nai
claire et si présente de la mort, une pensée si forte de l'éternité que toutes les idées des biens de la vie en sont, ou effacées, ou presque réduites à rien. Cette connaissance si agréable et si utile aux gens de bien, combien croyez-vous qu'elle est amère pour une âme attachée au monde et aux biens du monde ?
C'est pourquoi, bien loin de désirer cette lumière qui leur montrerait leurs erreurs, bien loin de la demander avec instance, ils la refusent opiniâtrément, quand elle leur est présentée ; ils évitent les personnes de qui ils pouvaient recevoir des instructions ; ils fuient la méditation, la lecture, la solitude; ils craignent la vue des objets édifiants : en un mot, ils s’éloignent de tout ce qui peut donner quelque entrée à la grâce et aux leçons de l'Esprit de Dieu. Recede a nobis, lui disent-ils, scientiam viarum tuarum nolaumus. Retirez-vous de nous; pourquoi nous voulez-vous apprendre ce que nous voulons ignorer? Laissez-nous dans des ténèbres qui nous cachent nos maux ou qui nous les font même passer pour des biens. C’est de votre science qu'on peut dire avec vérité que plus on en a et plus on a à souffrir. Qui addit scientiam, addit et laborem. Vous n'avez jamais que des vérités fâcheuses à nous dire; puisque nous ne voulons pas devenir meilleurs, à quoi nous peuvent servir toutes vos lumières, si ce n’est à nous rendre plus malheureux ?
La vaine félicité des gens du monde, Messieurs, n’est pas fondée seulement sur la fausse idée qu’ils ont des choses terrestres, mais encore sur la fausse opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et de leur mérite. Et le Saint-Esprit, qui les
désabuse sur leur sujet aussi bien que sur tout le reste, leur est d'autant plus odieux pour cette connaissance qu'il leur donne d'eux-mêmes à eux-mêmes qu'ils s'aiment encore plus que toute autre chose. Jésus-Christ dit que la première chose que le Saint-Esprit fera sur la terre sera de reprendre le monde de ses péchés. Et cum venerit ille, arquet mundum de peccato. En effet, c’est la première de ses opérations dans les âmes qui le reçoivent ; il leur met leur propre conscience devant les yeux ; il leur reproche leurs défauts d’une manière si pressante et si exacte que les plus pures se trouvent comme accablées et ne peuvent plus se souffrir. Mais quand ce rayon si clair et si vif vient à entrer dans une âme attachée au monde et souillée de mille affections basses et impures, qui peut exprimer l'excès de sa confusion et l’horreur qu’elle se fait à elle-même! Faut-il
’étonner si elle ferme les yeux, si elle tâche d’étouffer cet esprit censeur, d’éteindre cette lumière qui la fait paraître si hideuse et si criminelle ?
Saint Pierre de Damien raconte que, dans le quatrième siècle, le peuple de Ravenne s'étant assemblé pour assister à l'élection de son évêque, laquelle se faisait encore alors visiblement par le Saint-Esprit qui descendait sous la figure d’une colombe, la colombe parut, selon sa coutume, et s’alla reposer sur un nommé Sévère qui s'était caché derrière la porte de l'Eglise. Cet homme vraiment humble n’oublia rien pour l'empêcher de venir à lui ; il la repoussa plusieurs fois et, comme il sentit qu'elle s’attachait à sa tête malgré qu’il en eût, on ne saurait dire les efforts qu'il fit pour la détacher et pour
int Sa
éviter l'opinion que ce miracle allait donner au monde de sa vertu jusqu'alors inconnue. Ce que fit ce saint pour fuir l'éclat et l'estime qui était due à sa sainteté, c'est ce que fait une âme mondaine pour s’épargner la confusion secrète que lui cause la vue de ses désordres. Elle chasse, autant qu'il est en son pouvoir, cet Esprit de vérité dont la présence et les reproches continuels l'importunent. Ne pouvant le fuir au dedans d'’ellemême, elle sort, pour ainsi dire, et tâche de se répandre sur de vains objets, pour éloigner la pensée dé ses crimes qui se présentent à elle sous des formes si monstrueuses. Enfin, comme cet Esprit de vérité rend témoignage aux gens de bien qu'ils sont véritablement enfants de Dieu, Testimonium reddit spiritui nostro, quod simus filii Dei, aussi fait-il entendre fort clairement aux amateurs de ce monde qu'ils sont du nombre de ses ennemis. Il leur fait voir dans eux-mêmes, il leur fait sentir en quelque sorte la marque de leur réprobation. Qui pourrait se plaire dans un jour qui fait voir des choses si désagréables ? Qui ne s’efforcerait de faire taire une voix qui annonce une si funeste vérité ?
Non, Messieurs, on ne saurait ouvrir son cœur à l'Esprit de Dieu qu’on ne se soit purgé de l’amour du monde, qu'on n’ait du moins résolu tout de bon d'y renoncer. Du moment qu'on a conçu le désir de le mépriser, de le haïr, on reçoit avec joie la lumière qui en découvre la vanité; on ne craint plus de se connaître soi-même, parce qu'on sait bien que c’est un moyen nécessaire pour se changer; on écoute volontiers la vérité qui parle dans l’intérieur, parce qu'elle n’a plus
rien à nous dire qui ne doive, ou nous plaire, ou nous être utile. Mais tandis que nous serons encore liés avec ce monde charnel et que nous nous rendrons volontairement ses esclaves, que nous lui donnerons, et nos soins, et nos pensées, que nous voudrons être de tous les plaisirs, que nous ne songerons qu'à vivre avec lui d'une vie douce et conforme aux inclinations de la nature, cet Esprit-Saint aura horreur de notre impureté et nous redouterons sa lumière.
Mais quoi, chrétiens Auditeurs, rien ne sera-t-il capable de nous faire rompre une attache si pernicieuse? Aimerons-nous donc jusqu’à la mort ce monde, que l'Esprit de Dieu a réprouvé et qui nous porte à étouffer l'Esprit de Dieu ; ce monde qui passe, qui disparaît, qui périt et qui nous fera périr infailliblement avec lui? Encore s’il vous était fidèle, ce monde, s’il n'avait rien que d’aimable et d’attirant, vous auriez peut-être quelque excuse. Mais, vous n’en pouvez pas disconvenir, vous vous en plaignez vous-mêmes, on n’y voit qu’injustice et que perfidie. Il est impie, lâche, intéressé, médisant, cruel, ingrat. Il a de l’aversion pour la vertu; et, quoiqu'il aime le vice, il ne laisse pas de haïr les vicieux. Il haïit jusqu'à ses adorateurs; il semble qu'il ne les attire que pour les persécuter. Il a des douceurs, je le veux croire. Mais vous permet-il d’en jouir tranquillement ? N'y vit-on pas dans une défiance, dans un trouble continuel ? N'y a-t-il pas toujours quelque chose à craindre ou à désirer ? Et puis, combien d’amertumes parmi ces douceurs! Combien d’épines aiguës et secrètes ! Combien de chagrins mortels, dont il n’est pas même permis
de se plaindre ! Chose étrange, s’écrie Saint Augustin ; le monde est plongé dans le trouble et dans le désordre. On connait ses vices et ses abominations ; on sent ses coups; on éprouve sa cruauté, et on s’y attache toutefois, et on ne saurait s’en détacher! Que serait-ce, s'il était tranquille et réglé; s’il n'avait rien de rebutant, s'il n'était que fleurs et que miel ? Vous ne voulez donc pas laisser ce monde, ajoute ce Père. Sachez que ce monde vous laissera, que vous n'aurez pas longtemps le plaisir de le posséder et que vous serez privés pour toujours de la gloire de l'avoir fui? Non vis relinquere mundum; relinquet te mundus, etiam si sequaris mundum. Sans parler de la mort qui nous ravira toutes choses et que nous portons peut-être déjà dans les entrailles, qui peut dire en combien de manièrés la beauté peut être ternie et la grandeur humiliée? Manquons-nous d'exemples de l’inconstance des choses humaines? Est-il quelque bonheur si établi qui ne puisse être troublé par la malice des hommes et renversé par la Providence ? Le Seigneur sera-t-il obligé, pour nous sauver, de nous frapper de ses fléaux et de nous arracher au monde par quelque tragique aventure ? Il le fera, sans doute, s’il nous chérit et si nous ne prévenons, par un volontaire sacrifice, la main qui est peut-être déjà levée pour nous frapper. Quel regret si, dans quelques jours, un triste revers, une mort imprévue, une maladie mortelle venait interrompre le cours de notre vie mondaine et nous forcer d'abandonner à la fortune ou à la nature ce que nous refusons avec tant d’opiniâtreté à la grâce du Saint- Esprit et à notre propre conscience ?
Præterit figura hujus mundi: la figure de ce monde passe; c’est un changement de scène continuel, une perpétuelle révolution. Celui qui régnait il n'y a pas longtemps est présentement mangé des vers. Ce malheureux courtisan occupera peut-êtré bientôt la place du favori qui le méprise. C’est une fête aujourd’hui; ce sera demain un deuil. On ne pense qu’à rire et voici l'heure des larmes qui s'approche : Præterit figura hujus mundi. Croyez-moi, Messieurs, attachons-nous à quelque chose de constant et de solide; faisons-nous un bonheur qui soit au-dessus des changements, un bonheur plus parfait que celui que le monde nous peut donner, plus ferme que celui que le monde nous peut ravir : un bonheur qui, bien loin de finir dès ce monde ou avec ce monde, s’accomplisse, au contraire, et devienne éternel en l’autre. Amen.