SOCIÉTÉ AU CABARET
Se promener de long en large sous les tilleuls peut être parfois trèsagréable, excepté pendant la nuit de St-Sylvestre, quand il gèle à pierres fendre et que le vent vous chasse au visage des tourbillons de neige.
Moi, qui courais nu-tête et sans manteau, je ûs enfin cette réflexion, quand je sentis le vent de la nuit souffler à travers les b ou fiées de chaleur que la fièvre me faisait monter
Je passai ainsi sur le pont de l'Opéra j près du ciiâteau — je me dë^ tournai, je traversai le Pont-aux- Ecluses, en laissant la Monnaie derrière moi. — J'e'tais daiis la rue des Chasseurs , tout près du magasin de Thiermann. De douces lumières brillaient à toutes les fenêtres ; j'allais entrer, car j'étais transi de froid, et je mourais d'envie de boire largement de quelque liqueur forte ; en ee moment , une bande joyeuse sortit à grand bruit de la maison. Ils parlaient d'huitres superbes , et du délicieux vin de 1811. « Il avait bien raison , parbleu, » s'écria l'un d'entre eux, que je reconnus , à la lueur d'un réverbère, pour un grand officier de lanciers , « il avait bien raison . ce^
DELANUITDES.-SYLVESTRE. 1-25 lui qui , l'an passé , à Mayence , pestait contre ces faquins d'aubergistes, qui ne voulaient pas, à toute force , en 1794) servir de leur vin de l'an onze. » — Tous riaient à gorge déployée. J'avais fait involontairement quelques pas de plus dans la rue , je m'arrêtai devant un cabaret éclairé par une seule lumière. Le Henri F de Shakspeare ne se trouva -t- il pas une fois descendu à un tel degré de lassitude et de modestie, que la pauvre créature àite petite bière lui vint en pensée? En effet, pareille chose m'arriva *, j'avais soif d'une bouteille de bonne bière anglaise. Je me jetai au plus vite dans le cabaret. « Que demande Monsieur ? » dit l'aubergiste , qui s'avançait vers moi
d'un air riant, et portant la main à son bonnet. Je demandai une bouteille de bonne bière anglaise, une pipe et du tabac, et me trouvai bientôt dans une quiétude bourgeoise si sublime , que le diable la respecta lui-même, et me laissa en repos. — 0 conseiller de justice ! Si lu m'avais vu descendre de ton brillant salon où tu versais un thé parfumé, dans un obscur cabaret où se débitait de la petite bière, tu te serais détourné de moi d'un air bien
fier et bien dédaigneux , et tu aurais murmuré entre tes dents : « Est-il donc étonnant qu'un pareil homme ruine de fond en comble les jabots les plus délicieux ? »
Sans chapeau , sans manteau , je
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. lî-^ devais paraître fort singulier à ces bonnes gens. Une question errait sur les lèvres de l'hôte 5 quand on frappa à la fenêtre; une voix s'écria d'en haut : « Ouvrez , ouvrez , je suis là!» L'aubergiste sortit à la hâte et revint bientôt, tenant deux lumières dans ses mains élevées ; il était suivi d'un homme long et élancé. En passant sous la porte très-basse , cet homme oublia de se baisser, et heurta rudement de la tête contre la traverse; un bonnet noir, en forme de barrette ^ qu^il portait, amortit le coup, et le préserva de tout dommage. Il mit un soin tout particulier à passer le plus près possible de la muraille, et vint s'asseoir en face de moi , tandis qu'on plaçait les lumières sur la
table. On pouvait dire de lui qu'il avait l'air distingué et mccontent.
îî demanda avec humeur de la bière et une pipe , et il eut à peine aspire quelques fois son taibac , que nous nagions dans un nuage de fumée. Au reste , sa physionomie avait quelque chose de si caractéristique et de si attrayant, que j'en fus charmé d'abord en dépit de son regard sombre. Ses cheveux, noirs et abondans, étaient séparés sur son front et retombaient des deux eôtés en petites boucles; ce qui le faisait ressembler afux portraits de lîubens. Quand il eut jeté son vaste manteau, je vis qu'il était vêtu d'une kurtka noire ornée de treâses nombreuses; mais ce qui me sui-prit davantage, c'est
DE LA NUIT DE S.-SYLYESTBE. 129 qu'il pwtait d'élégantes pantoufles par-dessus ses bottes. Je m'en aperçus tandis qu^il secouait sa pipe, qu'il avait achevée en cinq minutes. La conversation se liait difficilement entre nous; l'étranger paraissait fort occupé de toutes sortes de plantes rares, qu'il avait tirées d'un étui, et qu'il examinait avec intérêt.
Je lui témoignai mon admiration pour ces belles plantes ; et , comme elles paraissaient fraîchement cueillies, je lui demandai s'il les avait cherchées au jardin botanique ou chez Boucher. Il sourit d'un air assez étrange et me répondit : « La botanique ne me semble pas être votre fort , autrement vous n'eussiez point fait une question aussi... « — Il
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hésita ; j^a joutai à demi voix : « Aussi ridicule. » — « C'est cela, » reprit-il avec beaucoup de franchise. Un œil plus exerce que le vôtre eût reconnu d'abord des plantes alpestres, telles qu'elles croissent sur leChimborasso. »
L'étranger prononça ces derniers mots à demi-voix , et tu penses bien qu'ils me jetèrent dans une disposition d'esprit fort singulière. Les questions mouraient sur mes lèvres y mais des pressentimens confus s'élevaient en moi , et il me sembla que sans avoir, peut-être , souvent vu l'étranger, je l'avais du moins souvent rêvé.
On frappa de nouveau à la fenêtre , rhote ouvrit la porte et une
DELANUITDES.SYLVESTRE. i3i voix cria : « Ayez la bonté de couvrir votre miroir l »
— « Ah! ahl , dit l'hôte, voici le général Suwarow qui vient bien tard encore. » L'hote couvrit le miroir , voici qu'un petit homme fluet sauta dans la cave avec une vitesse un peu gauche , je dirais volontiers avec une pesante légèreté'. Il portait un manteau d'une couleur singulière tirant sur le brun , et tandis que le petit homme sautillait dans la chambre , le manteau qui formait mille plis et un grand nombre d'autres plis bien plus petits encore, flottait autour de lui de la manière la plus e'trange; tellement , qu'à la lueur des flambeaux , on eût pensé voir plusieurs figures qui se déployaient et puis se
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repliaient sur elles-mêmes, comme dans les fantasmagories d'Ensler. Il ne cessait de frotter Tu ne contre l'autre ses mains cachées sous ses larges manches, et il s'écriait : « Froid l — froid ! — oh 1 qu'il fait froid 1 en Italie c'est autre chose, bien autre chose 1 » enfin il s'assit entre le premier étranger et moi ^ et dit :
« Voilà une fumée insupportable — tabac contre tabac — si j'avais seulement une prise » — Je portais sur moi la tabatière d'acier poli dont tu m'as fait cadeau. Je la tirai de ma poche, et voulus offrir du tabac à mon petit voisin ; à peine Teut-il aperçue, qu'il la saisit violemment avec ses deux mains, et s'écria en la repoussant: «Loin —
DE LA NUIT DE S. SYLVESTRE. i33 loin d'ici cet abominable miroir ! »
Sa voix m'inspira une sorte d'horreur et quand je levai sur lui des yeux e'tonnés, il était devenu tout autre. Le petit homme avait sauté dans la cave avec une physionomie riante et juvénile ; maintenant , c'était le visage pâle , flétri , sillonné d'un vieillard aux yeux caves. Plein d'effroi, je m'approchai du plus grand : (( Au nom du ciel , regardezdonc! » voulus-je m'écrier ; mais lui ne prenait aucune part à ce qui se passait , absorbé qu'il était dans la contemplation de ses plantes du Chimborasso. En ce moment , le petit demanda « du vin du nord , »
comm^il s'exprimait dans son langage tant soit peu précieux. Peu à
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peu Fentretien s'anima. Il est vrai que le petit ne me revenait pas extrêmement; mais le plus grand savait parler sur les choses les plus frivoles en apparence, avec beaucoup de charme et de profondeur, quoiqu'il eut à lutter avec la langue, et qu'il se servît parfois même de mots impropres, ce qui ne faisait que donner à son parler une originalité plus piquante. C'est ainsi qu'en gagnant toujours plus de mon estime et de mon amitié , il affaiblissait Timpres»
sion désagréable qu'avait produite sur moi le petit.
Celui-ci semblait assis sur des ressorts, caral ne faisait que remuer sa chaise de côté et d'autre, gesticulait beaucoup de ses deux mains; mais
DE LA NUIT DE S.-SYLYESTRE. i35 tintorrent de sueur glacée découlait de mes cheveux sur mon dos , lorsque je m'aperçus clairement que ses regards semblaient st)rtir de deux visages diflferens. Surtout, il affectait de prendre son vieux visage pour regarder ( moins horriblement toutefois qu'il ne m'avait fixe moi-même ) notre compagnon , dont l'air calme et tranquille contrastait avec sa mobilité.
Dans cette grande mascarade que Ton appelle la vie , souvent Tesprit regarde avec des yeux brillans au travers de son masque , reconnaissant ceux qui sont de sa famille ; et voilà peut-être comment, si différens tous trois du reste des hommes, nous aioussommesregardésetrçconnusdans
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ce cabaret. Notre entretien prit ce caractère sombre qu'on ne trouve que dans des âmes profondément ulcérées , blessées à mort. « C'est un clou de plus sur le chemin de la vie, » dit mon grand compagnon.— «Oh ! mon Dieu ! repris-je , que de clous le diable n'a-t-il pas enfoncés pour nous en tous lieux; dans les murailles de nos appartemens , dans les bosquets, dans les toufifes de roses, nous ne passons nulle pari sans y laisser quelque chose de notre dépouille ! Il semble , Messieurs , que chacun de nous ait déjà fait une perte pareille ; moi, par exemple, j'ai perdu cette nuit mon chapeau et mon manteau ; tous deux sont pendus à un clou , dans l'anticham-
DE LA NUIT DE S-SYLVESTRE. 13; bre du conseiller de justice , ainsi que vous le savez. »
Le petit homme et le grand tressaillirent tous deux, comme s'ils se sentaient frappés d'un coup inattendu. Le petit mè regarda d'une .3;^nanière affreuse avec sa vieille figure ;, mais il sauta promptement sur une chaise, et raffermit la toile ^ qui pendait sur le miroir , tandis que Je grand mouchait soigneusement les chandelles. L'entretien se renoua avec peine; on parla d'un jeuiiie j)eintre distingué, nommé Philippe;, qui venait d'achever le portrait d'une princesse , inspiré dans son travail par le génie de l'amour, et parij^ii désir ineffable d'un bien suprèn>e qu'il avait puisé dans l'àme profon-
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dément religieuse de la maîtresse de son cœur. « Il est d'une ressemblance frappante, dit le plus grand •, mais ce n'est point unportrait, c'est vraiment le reflet de son image. » — « Il est d'une vérité telle , » reprisje, « qu'on le dirait volé dans une glace, n
Le petit s'élança violemment de sa chaise , et me regardant de son vieux visage , et avec des yeux brillans de fureur , il s'écria : « Cela est ridicule , cela est insensé l qui pourrait bien voler une image dans une glace? qui le po urrait erait- ce le diable ? ho I ho ! mon frère , celui-là brise la glace avec ses lourdes grifîes , et couvre de blessures et de sangles mains blanches et délicate».
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. i3g d'une image de femme! Cela est insensé.^ Eh bieni monlre-moi cette image, cette image volée dans un miroir , et je fais devant toi le saut périlleux de mille toises de haut, misérable drôle ! »
Le plus grand se leva , marcha vers notre compagnon , et dit :
(f Faites moins d'embarras, mon ami ! sinon , vous vous ferez jeter du bas des escaliers en haut j soyez un peu plus modeste , car je crois bien que votre reflet, à vous, est dans un état assez pitoyable. » — « Ha î ha î ha! » s'écria le petit avec un rire dédaigneux, « ha! ha! ha! — Vraiment, vraiment , il a bonne grâce...
— J'ai du moins encore ma belle ombre portée , 6 pitoyable faquin ;
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-fui du moins encore mon ombre! » ^*— A ces mots il s'enfuit, nous l'entendîmes encore , qui riait et cHevrotait dans là' rue : « Moi , dii moins, j'ai mon ombre, riiôn ombre !»
Mon grand compagnon était retombé sur sa chaise , pâle et comme anéanti j il appuya^ âa tête sur sfes deux mains, et tira du plus proforld de sa poitrine uii soupir étouîFr. (( Qu'avez- vous? » lui demandai - je 'àVec intérêt. — « 0 Monsieur'^ U) reprit-il, « ce méchaiil 'homme ^qi\i "nous est ^i vilainement apparu, qui *m'a poursuivi jusque danâ ce cav^aiî, ùlon cabaret d'habîludë, ôiij^'ébîs ordinairement seul , lotit au ptii^vîsité par quelqiiië iiltin qui s'aédfbtt-
DE LA KUIT DE S-SYIiVÈStRE. i.4i pissait sous la table , et grignotait des miettes de pain. — Ce mcchàilt homme m'a replongé dans un abîme dé malheurs. Hëlas î j'ai perdu , j'ai perdu sans retour rhon . . . — Adieu !»
Il se leva , traversa la chambre au milieu , et gagna la porte. Tout restait e'clairë autour de lui ; — il ne projetait pas d'ombre! Ravi, je courus à sa poursuite: (( Pierre Schlemihl! — Pierre Schlemihl (i)! »
m'écriai- je pleiiï 'de joie; mais il avait jeté ses pantoufles. Je le vis
(i) Voyez l'histoire merveilleuse de Pierre Schlemihl , communiquée par Adal-' bert de Chamisso, et publiée par Frédéric^ baron de la Motte-Fouqué.
Nui'emberg", i8i4-
i4a NUIT DE SAINT-SYLVESTRE, passer devant la caserne des gendarmes , et disparaître dans la nuit.
Quand je voulus rentrer dans la cave, l'aubergiste me ferma la porte au nez et s'écria : u Le bon Dieu me préserve de semblables hôtes ! h
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