HISTOIRE DU REFLET PERDU
Enfin , le moment était arrivé, où Érasme Spikher put accomplir le souhait de toute sa vie. Le cœur joyeux et la bourse bien garnie , il monta en voilure pour quitter le nord, sa patrie, et pour aller chercher un climat plus doux sous le beau ciel de ritalie. Sa bonne et pieuse femme répandit mille larmes , elle prit son petit Érasme, et après lui avoir préalablement essuyé la bouche et mouché le nez , elle le leva dars
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la voiture , afin que son père l'embrassât bien encore avant de partir.
<c Adieu, mon cher Érasme Spikherl)) dit la femme en sanglot tant, « je garderai bien la maison , pense souvent à moi 5 reste-moi fidèle et ne perds pas ton beau bonnet de voyage, s'il t'arrive, selon ton habitude, de dormir la tête hors de la voiture. »
— Spikher lui promit toutes ces choses.
Dans la belle ville de Florence ^ Erasme trouva quelques-uns de ses compatriotes , jeunes gens qui s'efforçaient de jouir de la vie, et qui se plongeaient dans toutes les voluptés que ce délicieux pays procure en abondance. Il se fit connaître d'eux comme un bon compagnon, et bien-
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. iBg tôt il ne fut plus question parmi eux que de fêtes charmantes , auxquelles Spikher donnait un relief tout particulier par sa bonne humeur, et par le talent qu'il possédait de mêler la raison aux caprices les plus desordonnés de son imagination. Ainsi advint-il que ces jeunes gens, (Érasme, à peine âgé de vingtsept ans, pouvait bien faire nombre avec eux ) , donnèrent un soir une fête dans un jardin merveilleusement illuminé , et dont les fleurs répandaient les plus doux parfums.
Chacun , Erasme excepté , avait amëlié une aimable Donna. Les hommes portaient l'ancien costume Teuton 5 les dames , couvertes de riches vctemens , de couleurs, de formes
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différentes, semblaient, dans leur toilette capricieuse et fantastique , autant de fleurs délicieuses. Si l'une ou l'autre venait de soupirer, au doux murmure des mandolines , quelque chanson d'amour en langue italienne, les hommes entonnaient en chœur une vigoureuse chanson de rAllemagne, et entre-clioquaient leurs verres remplis d'un vin vieux de Syracuse. — L'Italie n'est-elle pas le pays de l'amour ! La brise du soir murmurait avec volupté, le parfum des orangers et des jasmins se répandait comme une musique tendre à travers tout le bosquet , se mêlant aux lutineries malicieuses et parfois un peu libres des beautés de Tltalie, les premières du monde à ce jeu;
DE LA NUIT DE S.-SYLVELTRE. i6i Le plaisir devenait de plus en plus \if et bruyant. Frédéric , le plus ardent de tous , se leva ; d'un bras il entourait la taille de sa Donna, et de l'autre , tenant en l'air sa coupe remplie de vieux Syracusain perlé, il s'écria : «Oii trouvera-t-on le bonheur et les joies du ciel , si ce n'est auprès de vous, tendres et charmantes lemmes de Fltalie ? n'étes-vous pas l'amour même ? — Mais loi , Érasme , »
continua-t-il, en se tournant vers Spikher , « tu ne ne parais pas sentir bien vivement ce que je dis ; car nonseulement , en dépit de nos conventions , de tout bon ordre et de toute galanterie, lu n'as invité à notre fètè aucune Donna, mais encore tu es aujourd'hui si mat et si replié sur toi-
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méme^ que je serais tenté de croire, si tu n'avais tout à Theure bravement bu et clianté, que tu as été transformé tout-à-coup en un misaîJtrope atrabilaire, et ennuyeux, qui plus est.-» — «Je t'avouerai, Frédéric, » reprit Erasme, « que je ne puis me réjouir avec vous de cette manière. Tu sais que j'ai laissé dans ma patrie une bonne , une excellente épouse, que j'aime de tout mon cœur, et envers laquelle je me rendrais coupable d'une trahison manifeste , si, partageant vos folies , je me choisissais une Donna, même pour une seule soirée. Pour vous, jeunes céli-r bataircs , c'est tout au^e chose \ mais moi , |>ère do fimuHe. .. » — Les jeunes gensécla Icrc^i t de riie , quand ,
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. i63 à ce mot de père de famille, Erasme s'efforça de donner un air de gravité à sa figure jeune et enjouée , ce qui produisit un effet assez drôle* La Donna de Frédéric se fit traduire en italien ces mots qu'Erasme venait de prononcer en allemand ; puis elle lança sur Spikher un regard sérieux, et, le menaçant de son doigt levé, elle dit : « Va, va, froid Allemand l — tiens bien ton cœur à deux mains, tu n'as pas encore vu Giuliettal »
En ce moment, un léger bruit se fit entendre à l'entrée du bosquet, et, du sein de la nuit sombre, o^ vit ^'avancer, à la lueur des bougies', une femme merveillcusemeni belle. Sa robe blancbe , qui ne c«-
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chait qu'à demi sa gorge , ses épaules et son dos , et dont les vastes manches descendaient sur le coude , retombait jusqu'à terre en plis larges et nombreux ; ses cheveux , séparés sur le front, étaient disposés avec profusion sur le derrière de la tête.
Des chaînes d*or autour de son cou , de riches bracelets, complétaient la parure antique de la belle dame, qui ressemblait à un portrait de Rubens ou du délicat Miéris.
« Giulietta l » s'écrièrent les jeunes filles charmées. Giulietta, dont la beauté angélique les faisait toutes Ç)âlir , dit d'une voix douce : ce Laissez-moi prendre part à votre belle fête y braves jeunes hommes de l'Allemagne l Je veux aller m'asscoir
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. i65 près de celui-là , qui est seul parmi TOUS sans plaisir et sans amour. ;> Elle s'approcha d'Erasme avec une grâce charmante, et s'assit sur le fauteuil qui était resté vide à côté de lui , par suite de la convention qui avait été faite qu'il amènerait une dame. Les jeunes filles chuchotaient entre elles : « Voyez donc , voyez comme Giulietta est belle aujourd'hui î » et les jeunes gens disaient : «Qu'est-donc que cela. Erasme? a fait la plus belle conquête, et s'est encore moqué de nous. »
Au premier coup d'œil qu'il avait jeté sur Giulietta , Erasme s'e'tait trouvé dans une disposition d'esprit si singulière, qu'il ne savait luimême quels mouvemens tumultueux
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s'élevaient dans son âme. Quand elle s'approcha de lui, une puissance inconnue le saisit, comprima sa poitrine ; il ne pouvait respirer. L'œil fixe' sur Giulietta , les lèvres pâles et entr*ouvertes , il était assis là, ne pouvant proférer une parole, tandis que ses compagnons vantaient à haute voix la grâce et la beauté de l'étrangère.
Giuliettg prit une eoupe pleine, se leva , et la présenta d'un air riant et doux à Erasme; en saisissant la coupe, il toucha légèrement les doigts délicats de Giulietta. Il buvait, le feu circulait dans ses veines. Giulietta lui demanda en plaisantant :
« Voulez-vous que je sois votre Donna? » Mais Erasme se jeta comme
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. 167 un insensé aux pieds de Giulietta, prit ses deux mains, les pressa contre son cœur et s'écria : t Oui, c'est toi ! toi que j'ai toujours aimée, toi, ange du ciel! Je t'ai vue dans mes rêves , tu es ma vie , mon bonheur , ma pensée! »
Tous pensèrent, en voyant le pauvre Erasme, que le vin lui était monté à la tête; car ils ne l'avait jamais vu dans cet état; il semblait un tout autre homme. «Oui, toi, toi seule es ma vie, tu brûles en moi comme un feu dévorant, laisse-moi périr, — périr; je ne veux être qu'en toi, je ne veux être que toi. » — Ainsi criait Erasme , mais Giulietta l'entoura de ses bras; plus tranquille^ il s'assit à ses côtés , et bientôt recommencèrent
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les jeux et les chansons folâtres, qu'Erasme et Giulietta avaient interrompus. Quand elle chantait, on croyait entendre sortir du fond de son âme des sons célestes, et tous ressentaient un bonheur qu'ils n'avaient jamais connu, qu ils avaient tout au plus rêve'. Sa voix pleine et cristalline portait avec elle un feu secret, qui pe'nétrait dans tous les cœurs. Chaque jeune homme tenait sa Donna plus fortement embrassée, les regards se cherchaient et se rencontraient plus brùlans que jamais.
Déjà une lueur rougeârre annonçait le retour de l'aurore, lorsque Giulietta donna le conseil de terminer la fête j on le suivit. Erasme offrit de reconduire Giulietta ; elle le
DELANUITDES.-SYLVESTRE. 169 refusa et lui désigna la maison oii il pourrait la trouver dorénavant.
Pendant le chœur allemand que les jeunes gens entonnèrent pour clore la fête, Giulietta avait disparu du bosquet; on la vit, précédée de deux domestiques qui portaient des flambeaux , passer au loin dans une allée de verdure. Erasme n^osa point la suivre. Chacun prit alors le bras de sa Donna , et ils s'éloignèrent en pleine gaîté.
Plein de trouble , et le cœur en proie à tous les tourmens de l'amour, Erasme les suivit de loin, accompagné seulement de son petit domestique qui portait une torche.
Ses amis l'avaient quitté ^ il marchait le long d'une rue écartée qui
conduisait à sa demeure. L'aurore brillait dans le ciel j le domestique écrasa sa torche sur le pavé , mais au milieu des étincelles qui en jaillirent, Erasme aperçut tout-à-coup, à deux pas de lui, une singulière figure; c'était un homme grand et maigre, le nez crochu comme celui d'un éj^ervier, les yeux fiamboyans, la bouche ironiquement contractée , vétu'd'un habit rouge de feu , avec des boutons dacierrayonnans; il rit, et s'écria d^une voix glapissante et désagréable. « Ho l ho l — Vous êtes probablement sorti de quelque vieux livre d'estampes avec votre manteau , votre pourpoint fendu et votre barrette à plumes. — Vous avez l'air tout drôle , messire Éras-
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. 171 me-, mais voulez-vous rester dans la rue, et devenir la risée des gens? Retournez bien tranquillement dans votre tome de parchemin! » — Que vous importe mon habit? » dit Érasme mécontent ; il repoussa le drôle rouge et voulut passer son chemin; mais l'autre lui cria : « Eh bien! Eh liien ! — Ne courez pas si vite ; à rheure qu'il est,vous ne pouvez pas vous présenter chez Giulietta ! »
Erasme se retourna vivement, « Que parlez-vous de Giulietta? » s'écria-t-il avec véhémence, et il saisit le drôle rouge à la poitrine. Celui-ci se dégagea proniptement , et avant qu'Erasme s'en fut douté, il avait disparu. Érasme resta tout penaud , tenant à la
main un bouton d'acier qu'il avait
arraché de Thabit rouge. « C'était le docteur aux prodiges, le signor Dapertutto ; que diable voulait-il de vous? M dit le domestique; mais Érasme fut saisi d'horreur , et cou?
rut à son logis,
GiuUetta reçut Érasme avec la grâce et l'amabilité qui lui étaient particulières. A la passion insensée que lui témoignait Érasme , elle opposait une humeur douce et toujours égale ; seulement parfois , ses yeux brillaient d'un éclat plus vif, et Érasme sentait de légers frissons courir par tout son corps, quand elle lui lançait d'étranges regards.
Jamais elle ne lui dit qu'elle l'aimait; mais toute sa conduite envers lui k lui prouvait clairement ;
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. 173 et ainsi se resserraient de plus en plus les liens qui l'enchaînaient. U»
jour pur , un vrai jour de soleil se levait pour lui , il ne voyait que ra-j rement ses amis ; car Giulietla l'avait entraîné dans une société toute différente.
Un jour il rencontra Frédéric, qui ne voulut point le quitter; et quand , au souvenir de sa patrie et de sa maison , Érasme eut donné des signes d'un profond attendrisssement, Frédéric lui dit: — Sais-tu bien, Spikher, que tu as fait une connaissance bien dangereuse? tu n'ignores pas sans doute que ta belle Giulietta est une des courti-
sa nés les plus rusées qui aient jamais existé. On raconte d'elle toutes sortes d'histoires étranges et mystérieuses ^ qui jettent sur elle un jour fort singulier. On dit qu'elle exerce sur le^ hommes un pouvoir irrésistible, qu'elle les entoure de liens que rien au monde ne peut briser, et tu en es ia preuve : tuesentièrementchangé, tu es tdut dévoué à la syrène Giulietta, et tu ne songes plus à ta bonne
et pieuse femme. Érasme se caeha le
visage de ses deux mains, il sanglotta tout haut, et prononça plusieurs fois le nom de son épouse. Frédéric s'aperçut qu'un rude combat se livrait dans son cœur. — « Spikher, » continua-t-il, wpartonspromptement. »
—«Oui, Frédéric^)) s'écria vivement
DELANUITDES.-SYLA^ESTRÊ. 175 Spikher , a tu as raison , je ne sais quels noirs et affreux pressentimens s'emparent de moi tout-à-coup, — il faut que je parte, que je parte aujourd'hui, ï)
Les deux amis traversaient rapidement la ruejà leur rencontre vint le signor Dapertutto , qui rit au nez d'Érasme et s'écria : « Ah ! courez vite l courez vite I Giulietta vous attend 5 le cœur brûlant de désirs , les yeux pleins de larmes ! ah ! courez vite 1 courez vite ! «Érasme fut comme frappé de la foudre, a Ce maraud ,»
reprit Frédéric, «ce ciarlatano^ je le hais de toute mon âme \ et que cet homme fréquente Giulietta , et lui vende ses essences merveilleuses. ...»
— « Comment! » s'écria Érasme, »
ce misérable voit Giulietta — Giulietta? » — « Oii donc êtes-vous resté si long-temps ? tout le monde vous attend 1 IN'avez-vous donc pas du tout songé à moi ? » dit une voix douce du haut du balcon. C'était Giulietta, devant la maison de laquelle les deux amis s'étaient arrêtés, sans s'en apercevoir. D'un saut, Erasme fut dans la maison. « Il est décidément incurable , » dit tout bas Frédéric, et il s'esquiva le long delà
Jamais Giulietta n'avait été plus aimable, elle était vêtue de même que la première fois , dans le jardin, et brillait de tout l'éclat de sa beauté et de sa fraîcheur. Érasme avait entièrement oublié l'entretien qu'il
DE LA NUIT DE S.-SYLVESTRE. 177 venait d'avoir avec Frédéric, plus que jamais, il se sentit entraîné par un transport, un ravissement irrésistibles; mais jamais aussi Giulietta n'avait laissé entrevoir ainsi, sans aucune réserve, tout l'amour qu'il lui inspirait. Elle semblait ne voir que lui, n'exister que pour lui.
— 11 était question de célébrer une fête à une villa , que Giulietta avait louée pour la belle saison. On s'y rendit. Parmi la société se trouvait un jeune Italien , d'une figure hideuse et de mœurs plus hideuses encore. 11 était fort empressé auprès de Giulîetta , et provoqua la jalousie d'Erasme , qui , plein de dépit, s'éloigna des autres et alla se promener dans une allée solitaire du jardin.
Giulielta fut le trouver : « Qu'astu donc?... — n'esl-tu pas entièrement à moi? » A ces mots, elle l'entoura de ses bras voluptueux , et pressa un baiser sur ses lèvres. Un torrent de feu parcourut tout son corps , dans le délire de la passion il serra sa bien-aimée contre son cœur ets'e'cria; « Non, je ne te quitterai pas, dussé-je périr de la mort la plus aflPreuse 1 » Giulietta sourit d'une manière singulière, et lança sur lui ce regard étrange, qui lui avait toujours fait éprouver un tressaillement intérieur. Ils retournèrent vers la société. L'odieux Italien joua à son tour le rôle d'Érasme; excité par la jalousie , il tint plusieurs propos offensanssur les Allemands et surtout
DE LANUIT DE S.-SYLVESTRE. 179 contre Spikher. Ce dernier ne put se contenir plus long-temps: il s'avança rapidement vers T Italien :
« Cessez, >i dit-il, a vos misérables sarcasmes contre les Allemands et contre moi , ou je vous jette dans cet e'tang, où vous pourrez vous exercer à la nage. 0 Dans ce moment, un poignard brilla dans la main de l'Ita-) lien , mais Érasme furieux le saisit à la gorge et le terrassa; il lui appliqua un coup de pied violent sur la nuque, et Tltalien rendit en râlant le dernier soupir. — Tous se jetèrent sur Érasme ; il avait perdu connaissance ; On le saisit, on l'entraîna.
Lorsqu'il se réveilla comme d^un profond assoupissement , il était dans un petit cabinet, à genoux
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devant Giulietta , qui , la tête penchée sur lui j le tenait enlacé de ses deux bras. « Mâchant , méchant Allemand, » dit-elle d'une voix infiniment douce, (( quelle frayeur tu m'as causée l Je t'ai sauvé du danger le plus pressant , mais tu n'es plus en sûreté à Florence , en Italie. Il faut que tu partes, il faut que tu me quittes , moi qui t'aime tant. » Cette idée de séparation plongea Erasme dans un abîme de douleurs et de désespoir, a Je veux rester, » s'écria-til, «je consens volontiers à mourir.
Ne vaut-il pas mieux mourir que vivre sans toi ! » Il lui sembla en ce moment qu'une voix faible et lointaine prononçait son nom. Hélas î c'était la voix de sa pieuse épouse.
DE LA INUIT DE S.-SYLVESTRE. i8i Erasme resta muet^ et Giulietta lui demanda d'un ton singulier : « Tu penses sans doute à ton épouse ? — Hélas î Erasme, tu ne m'oublieras que trop tôt. » — « Plût au ciel , dit Erasme , que je fusse à toi entièrement et sans retour! » Ils étaient debout précisément devant une granrde glace , éclairée des deux côtés par des bougies étincelantes. Giulietta serra Erasme plus vivement contre son sein, et dit à voix basse : «Laissemoi ton image réfléchie par ce mi»roir, ô mon bien-aimé ; elle ne me quittera jamais. » — Giulietta , dit Erasme tout étonné, que veux-tu dire? mon reflet au miroir? « A ces mots il regarda dans la glace qui lui renvoyait son image et celle de Giu-
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lietta 5 confondues dans une amoureuse étreinte : « Comment donc espères-tu retenir mon reflet , qui m'accompagne en tous lieux , et qui soffre à moi dans chaque source limpide, dans chaque surface polie?»
reprit Erasme. — «Tu ne m'accordes pas même ce rêve de ton moi^ tel qu'il brille dans cette glace, » dit Giulietta , u toi qui voulais être à moi , corps et âme? tu ne veux pas même que ten image reste avec moi el m'accompagne à travers les misères de cette vie , qui sera dorénavant, je le sens bien , sans plaisir et sans amour, puisque tu m'abandonnes? »
Un torrent de larmes brûlantes tomba des beaux yeux noirs de Giulietta. Alors Érasme s'écria transporté
DE LA TSUIÏ DE S.^SYLVESTRE. i83 de douleur et d'amour: «Faut-il donc que je te quitte? — Eh bien l que mon reflet t'appartienne à jamais. Aucune puissance^ — le diable même, ne saurait te l'enlever, jusqu'à ce que tu me possèdes entièrement , corps et àme. »
Les baisers de Giulietta brûlaient sur ses lèvres , lorsqu'il eut prononce ces paroles 5 alors elle cessa de le retenir, et étendit passionnément ses bras vers le miroir. Erasme vit son image se reproduire indépendante de ses mouvemens, il la vit passer dans les bras de Giulietta et disparaître avec elle au milieu d'une vapeur bizarre. Toutes sortes de voix détestables chevrotaient et riaient d'un ton infernal. Saisi d'une horreur
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profonde, il tomba sans connaissance; mais un sentiment affreux d'anxiété , d'effroi , le retira de sa stupeur ; dans une obscurité complète^ il sortit en chancelant et descendit lescalier.
Arrivé devant la maison, on s'empara de lui et on le plaça dans une voiture qui s'éloigna rapidement.
« Monsieur a été un peu ému , à ce qu'il paraît, » dit en allemand rhomme qui s'était assis près de lui ; « Monsieur a été légèrement ému ; mais tout ira pour le mieux , si vous vous abandonnez entièrement à moi.
La petite Giulietta a fait tout ce qu'elle devait, et ma recommandé de bien veiller sur vous. Vous êtes d'ailleurs un aimable jeune homme, et vous avez un goût décidé pour
DE LA NUIT DE S.-SYLViiSTRE. i85 toutes sortes de bonnes petites plaisanteries j telles que Giulietta et moi les aimons. Il faut convenir que estait un vrai coup de pied d'Allemand qu'il a reçu dans la nuque 1 pauvre signor Amoroso l La langue lui sortait du cou, bleue comme une cerise, — C'était fort drôle à voirj et puis, comme il croassait et gémissait, et ne pouvait s'en aller assez vite à tous les diables. — Hal — ha! — ha!»
La voix de cette homme e'tait si détestablement moqueuse , son galimatias si effroyable , que toutes ses paroles pénétraient dans le cœur d'Erasme , comme autant de coups de poignard. « Qui que vous soyez , )> dit Erasme , a ne me parlez plus , ne
me parlez plus de cette horri])lc ac-
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tion 5 dont j'éprouve le plus sincère repentir l » — «Repentir, repentir!»
continua cet homme , « vous vous repentez donc aussi d'avoir connu Giulietta , et d'avoir su toucher son cœur? » — « Giulietta, Giulietta! »
soupira Erasme. — «Voilà,» reprit cet homme 5 «voilà comme vous êtes enfant ', vous souhaitez , et voudriez bien ^ mais il faut d'autre part , selon vous , que tout se passe tranquillement et dans les formes. Il est fatal , sans doute , qu'il vous ait fallu quitter Giulietta ; mais je pourrais bien , si vous restiez , vous soustraire aux poignards de tous vos persécuteurs, et même aux griffes de notre chère justice. » La pensée de pouvoir rester auprès de Giulietta s'em-
DE LA NUIT DES.-StLVESTRE. 187 para puissamment d'Erasme. ^ Comment pourrais-tu faire ce que tu promets ? » demanda- t-il. — (( Je connais, » continua cet homme, « un moyen sympathétique , qui doit frapper de cccité vos persécuteurs, et vous faire leur apparaître chaque fois avec un visage différent , de sorte qu'ils ne vous reconnaissent jamais.
Dès qu'il fera jour, vous aurez la bonté de regarder long- temps et bien attentivement dans un miroir j puis, sans l'endommager le moins du monde, je soumettrai votre reflet à certaines opérations , et vous serez bien caché. Vous pourrez alors vivre dans les plaisirs avec Giulietta , sans courir aucun danger. )>
« Terrible , terrible l » s'écria
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Érasme. — « Qu'y a-t-il donc de si terrible ? mon bon ami , » demanda cet homme ironiquement. « Hélas 1 j'ai — je — » balbutia Erasme. — « Vous avez laissé votre reflet , n interrompit vivement cet homme , «f vous l'avez laissé à Giulietta ? — Ha! bal ha ! bravissimo , mon cher!
vous pouvez maintenant parcourir les campagnes, les forêts, les villes et les hameaux , jusqu'à ce que vous ayez retrouvé votre épouse et votre petit Érasme , et que vous soyez redevenu père de famille , quoique sans reflet au miroir , ce qui^ du reste, n'inquiétera pas singulièrement votre femme , puisqu'elle vous possédera corporellement, tandis que
DE LA NUIT DE S-SYLVESTRE. 189 Giulietta n'aura qu'un rêve brillant de votre moi, »
(f Tais-toi, homme exécrable! » s^écria Érasme. En ce moment , une troupe joyeuse et chantante passa près d'eux avec des torches qui éclairèrent un instant l'intérieur de la voiture. Érasme regarda la figure de son compagnon et reconnut l'odieux docteur Dapertutto. D'un bond, il s'élança de la voiture et courut vers la troupe, car de loin il avait reconnu la basse taille sonore de Frédéric. Les amis revenaient de dîner à la campagne. Érasme informa en peu de mots Frédéric de ce qui venait de se passer; seulement il lui cacha la perte de son reflet. Frédéric
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laissa ses amis, et courut avec lui à la ville; tous les préparatifs nécessaires furent faits avec tant de promptitude , qu'au lever de l'aurore , Erasme pressant les flancs d'un coursier rapide , était déjà loin de Florence.
Spikher a noté plusieurs des aventures de son voyage. La plus remarquable est l'accident qui lui fit sentir pour la première fois, d'une manière bien étrange , la perte de son reflet. 11 s'était arrêté un jour dans une grande ville, parce que son cheval avait besoin de repos, et il s'assit sans défiance à la table d'hôte très-nombreuse , ne remarquant pas qu'en face de lui se trouvait un grand et beau miroir. Un
DELANUITDES.-SYLVESTRE. igr infernal sommelier, qui se tenait derrière sa chaise', s'aperçut que de Tautre côté, dans le miroir, la chaise paraissait vide, et que rien ne se reflétait de la personne qui l'occupait.
Il communiqua son observation au voisin d'Erasme, celui-ci au suivant; un murmure et un chuchottement s'éleva autour de la table ; on regardait Érasme, puis le miroir ; Érasme ne s^était pas encore aperçu qu'il était question de lui, lorsqu'un homme grave se leva de table , le conduisit devant la glace, y jeta les yeux , et se tournant vers la société , s'écria tout haut : a Vraiment, il n'a pas de reflet ! w — « Il n'a pas de reflet ; — il n'a pas de reflet ! * criait-on à tort et à travers; « c'est
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un mauvais sujet , un homo nefas ; qu'on le mette à la porte ! » — Dévoré de rage et de honte , Érasme se sauva dans sa chambre ; mais à peine y fut-il entré qu'on lui vint signifier de par la police, qu'il eût à se présenter dans 1 ^espace d'une heure devant l'autorité avec son reflet intact et parfaitement ressemblant, sinon, qu'il eût à quitter la ville. Il partit, poursuivi par la canaille oisive et par les polissons des rues qui criaient derrière lui : a Le voilà qui s'en va , celui qui a vendu son reflet au diable: le voilà qui s'en va! »
Enfin il se retrouva en plein air.
Depuis ce temps, il faisait voiler les miroirs partout oii il arrivait, prétextant une horreur invincible pour