DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE
toutes les surfaces polies; ce qui lui fit donner, par dérision, le surnom du général Suwarow, qui avait la même manie.
Quand il revint dans sa patrie, son excellente femme et le petit Érasme le reçurent avec joie, et bientôt il crut que dans le sein d'un ménage paisible, il supporterait aisément la perle de son image. Il arriva qu'un jour, Spikher, qui avait en lîèremenl oublié la belle Giuliétta', jouait avec le petit Érasme ; l'enfant avait les mains pleines de suie , et il en barbouilla le visage de son père.
— Ah ! papa ! papa ! vois donc comme je t'ai noirci. — L'enfant dit et couru t chercher un miroir qu'il prc-
s^nla à son père en y jetant les yeux lui-même.
Mais il laissa tomber aussitôt le miroir en pleurant , et courut hors de la chambre. Bientôtsa mère entra, l'élonnement et la terreur sur le visage. — ikQue vient de me dire le pe^ tit Érasme!» s'écria-t-elle. « Que je n'ai pas de reflet , n'est-ce pas , ma bonne amie ? ») reprit Spiklier avec un sourire forcé, et il s'efforça de prouver qu^il était, à la vérité , absurde de croire que l'on puisse perdre son reflet; mais que, le cas échéant , ce ne serait pas une grande perte , parce que tout reflet n'est qu'une illusion, parce que la contemplation desoi-mèmeconduitdroit à la vanité et parce qu'enfin une sem-
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. rgS blable image divise le véritable moi en deux parties , vérité et songe.
Tandis qu'il parlait|ainsi,sa femme avait arrache de dessus un miroir suspendu dans la chambre, le voile qui le couvrait. Elle y jeta les yeux , et comme frappée de la foudre , elle tomba par terre. Spikher la releva ; mais à peine eut-elle repris connaissance qu'elle le repoussa avec horreur.
« Laisse-moi , » s'écria*t-elle, « laissemoi 5 homme affreux ! Ce n'est pas toi , tu n'es pas mon mari ; non — tu es un esprit de l'enfer qui en veux à mon salut éternel, qui veux me perdre. Laisse-moi, laisse-moi, tu n'as pas de pouvoir sur moi , maudit l )) Sa voix retentissait à travers sa chambra , à travers le salon -, les
iq6 aventures
gens de la maison accoururent épouvantés*, plein de rage et de désespoir , Erasme s'enfuit de sa demeure.
Entraîné par son aveugle fureur, il parcourut les allées solitaires d*un parc situé hors de la ville, La figure de Giulietta s'éleva de terre devant lui, belle comme les anges; il s'écria: «Est-ce ainsi que tu te venges, Giulietta, de ce que je t'ai quittée, et de ce qu'au lieu de moi-même, je ne t'ai donné que mon reflet? Ah'.
Giulietta, je consens à t'appartenir , corps et âme; elle m'a repoussé, elle ^ à qui je t'avais sacrifiée. Giulietta î Giulietta l je suis à toi l » — « Rien de plus facile, mon cher, » dit le signor Dapertutto, qui se trouva su-r
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. 19 bitement devant lui , avec son habit rouge et ses boulons d'acier.
Ces paroles étaient une consolation pour le malheureux Erasme ; aussi ne remarqua- t-il point la ligure ironique et méchante de Dapertutto ; il s'arrêta et demanda tristement:
« Comment pourrai- je donc la retrouver, n'est-elle pas à jamais perdue pour moi ?» — « En aucune façon , » reprit Dapertutto ; « elle n'est pas loin d'ici et soupire prodigieusement après votre chère personne, très-honoré Monsieur; car, vous le voyez bien vous-même , un reflet n'est qu'une pitoyable illusion.
D'ailleurs , dès qu'elle se sera assurée de votre chère personne, en corps et
igS AYEINTURES
en âme, bien entendu, elle vous rendra avec reconnaissance votre agréable reflet , toujours poli comme devant, et parfaitement intact. »
— « Courons , courons , » s'e'cria Érasme , « oii est-elle ?» — « 11 ne faut plus qu'une petite formalité , »
reprit Dapertutto y « avant de voir Giulietta , et de vous livrer entièrement à elle , en échange de votre reflet. Votre seigneurie n'est pas libre de disposer entièrement de sa précieuse personne , car elle est encore retenue par certains liens qu'il faut dissoudre avant tout. — Votre chère épouse et monsieur votre fils.....ïi
— « Que voulez-vous dire? » s'écria violemment Erasme. — « On pourrait^ dis-je, si vous le souhaitez, »
tiE LA NUIT DE S.-SYLYESTRE. 199 continua Dapertutto, « on pourrait opérer la dissolution des liens susdits, par des moyens tout-à-fait simples et humains. A Florence déjà, vous saviez que je prépare avec beaucoup d'adresse des médicamens merveilleux 3 et j'ai là , sous la main , un de ces petits remèdes de famille. Il suffit d'en faire prendre quelques gouttes à ceux qui sont un mur entre vous et Giiilietta, pour qu'ils tombent sans proférer une parole et sans donner aucun signe de douleur.
Sans doute on appelle cela mourir, et la mort est, dit-on, amère : mais le goiit d'amande amère n'est-il pas fort agréable? Eh bien! la mort que renferme ce flacon , n'a pas d'autre amertume que celle-là. Aussitôt après
son paisible trépas , votre respectable famille re'pandra une odeur agréable d'amande amère. —Prenez, trèshonoré Monsieur î » 11 présenta une petite fiole ( 1 ) à Erasme. — « Homme exécrable , s'écria celui-ci , « tu veux que j'empoisonne ma femme et mon enfant? » — «Qui donc vous parle de poison?» reprit le drôle rouge ] «cette fiole ne contient qu'un petit remède de famille, d'une odeur exquise. J'aurais à ma disposition d'autres moyens de vous rendre la liberté j mais j'aimerais agir par vous-même , tout naturellement, tout humainement; que voulez-vous? c'est là ma fantai-
(i) La fiole de Dapertutto contenait sans aucun doute de l'eau rectifiée de lauriercerise; acide prussique.
DE LA NUIT DE S. SYLVESTRE, aoi sic. Prenez avec confiance, prenez, mon cher l »
Erasme tenait la fiole entre ses mains, il ne savait lui-même comment elle y était venue. Il courut sans réflexion chez lui, dans sa chambre. Sa femme avait passé toute la nuit en proie à l'inquiétude, aux tourmens les plus affreux j elle soutenait continuellement que celui qui était revenu n'était pas soft mari^^ mais un esprit infernal qui avait pris sa figure.
Au moment où Spikher entra dans la maison, tous ses gens s^enfuirent épouvantés; le petit Erasme seul osa s'approcher de lui, et lui demander, d'un ton enfantin, pourquoi il n'avait pas rapporté son re-
flet? sa mère , disait-il, en mourrait de chagrin. — Erasme fixa le petit d'un air sombre , il tenait encore à la main la fiole de Dapertutto. L'enfant portait sur son bras sa colombe favorite , qui s'approcha de la fiole et se mit à en becqueter le bouchon j aussitôt elle pencha la tête, — elle e'tait morte. Erasme se leva , saisi d horreur. « Traître l » s'écria- . l-il , (( tu ne me feras pas commettre ce crime! » — Il jeta par la fenêtre sa fiole qui se brisa sur le pavé de la cour. Un goût agréable d'amande amère s'éleva et se répandit dans l'appartement. Le petit Erasme effrayé avait pris la fuite.
Spikher passa dans les tourmens la journée entière , jusqu'à minuit.
DELàNUITDES.-SYLVESTRE. io3 Celait rheureoùrimagede Ginlietta se retraçait toujours plus vivement à son âme.
Un jour, un collier de Giulietta fait avec ces petites baies rouges que les femmes portent en guise de perles 3 s'e'tait rompu en sa présence. En ramassant les baies, il en cacha une, parce qu*elle avait louché le cou de Giulietta ; depuis lors , il l'avait fidèlement conserve'e. C'est cette baie qu'il tira en ce moment de soji sein, et la regardant fixement, il pensait de toutes les forces de son esprit à sa bien-aime'e qu'il ne devait plus voir.
Il semblait alors qu'il sortit de la perle le même parfum magique qui lui révélait autrefois la présence de Giulietta. « Ahl Giulietta, te voir
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une seulefois encore et puis mourir 1'j> A peiiie eut-il prononcé ces paroles^ qu'un murmure et un bruissement singulier se fit entendre dans le corridor. Il distingua des pas. — On frappait à sa porte. Agité par U crainte et l'espérance , il respirait à peine. Il ouvrit; Giulietta se présenta devant lui ^ plus belle, plus séduisante que jamais. Ivre d'amour, il la pressait dans ses bras. « Me voici, mon bien-aimé, » dit-elle d'une voix douce et faible , « vois comme j'ai fidèlement conservé ton reflet l » Elle enleva le voile qui couvrait le miroir *, Erasme enchanté vit son image qui se serrait contre Giulietta; mais, indépendante de luimême, elle ne reproduisait aucun
JDE lA NUIT DE S.-SYLVESTRE. io5 de ses mouvemens. 11 frissonna.
(iGiulietta?)) s'écria-t-il, «veux-tu donc que mon amour pour toi trouble ma raison ? — Rends-moi mon reflet, ou plutôt, empare- toi de moi tout entier, dans ce monde et dans l'autre? n — « 11 y a encore un obs-» tacle entre nous , cher Erasme , m dit Giulietta, «tu le sais bien-, — Darpertutto ne tera-t-ilpasdit?» — «Pour Dieu 5 Giulietta 1 » s'e'cria Erasme , « si je ne puis être à toi que par ce moyen ^ j'aime mieux mourir! » — « Aussi, )) continua Giulietta, « je ne veux pas que Dapertutto t'cn^^age plus long-temps à commettre une action qui te répugne. Il est fâcheux sans doute qu^un vœu et la bcncdic-f lion d'un prêtre soient si puissafis",
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mais il faut que tu brises le lien qui l'enchaîne, sans cela tu ne seras jamais entièrement à moi. Mais il existe encore un moyen meilleur que celai proposé par Dapertutto. » — (,<. Et ce moyen, quel est-il ? » demanda vivement Erasme. Giulietta jeta un bras autour de son cou , et appuyant sa tête sur la poitrine de son amant, elle murmura à voix basse: u ïu écriras sur une feuille de papier ton nom , Erasme Spiklier, sous ce peu de paroles : Je donne à mon bon ami Dapertutto tout pouvoir sur ma femme et sur mon enfant , afin qu'il en dispose à son gré, et quil brise le lien qui m'attache à eux , parce que je veux que dorénavant mon eorps et mon âme immortelle appartien-
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. 007 nent à Giulietta, que j'ai choisie pour épouse, et à laquelle je m'unirai encore par un vœu particulier. »
Tous les nerfs d'Erasme palpite-" lent, des baisers de feu brûlaient ses lèvres j il tenait à la main la feuille de papier que lui avai-t donne'e Giu^liella. Tout-à-coup Dapertutto, haut comme un ge'ant, se tint derrière l'enchanteresse , et offrit à Erasme une plume de métal. Une petite ar^ 1ère s Wvrit au bras gauche d'Erasme; un jet de sang en jaillit. « Trempela dans le sang, trempe, — écris, écris! » croassait le drôle rouge. — « Ecris , écris , mon bienraimé ! »
soupira Giulietta.
Déjà il avait trempé la plume dans
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le sang, déjà il la posait sur le papier pour écrire. — Soudain la porte s'ouvre, une figure blanche s'avance; fixant sur Erasme ses yeux de fantôme^ elle s'écrie douloureusement et d'une voix sourde : « Erasme , Erasme, que fais- tu? au nom du Sauveur, renonce à cette action criminelle l » — Erasme qui , dans cette figure menaçante, avait reconnu sa femme, jeta loin de lui la feuille et la plume.— Les yeux de Giulietta lançaient des éclairs, son visage se contractait horriblement, tout son corps n'e'tait que feu et flamme, «Laissemoi , fille de l'enfer 1 tu n'as point de part à mon âme! au nom du Sauveur, laisse-moi, serpent! tout l'enfer brûle en loi. »
DELANUIT DE s. SYLVESTRE. 10^ Ainsi s'écria Erasme, et d'un bras vigoureux, il repoussa Giulietta qui le tenait toujours embrassé. Alors on entendit hurler et glapir en dissonances affreuses, et ce fut pa- loute la chambre un murmure pareil au bruissement des noires ailes d'une légion de corbeaux. — Giulietta, Dapertutto — disparurent dans une vapeur épaisse et infecte qui semblait sortir des murs, et qui éteignit les lumières.
Enfin les rayons de l'aurore pénétrèrent à travers les fenêtres. Erasme courut trouver sa femme. Il la trouva pleine de calme et de douceur.
Le petit Erasme , déjà tout éveillé , était assis sur le lit de sa mère; elle tendit la main à son mari épuisé de
fatigue 5 et lui dit: « Je sais maintenant tout ce qui t*es1 arrivé de malheureux en Italie, et te plains de tout mon cœur. La puissance de Cennemi est grande, et comme il est adonné à tous les vices, il est aussi voleur de son métier, et n'a pu résister au malin désir de te dérober ton reflet. — Mais regarde dans ce miroir -là, mon cher époux!» — Spikher obéit d'un air bien piteux, et tremblant de tout son corps. Le miroir resta clair et poli, on n'y voyait point d'Erasme Spikher^
• Pour cette fois , » continua la femme , « il est fort heureux que la glace ne réfléchisse pas ton image; car tu as. l'air bien sot, mon cher Erasme. Tu conçois d'ailleurs aisé-
DE LA NUIT DE S..SYLVESTRE. iiii ment que , sans reflet , tu seras la risce de tout le monde> et que tu ne peux pas être un père de famille complet et dans les formes , capable d'inspirer du respect à sa femme et à ses enfans* Le petit Erasme se moque déjà de loi, et dit qu'il veut te faire une moustache avec du charbon, puisque tu ne peux pas l'en apercevoir. Parcours donc le monde pendant quelque temps encore, et tache , par la même Occasion , de reprendre au diable ton reflet. Quand tu l'auras retrouvé , tu seras le bienvenu. Embrasse-moi (Spikher l'embrassa), et maintenant — bon voyage!
envoie de temps en temps une paire de culottes neuves à ton petit Erasme*, car il a Thabitude de se traîner
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sur les genoux, et il en use eonsidéraUlement. Si tu passes à Nuremberg, n'oublie pas d'y joindre ûtt beau hussard et un pain d'épice, ainsi qu'il convient à un bon père. Adieu , cher Erasme, porte- toi bien ! )>
Elle se tourna du coté de la muraille et s'endormit. Spikher prit le petit Erasme et le serra contre son cœur 5 mais l'enfant se mit a crier si fort, que son père le replaça sur le lit , et s'en alla courir le monde.
Il rencontra un jour un certain Pierre Schlemihl qui avait vendu son ombre j tous deux voulurent voyager de compagnie, de manière qu'Erasme Spikher eût jeté l'ombre nécessaire , tandis que Pierre Schle-
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. ai 3 mihl eût fourni le reflet pour deux ; mais il n'en fut rien.
FIN D£ L HISTOIRE DU BEFLET PEBDW.
POST-SGRIPTUM
DU
VOYAGEUR EIVTHOUSIASTE,
Quelle image se dessine dans ce miroir? — Est-ce bien la mienne? — ô Julie — Giulietta — ange du ciel — esprit de l'enfer— extase et torture — de'sirs et de'sespoir! — tu vois, mon cher Théodore Amëdée Hoffmann, qu'une puissance obscure, étrangère, entre dans ma vie, trop souvent, hélas l pour mon repos ; et pri- ^
2i6 POST-SCRIPTUM.
vant mon sommeil de ses rêves les plus doux, jette sur mon chemin d'étranges figures. Plein encore des apparitions de la nuit de Saint-Sylvestre, je suis bien tente de croire que le conseiller de justice e'taît vraiment une poupe'e de sucre-candi, tout son cercle un étalage pour la foire de Noël ou pour le nouvel an, et Taimable Julie enfin ^ ce portrait séduisant de Rembrandt ou de Callot qui priva de son reflet le pauvre Erasme Spikher ; daigne me le pardonner l
.; j- FIN DU SIXIÈME VOLUME. î