APPARITIONS
Monsieur Mathieu est mon ami, et son portier est un homme vigilant, qui m'ouvrit, dès que j'eus tiré le cordon de la sonnette à l'Aigle d'or.
J'expliquai comment je m'étais échappé d'une société, sans chapeau et sans manteau; mais, dansée dernier, j'avais oublié la clé de mon logis, et il était impossible d'éveiller ma vieilleet sourde servante. Cet homme aimable (c'est du portier que je
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parle) m*ouvrit une chambre, y déposa de la lumière et me souhaita une bonne nuit. Une belle et large glace était couverte d'une toile ; je ne sais moi-même comment l'idée me vint d'enlever celte toile et de poser les deux lumières sur un meuble devant la glace. En m'y regardant , je me trouvai si pâle et si défait que j'eus peine à me reconrtaîtrie. Il me semblait voir flotter vaguement au fond du miroir une figure confuse ; mais en fixant davantage sur elle mes yeuX et mon at- •tention, je vis , au- milieu 'd'uiie fhieur magique et singulièt^e, se débrouiller et se développer les tVaits d'une femme ravissante. — Je reconnus Julie! Entraîné pai-là passion,
DE LA NUIT DE S.-SYL7ESTRE. i45 consumé de désirs , je soupirai tout haut : « Julie , Julie l »
En ce moment, j'entendis soupirer et gémir sous les rideaux d'un lit, dans le coin le plus reculé de la chambre. J'ccoutai; les gémissemens redoublaient. L^image de Julie avait disparu j je pris bravement une lumière, j'entr'ouvris les rideaux, et regardai dans le lit. Comment le dépeindrai-je ce que j'éprouvai, en apercevant mon petit homme du caveau, qui me laissait voir sa figure de jeune homme, il est vrai, mais contractée par la douleur, et qui s'écriait tristement pendant son sommeil : « Giulietta , — Giulietta ! »
Ce nom tomba comme du feu dans mon âme, l'effroi m'avait quitté, je
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saisis le bras du petit homme , et le secouai rudement : « Hé ! — mon ami l » lui criai-je , « comment vous trouvez-YOUS dans ma chambre ?
Eveillez-vous , et allez-vous-en , s'il vous plaît 5 à tous les diables ! » Le petit homme ouvrit les yeux et me regarda d'un air sombre : « C était un mauvais rêve que j'ai fait là, dit-il; je vous remercie de m'a voir éveillé ! n Ces mots ne résonnèrent que comme de légei^ soupirs. Je ne sais co:iiment il se fit que le petit me parut maintenant tout autre; mais sa souffrance pénétra dans mon âme, et changea toute ma colère en une profonde douleur. 11 ne fallut échanger que peu de mots, pour me persuader que le poitier m'avait ou vert par mégardç
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le même appartement dont le petit homme avait déjà pris possession, et que c'était moi qui avais manqué à la bienséance en troublantsonsommeil.
« Monsieur, » me dit-il , « j'ai dû vous paraître au caveau bien extravagant et bien fou : attribuez ma conduite à un vertige insensé qui , je ne puis le nier, s'empare quelquefois de moi et me pousse au-delà des bornes de la raison et de la bienséance. Ne vous arrive-t-il jamais rien de semblable? » — « Mon Dieu si , repris-je d'un air découragé , « témoin ce soir encore, quand je retrouvai Julie. » — « Julie? » sécria le petit homme d'une voix desagréable j et un spasme tirailla son visage, qui redevint vieux à l'instant. (tOhl
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laissez-moi dormir , — couvrez, s'il vous plaît, le miroir, mon cher ami! » Il dit ces mots en regardant son oreiller d'un air abattu. «Monsieur,»
lui dis je, «le nom d'un objet adoré et à jamais perdu pour moi, semble éveiller en vous de singuliers souvenirs; de plus, vouschangrz à tous momens, d'une manière fort étrange, les traits infiniment aimables de votre physionomie. Toutefois, j'espère passer tranquillement la nuit avec vous, condition à laquelle je vais couvrir le miroir et me mettre au lit. »
Le petit homme se redressa ; sa figure redevenue jeune fixa sur moi des regards pleins de douceur et de bonté; il saisit ma main et la pressant doucement ; « Dormez tran*
DE LA NUIT DE S.-SYLTESTRE. 149 quille. Monsieur, » me dit-il^ « je suppose que nous sommes compagnons d'infortune. — Auriez -vous aussi ?. . . — Julie 1 — Giulietla ! — Il en sera ce qu'il voudra ; vous exercez sur moi une influence irre'sislible, — je m'y opposerais en vain , il faut que je vous découvre mon triste secret , et puis vous me haïrez , vous me mépriserez. »
A ces mots, le petit homme se leva lentement, s'enveloppa d'une vaste robe de chambre blanche , et se glissa sans bruit, comme un fantôme, vers la glace, devant laquelle il s'arrêta.
Hélas l le miroir réfléchissait clairement les deux lumières et tous les objets de la chambre, et moi-même aussi j mais la figure du petit n'ap-
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paraissait sur aucun point de la surface polie 5 bien qu'il fut entièrement penché sur elle. Il se retourna vers moi, le désespoir sur tous ses traits, il me serra les mains : «Vous connaissez maintenant ma misère sans bornes, » dit-il; « Schlemihl, cette âme pure et bonne, est digne d'envie au prix de moi , réprouve. 11 a follement vendu son ombre , mais moi ! — J'ai donné mon reflet — à elle^ — ■ à elle! — Oh! — oh! — oh! » x\insi gémissant profondément , les mains devant les yeux, le petit homme chancela vers le lit, dans lequel il se jeta promptement.
Je restai là immobile \ défiance , mép^î^^ horreur, compassion, pitié, je ne sais quels senlimens encore
DELANLITDES.-SYLVESTRE. i5i s'élevaient dans mon âme pour et contre le petit homme.
Dans cet intervalle, il se prit à ronfler d'une manière si touchante et si mélodieuse > que je ne pus résister à la virtus dormitiva de sa musique. Je me hâtai de couvrir le rairoir^ j'éteignis les lumières, je me jetai dans le lit à coté du petit homme, et ne tardai pas a dormir d'un profond sommeil.
11 pouvait être matin , quand une lueur éblouissante me réveilla. J'ouvris les yeux , et vis mon petit compagnon assis à table, vêtu de sa robe de chambre, un bonnet de nuit sur la tête , le dos tourné vers moi , et écrivant assidûment à la lueur des deux flambeaux. 11 avait l'air bien
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fantastique; je frisonnai; un songe m'enleva sur ses ailes, et me porta de nouveau chez le conseiller de justice, ou je me retrouvai assis sur l'ottomane, auprès de Julie.
- : Mais bientôt, il me sembla que toute la société n'était qu*un assemblage de figures grotesques , étalées pour la foire de Noël chez Fuchs, Weide, Schoch, ou ailleurs; le conseiller de justice , entre autres, était une charmante poupée de sucrecandi 5 avec un jabot de papier. Les arbres, les touffes de rosiers, grandissaient, grandissaient ! Julie se leva et me présenta la coupe de cristal sur laquelle dansaient des flammes bleuâtres. Je me sens tirer par le bras -, c'est mon petit homme, qui se tient
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. i53 derrière moi avec sa figure vieillotte , et qui me dit : « Ne boîs pas, ne bois pas — regarde-la bien î — Ne l'as-tu pas déjà vue sur les tableaux mystérieux de Breughel , de Callot , ou de Rembrandt ?» — Je frissonnai à la vue de Julie ; car , dans sa robe à plis nombreux, avec ses larges manches, avec sa coiffure, elle ressemblait à ces vierges séduisantes que Ton voit entourées des monstres de l'enfer , sur les tableaux de ces maîtres.
(( Que crains- tu donc? » me dit Julie *, (( tu m'appartiens déjà sans retour , toi , et ton reflet. » Je saisis la coupe, mais mon petit homme s'élança sur mes épaules, sous la forme d'un écui^euil , et de sa queue battant les flammes, il criait d'une
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voix aigre : « Ne bois pas — ne bois
pas! »
Mais tout-à-coup, toutes les figures de l'étalage devinrent vivantes et remuèrent drôlement leurs mains et leurs jambes; le conseiller de sucre-candi frétillait autour de moi , et me disait d'une toute petite voix flùtée : (( Pourquoi donc tout ce bruit, mon ami; pourquoi donc tout ce bruit? Remettez-vous , je vous prie, sur vos chères jambes; car, je remarque depuis long-temps que vous marchez en l'air, par-dessus les chaises et les tables. »
Le petit avait disparu ; Julie ne tenait plus la coupe dans ses mains, u Pourquoi donc ne voulais-tu pas boire? dit-elle. » Cette flamme l>ril-
DE LA. NUIT DE S.-SYLVESJRE. i55 lanteet pure qui sortait de la coupe, n'étail-elle pas le baiser, tel que je le le donnais autrefois l))Je voulus la presser sur mon cœur, mais Schlemihl se jeta entre nous et dit : « Ceci est Mina, qui a épousé Raskal. )> Il avait écrasé en courant quelquesunes des poupées de sucre , elles gémirent d'une lamentable façon. — Mais bientôt les ligures se multiplièrent par centaines, par milliers; leur foule bruyante, agitée, bigarrée et hideuse à voir, trépignait autour de moi et sur moi, et bourdonnait comme un essaim d'abeilles. — Le conseiller de justice en sucrecandi avait grimpé jusqu'à ma cravate, et il la serrait, la serrait! ..." (( Maudit conseiller de sucre-candil»
i56 NUIT DE SAINT-SYLVESTRE, m'écriai-je tout haut , et je m'éveillai.
Il était grand jour, onze heures du matin. « Toute cette affaire avec ce petit homme n'était autre chose qu'un rêve , » pensais-je ^ quand le sommelier, qui m'apportait à déjeuner, me dit que l'étranger qui avait dormi dans la même chambre que moi 5 était reparti de grand matin et me faisait saluer. Sur la même table, devant laquelle mon petit homme était assis pendant la nuit, sentant le fantôme d'une lieue, je trouvai un papier fraîchement écrit , que je t'envoie ; car il contient , sans aucun doute , la merveilleuse histoire du petit homme.