‹ Œuvres complètes. [TraduiteChapitre 2 sur 15 · DEUXIEME VEILLEE · texte numérisé non relu

DEUXIEME VEILLEE

'Comment Tétudiant Anselme passa pour ivre et fou. — La traversée sur l'Elbe. — Un air de bravoure du maître de chapelle Graun. — La liqueur stomachique de Conradi, et la marchande de pommes bronzée.

(iCe monsieur n'est sans doute pas dans son bon sens » , dit une respectable bourgeoise qui, revenant de la promenade avec sa famille, s'était arrêtée, et considérait, les bras croisés, les faits et gestes extravagans de l'étudiant Anselme. Il tenait embrassé, en ejffet , le tronc du sureau , et s'écriait sans cesse dans les rameaux et les feuilles : « ô, une seule fois en-^

core , brillez et montrez-vous , aimables petits serpens vert-dorés, une seule fois encore laissez-moi entendre vos voix cristallines 1 yeux d'azur si doux, regardez-moi une fois, une seule fois encore, ou je me consumerai dans ma douleur et dans mes brulans désirs 1 » et là dessus il tirait piteusement du plus profond de la poitrine, quantité de soupirs et de gémissemens , et secouait , plein d'impatience et d'envie, le tronc du sureau, qui, pour toute réponse, ne hâ renvoyait qu'un bruit de feuilles sourd et inintelligible , et semblait ainsi se moquer de la douleur de l'étudiant Anselme.

— Ce Monsieur n'est sans doute pas dans son bon sens » , dit la boui -

geoise, et il sembla à Anselme qu'on l'éveillait en sursaut d'un songe bien profond , en l'aspergeant d'eau glacée. Alors, seulement, il s'aperçut où il était, et se rappela comment une vision fantastique l'avait tourmenté, à tel point , qu'û s'était parlé tout haut à lui-même. Il regarda la bourgeoise d'un air consterné, ramassa son chapeau qui était tombé, et voulut prendre la fuite. Sur ces entrefaites , le père de famille était survenu , et après qu'il eût déposé sur l'herbe le plus jeune des enfans qu'il portait dans ses bras , il s'était approché, et, appuyé sur sa canne, avait écouté et considéré avec étonnement le pauvre Anselme. Il releva la pipe et lesac à tabac que l'étudiant

avait laissé tomber, et les lui remettant, il dit : (( — Que Monsieur ne se lamente pas si horriblement dans l'ombre, et ne se moque pas des gens quand il ne lui est arrivé d'autre malheure que de regarder un peu trop au fond de son verre*, allez. Monsieur, allez bien tranquillement chez vous, et couchez-vous sur une oreille! » — L'étudiant Anselme fut extrêmement honteux de ce propos ; il poussa un soupir larmoyant. — « Eh bien! eh bien ! continua le bourgeois , ce n'est pas une grande affaire; pareille chose arrive au plus sage, et le jour de l'Ascension, on peut bien, dans la joie de son cœur, boireun petit coup pour la soif à venir. Cela est même pardonnable à un homme dcDieu3 car,

où je me trompe fort , ou Monsieur est candidat (ï) ; mais si Monsieur veut bien le permettre, je chargerai ma pipe de son tabac , le mien vient deme manquer là haut. » Le bourgeois disait ces mots au moment où l'étudiant Anselme allait mettre en poche sa pipe et son tabac ; alors le bourgeois vida lentement et d'un air méditatif sa pipe avec la pointe de son couteau , et se mit à la remplir tout aussi lentement. Plusieurs jeunes filles de la bourgeoisie étaient survenues \ elles causaient tout bas avec la femme , et riaient d'un air étouffé 5 en regardant Anselme. Le pauvre étudiant était sur les épines. Dès

(i) En tliéologie.

3o LE POT D'OR,

qu'on lui eût rendu sa pipe et son tabac, il partît en courant. Tout ce qu'il avait vu de merveilleux était sorti de sa mémoire ; seulement il se souvenait d'avoir tenu tout haut , sous le sureau , mille propos extravagans; ce qui lui était d'autant plus pénible, qu'il se sentait depuis fort long-temps une aversion profonde pour tous les faiseurs de monologues.

— «C'est le diable quijparle par leur voix, » disait son régent, et Anselme en était fermement persuadé • mais être pris pour un candidatus theolo-^ giœ qui s'est enivré le jour de l'Ascension, cette pensée lui était insupportable!

Déjà il se détournait pour prendre l'allée de peupliers qui passe de-

LE POT D'OR. 3i

vant le jardin de Kosel, quand une voix s'écria derrière lui : — Monsieur Anselme ! monsieur Anselme 1 au nom du ciel, où courrez- vous en pareille hâte ? — L'étudiant s'arrêta , comme s'il avait pris racine en terre; car il était persuadé qu'un nouveau malheur allait à l'instant fondre sur lui. La voix se fit entendre une seconde fois : « — Monsieur Anselme 1 revenez donc sur vos pas ; nous vous attendons au bord de l'eau i — Alors seulement , Anselme comprit que c^'é tait son ami, le co-recteur Paulmann, qui l'appelait; il retourna vers rEU3e , et trouva le recteur accompagné de ses deux filles et du régistrateur Heerbrand,qui se préparaient à monter dans une nacelle.

Le recteur invita l'ëtudiant à tra^ verser TElbe avec eux, et à passer la soire'e dans sa maison située dans le faubourg de Pirna. L'étudiant Anselme accepta volontiers, croyant, par là 5 échapper à la fatale destinée qui le poursuivait aujourd'hui. Pendant qu'il traversait le fleuve , il arriva que sur la rive opposée, près du jardin Antoni , on faisait partir un feu d'artifice. Les fusées craquaient et sifflaient en'montant , et les étoiles resplendissantes éclataient dans les au^s, en faisant voler autour d'elles des gerhes de lumière et de feu. L'étudiant Anselme^ ahsorhé dans sa rêverie, était assis près du rameur; mais quand il aperçut dans l'eau le reflet des étincelles et des flammes

qui se croisaient et serpentaient dans les airs, il lui sembla que les petites couleuvres dorées traversaient le fleuve. Tout ce qu'il avait vu d'extraordinaire sous le sureau , rentra aussitôt dans sa pensée, et il sentit de nouveau ce désir ineffable, cet entraînement passionné, qui tantôt, sous le même arbre , avaient rempli son âme de douleur et de volupté.

— « Hélas! est-ce vous que je revois, petits serpens dorés j chantez, oh! chantez encore! je retrouverai dans vos chants ces beaux yeux bleusfoncés — . Hélas! êtes- vous doncsous les flots? » Ainsi s'écriait l'étudiant Anselme ; et là dessus, il fit un mouvement violent, comme s'il voulait sauter de la barque dans le fleuve.

— (c Monsieur est-il possédé du diable? s'écria le batelier et il le retint par le pan de son habit. Les jeunes filles qui étaient assises près de lui , poussèrent un cri de terreur, et s'enfuirent à l'autre extrémité delà barque; le régistrateur Heerbrand dit quelques mots à l'oreille au recteur Paulmann , à quoi celui-ci répondit assez longuement; mais de toute cette conversation, l'étudiant Anselme ne comprit que les paroles suivantes : — a Remarqué jamais de semblables accès. » Aussitôt, le co-recteur Paulmann se leva, et vint s'asseoir avec un air de gravité municipale à côté de l'étudiant; il prit sa main et lui demanda : « — Comment vous

rouvez-vous, monsieur Anselme »?

L'étudiant Anselme faillit perdre a raison : car , dans son intérieur , i'élevait une contradiction insensée (ju'il cherchait vainement à dominer. Il voyait clairement que ce qu'il avait pris pour la lueur des petits serpens dorés, n'était que le reflet du feu d'artifice; mais un sentiment inconnu ( de plaisir ou de douleur , il n'en savait rien lui-même), resserrait convulsivement sa poitrine ; et quand le batelier frappait l'eau de sa rame , et que celle-ci , comme eu fureur, claquait, rugissait et tourbillonnait, il entendait, lui, sous la grosse voix du fleuve , un murmure, un bruissement mystérieux : — «Anselme! Anselme! ne vois-tu pas com-

me nous nageons sans cesse devant toi ? — Va 5 [y a, notre sœur te regardera encore! -Crois 5- c roi s 5-crois en nous ! » et il lui semblait voir, au fond de l'eau , trois lignes brillantes. Mais quand il se pencha bien douloureusement, pour voir si les yeux charmans ne se lèveraient pas vers lui du sein des ondes, il s'aperçut bien que ces' sillons lumineux n'étaient projetés que par les fenêtres éclairées des maisons prochaines.

Il était assis là , silencieux , et luttant avec lui-même *, mais le corecteur Paulmann lui dit avec plus de vivacité que la pj-emière fois : — (( Comment vous trouvez- vous, monsieur Anselme ?» — L'étudiant répondit d'un air fort abattu : — « Hc-

las! Monsieur et très-cher co-recteur , si vous saviez les choses e'tran- ^es que j'ai rêvées tout à l'heure, les yeux ouverts , sous un sureau près du mur d'enceinte du jardin de Link , vous ne m'en voudriez pas pour cette

sorte , cette espèce d'absence

d'esprit » — « Allons, allons,

monsieur Anselme, reprit le co-reciteur Paulmann , je vous avais touîjours regardé comme un jeune homme solide, mais rêver, rêver les yeux ouverts , et puis , tout d'un coup , vouloir se jeter à l'eau , c'est (pardonnez-moi ) , c'est le propre d'un cerveau fêlé et d'un fou l »

L'e'tudiant Anselme fut tout cha- -grin de la dureté des propos de son jgimi \ quand la fille aînée de Paul^

mann, Véronique, jolie et florissante demoiselle de seize ans, prit h parole , et dit : — « Mais , mon chei papa , il faut bien qu'il soit arrive quelque chose d'étrange à monsieui Anselme, et il a cru veiller sans doute , quoiqu'en effet il ait dormi sous le sureau, c'est alors qne lui seront apparues toutes ces drôleries qu'il croit voir encore devant ses yeux. )) — « Et d'ailleurs, aimable demoiselle, très-lionoré co-recteur, dit le régistrateur Heerbrand, ne peut-on pas , tout en veillant , tomber dans une sorte de rêverie? C'est ainsi qu'un jour, après-dîner, en prenant mon café , dans un de ces momens d'effervescence qui résulte, à proprement parler, d'une

véritable digestion corporelle et intellectuelle, je me ressouvins, comme par inspiration , de la place où était déposé un acte de la chancellerie , depuis long-temps égaré -, et hier encore, j^ai vu de mes yeux, de mes yeux bien ouverts, danser devant moi un énorme diplôme latin , écrit en belles lettres moulées. — «< Ah! reprit le co-recteur Paulmann, vous avez toujours eu , Monsieur et trèshonoré régîstrateur, un grand penchant pour la poésie •, et pour peu que l'on ne réprime cette disposition, on tombe aussitôt dans le fantastique et dans le romanesque. » Mais Tétudiant Anselme se trouva tout soulagé de voir que l'on prenait son parti , lui qui courait si grand danger de

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passer pour ivre ou pour timbré; e quoiqu'il commençât à faire passablement sombre , il crut remarquer pour la première fois que Véronique avait de fort beaux yeux bleus foncés, sans que , dans ce moment , certaine paire d'yeux merveilleuse qu'il avait aperçue entre les branches du sureau, vînt se représenter à sa mémoire. Il faut l'avouer , les étranges aventures qui lui étaient arrivées sous le sureau , avaient tout d'un coup échappé à l'étudiant Anselme; il se trouva si léger , si joyeux , qu'il offrit, dans l'excès de sa gaîté, la main à sa protectrice Véronique, au sortir de la barque; enfin, quand elle lui donna le bras , il la conduisit avec tant d'adresse et tant de bon-

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îieur, que le pied ne lui manqua qu'une seule fois; et, comme c'était dans le seul endroit sale de tout le cliemin , il n'éclaboussa que fort peu la robe blanche de Véronique. Cer keureux changement dans l'humeur de l'étudiant Anselme n'échappa point au co-recleur Paulmann, il lui rendit son amitié , et le pria de lui pardonner les durs propos qu'il lui avait tantôt adressés, u Oui, ajouta-t-»il , on a des exemples de personnes trompées, tourmentées, effrayées par de semblables fantômes ; mais ce n'est là que maladie du corps , que l'on guérit en appliquant , salvâ venid^ dessangsues au derrière, comme l'a fort bien démontré un savant, mort depuis peu. » L'étudiant An-

selme ne sut pas en efifet lui-même s'il avait été ivre, pris d'un accès de folie ou malade *, dans tous les cas , les sangsues lui parurent chose fort inutile , par la raison que ces prétendus fantômes avaient entièrement disparu , et qu'il se sentait de plus j en plus soulagé , à mesure qu'il réussissait à faire mille et une gentillesses auprès de la jolie Véronique. Après un léger souper, on fit comme de coutume de la musique ; il fallut que l'étudiant Anselme se mît au piano et accompagnât Véronique qui chantait.— «Belle demoiselle, dit le régis trateurHterbrand, vous avez une voix pure comme le timbre d'une cloche de cristal ! » — « A Dieu ne plaise! » s'écria l'étudiant Anselme malgré

lui, il ne sut pas lui-même comment *, et tous le regardèrent avec surprise. — « Cloches de cristal retentissent dans les sureaux , merveilleusement! merveilleusement! » continua Anselme, murmurant à demivoix. Véronique lui mit la main sur répaule et lui dit : cv Que dites-vous donc là, Monsieur Anselme? » Sur le champ, l'étudiant se retrouva dans son assiette ordinaire, et recommença à jouer. Le co-recteur Paulmann le regardait d'un air sombre; mais le régistrateur Heerbrand mit un cahier sur "^ le pupitre, et chanta à ravir un air de bravoure du maître de chapelle Graun (i). L'étudiant Anselme ac- \

(i) C'est sans doute Charles Henry Graun,

compagna plusieurs morceaux encore, et un duo fugué qu'il chanta avec Véronique , et que le co-recteur ïîaulmann avait composé lui-même, les mit tous de la meilleure humeur du monde. Il était assez tard , et le régistrateur Heerbrand prenait déjà sa canne et son chapeau, quand le co-recleur Paulmann s'approcha de lui avec mystère, et lui dit : « Ne voudriez-vous pas , très-digne régistrateur , parler vous-même à ce bon monsieur Anselme, de... — enfin — de ce que vous savez bien. » — « Avec grand plaisir! » répondit le régistra-

compositeur fort distingué et maître de chapelle de Frédéric II', roi de Prusse. Il a eu plusieurs homonymes moins célèbres que lui. {Le traducteur.)

leur Heerbrand, et quand la compagnie se fut assise en rond, il commença, sans autre préambule , en ces termes : « Il y a dans cette ville un vieux homme, fort singulier etfortre»* marquable; on dit qu'il pratique toutes sortes de sciences occultes; mais comme, à vrai dire, il n'existe point de ces sciences , je le prendrais bien plutôt pour un antiquaire qui fait des recherches , ou pour un chimiste expérimentateur. Je ne veux parler de personne autre que notre archiviste privé Lindhorst. 11 vit, vous le savez, fort retiré dans sa vieille maison, au fond d'une rue écartée; et quand les affaires de son service ne l'occupent point, on le trouve soit dans sa bibliothèque, soit dans son labo-

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ratoire , où il ne laisse entrer personne. Entre beaucoup délivres trèsrares», il possède un bon nombre de manuscrit? arabes , cophtes , et même quelques uns écrits en signes fort singuliers et qui n'appartiennent à aucune langue connue. Il voudrait les faire copier avec soin , et pour ce travail , il a besoin d'un homme qui sache bien dessiner à la plume, et capable de transcrire, à l'encre de la Chine, sur le parchemin, tous ces hiéroglyphes, avec la plus scrupuleuse exactitude. Il fait travailler sous sa surveillance, dans un appartement de sa maison; il donne, outre la nourriture, un gros ëcu par jour, et promet encore un beau présent quand les copies seront heureusement

terminées. Le temps du travail est, tous les jours de raidi à six heures ; de trois à quatre heures on se repose et on dîne. Comme il a déjà tenté cet essai inutilement avec plusieurs jeunes gens, il s'est adressé à moi, me priant de lui faire connaître un habile dessinateur 5 alors j'ai pensé à vous, cher monsieur Anselme, car je sais que non-seulement vous avez une fort belle main , mais que vous faites des dessins charmans à la plume. Si vous voulez donc , par- le temps malheureux qui court, et en attendant que vous obteniez une place, gagner Técu de six francs par jour, et le présent en sus, trouvezvous demain , au coup de midi, chez larchiviste, dont la demeure vous

est connue. Mais gardez- vous bien de faire une tache d'encre; si elle tombe sur la copie , il vous fait recommencer sans pitié; si c'est sur l'original , l'archiviste est homme à vous je ter par la fenêtre, car il est fort colère.» Ce fut un grand sujet de joie pour l'étudiant Anselme, que cette proposition du régistrateur Heerbrandj car , outre qu'il écrivait bien et qu'il dessinait fort joliment, il avait la passion des écritures pénibles et du luxe calligraphique; il remercia donc ses prolecteurs avec beaucoup de cordialité et de franchise , et promit de ne pas manquer le rendez-vous du lendemain. Pendant toute la nuit, l'étudiant Anselme ne vit qu'écus de six francs ,

n'entendit que leur son argentin.

Qui voudrait en faire un crime au pauvre diable ? Trompé dans mainte espérance par une capricieuse fatalité , il ne pouvait subsister qu'avec la plus grande économie, et il était forcé de s'interdire plus d une jouissance que semblait autoriser sa jeunesse.

De grand matin, il rassembla ses crayons, ses plumes de corbeau , son encre de Chine ; car, pensait-il , je défie l'archiviste d'en trouver de meilleurs. Avant tout, il passa en revue ses dessins et ses chefs-d'œuvre de calligraphie , afin de les présenter à l'archiviste comme une preuve de sa capacité à remplir l'emploi qu'on lui destinait. Tout alla le

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mieux du monde ; une heureuse étoile semblait le prote'ger; du premier coup , il noua convenablement sa cravate , aucune couture ne se défit 5 aucune maille ne se rompit à ses bas de soie noirs, son chapeau ne retomba point dans la poussière , après qu'il l'eût brossé , tout allait le mieux du monde. — Bref, — à onze heures et demie précises , l'étudiant Anselme, en frac gris de brochet et en culotte de satin noir , un rouleau de modèles d'écritures et de dessins à la plume dans sa poche, se trouvait déjà dans la rue du Château, dans la boutique de Gonradi, et buvait — un — deuxpelits verres de liqueur stomachique superfine; car ici, pensait-il, en frappant sur sa poche encore vide^ sonneront

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bientôt des écus de six francs. Malgré réloignement de la rue dans laquelle était située la vieille maison de l'archiviste Lindhorst, l'étudiant Anselme était devant la porte avant midi. II se tenait là, contemplant le grand heurtoir de bronze; mais quand le dernier coup de midi , sonnant à l'horloge de l'église voisine , vibra puissamment dans l'air , au moment où l'étudiant Anselme mettait la main sur le heurtoir, le visage de bronze, roulant des yeux féroces d'où jaillissaient des flammes bleuâtres , se décomposa d'une façon hideuse à voir , et se mit à rire en grinçant des dents. Hélas ! c'était la marchande de pommes de la Porte- Noire ! ses dents aiguës claquaient

5a LE POT D'OR,

sous SCS lèvres flasques, d'où s'échappait un ronflement assez semblable au l)ruit d'une crécelle: — « Te voilà? foui — Tu croyais entrer, mais, tarare ! — tarare ! — tarare ! — Pourquoi courais-tu si fort ? cerveau timbré l »

L étudiant Anselme recula en chancelant, il voulut s'appuyer au poteau de la porte, mais sa main saisit le cordon de la cloche et le lira j dans tous les coins retentit une sonnerie bruyante et composée des plus affreuses dissonances , et à tra^ vers toute la maison, vaste et solitaire, résonnait comme un écho fatal : « Bientôt, bientôt tu tomberas dans le cristal ! »

L'étudiant Anselme se sentit pé-

netré d'une secrète horreur qui parcourut tout son corps comme un frisson de fièvre. Le cordon de la cloche s'allongea et se changea en un serpent blanc d'une grandeur de'mesurée, qui l'entoura et Tëtreignit, resserrant de plus en plus ses anneaux, tellement que les os de l'étudiant étaient broyés en miettes, et que son sang jaillissant de ses artères montait dans le corps diaphane du serpent, et le teignait en rouge. — Dans cette affreuse anxiété, il voulut s'écrier: u Tue-moi l tue-moi î » mais il ne put tirer de sa poitrine qu'un râle sourd et inintelligible. — Le serpent dressa la tète, et appuya son dard aigu d'airain brûlant sur la poitrine d'Anselme-, tout-à-coup il

sentit une douleur lancinante, la grande artère du cœur se rompit , et il perdit connaissance.

Quand il revint à lui, il était étendu sur sa pauvre couchette, mais près de lui se tenait le cq-recteur Paulmann , qui lui disait : « Au nom du ciel l quelles extravagances faitesvous donc, cher M. Anselme î »

TROISIÈME vi:ii:i.£i:-

?iouTelles de la famille de l'archiviste Lindliorst.— Les yeux bleus de Vert nique. — Le régistrate ur Heerbrand.

L'esprit jeta un regard sur les câux^ elles s^émurent, leurs vagues écumantes mugirent et se pre'cipitèrent avec le bruit du tonnerre dans les noirs abîmes béans qui les engloutissaient. Semblables à des vainqueurs ivres de leur triomphe, les grands rochers de granit élevaient leurs têtes dentelées , et protégeaient la vallée , jusqu*au moment où le soleil la reçut dans son sein paternel ,

et rétreignant de ses rayons comme de mille bras flamboyans , versa sur elle des torrens de baisers et de chaleur.

Alors s'éveillèrent mille germes qui dormaient sous le sable stérile; ils poussèrent des tiges et des feuilles au devant de leur père , et, tels que des enfans qui sourient dans leur berceau de verdure, reposaient dans leurs boutons de jeunes fleurs qui , s'éveillantà leur tour, se revêtirent de la lumière que le père avait diaprée des plus riches couleurs pour les réjouir. Mais, au milieu de la vallée, s'élevait un noir rocher qui se gonflait et s'abaissait comme la poitrine de l'homme agitée p: r une . passion violente. — Du fond de l'abîme montaient en roulant les va-

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peurs, et se condensant en masses puissantes, s'efforçaient hostilement d'obscurcir le visage du père : mais celui-ci appela l'ouragan à son aide, et les nuages furent disperses comme ia poussière. Et quand le rayon pur du soleil toucha de nouveau le noir rocher , dans ce moment d'extase de toutela nature, naquit un beau lis de feu (i), dont les pe'tales s'ouvraient comme des lèvres ravissantes, pour recevoir les doux baisers de son père.

Alors une lumière brillante descendit dans la vallée j c'élai t le jeune

(1) Le lis qui joue dans cette histoire un rôle tout féminin , est de ce genre en allemand.— De peur d'obscurité, nous avons cru devoir cet éclaircissement aux lecteurs scrup'jleux. {Le Traducteur.)

Phosphorus. La fleur de lis l'aperçut , et soupira d'une voix tendre et passionnée : «Sois à moi pour toujours, beau jeune homme ! car je t'aime , et je mourrais si tu m'abandonnais. »Le jeune homme Phosphorus répondit :

(( Je veux être à toi , charmante fleur ; mais alors, comme un enfant dégénéré, tu quitteras ton père et ta mère , tu ne connaîtras plus tes compagnes, tu voudras être plus grande et plus puissante que tous ceux qui, tes égaux, se réjouissent maintenant avec toi. Le désir, qui développe dans tout ton être une chaleur bienfaisante, plongera bientôt dans ton cœur mille dards acérés :

car le sens engendrera les sens , et la Tolupté suprême qu'allume cette

étincelle que je dépose en toi , est la douleur sans espoir qui te fera périr, pour germer de nouveau sous une forme étrangère. — Cette étincelle est la pensée ! — Hélas î soupira la fleur d'un ton plaintif, dans l'ardeur qui m'embrase maintenant , ne puis -je pas être à toi? puis -je donc t'aimer plus que je ne t'aime maintenant? puis-je te contempler comme je le fais maintenant , si tu m'anéantis ? Alors le jeune homme Phosphorus lui donna un baiser , et, comme si elle eût été pénétrée d'un rayon de lumière , elle jeta des flammes dont sortit un être inconnu, qui , fuyant à tire-d'ailes la vallée , plana dans l'espace infini, et ne se soucia plus ni des compagnes de sa

6ô LE POT D'OE.

jeunesse , ni du jeune homme adore.

Celui-ci pleura la perte de sa bienaimée , car ce n'était que son amour pour la charmante fleur qui l'avait conduit dans la vallée, et les rochers de granit, inclinant leurs têtes , prirent part à la douleur du jeune homme. Mais l'un des rochers s'entr'ouvrit, et de son sein sortit un dragon noir , donr les ailes produisaient un sourd fre'missement, et il dit: « Mes frères, les métaux, dorment là-dedans , mais moi , je suis toujours vigilant et dispos, et je viens à ton aide. » Il s'éleva et redescendit plusieurs fois*, enfin, il happa cet être qui était sorti de la fleur de lis, il le porta sur la colline et l'emprisonna sous son aile. Alors cet objet

LE POT D'OR. 6i

icdevint la fleur de lis, comme de- \ant , mais la pensée lui restait , don fatal ! Son amour pour le jeune Phosphorus s'exhalait en soupirs lamentables , et les jeunes fleurs , touchées par ce souffle qui naguère les faisait vivre, languissaient maintenant et mouraient sur leur tige. Le jeune homme Phosphorus revêtit une armure rayonnante, et combattit le dragon, qui, frappant de son aile noire la cuirasse, en faisait sortir des sons éclatans : ces sons puissans ranimèrent les jeunes fleurs qui se prirent à voler comme un essaim d'abeilles autour du dragon : ses forces l'abandonnèrent *, honteux et vaincu, il se cacha dan^ les profondeurs des abîmes. La fleur de lis était délivrée,

le tendre adolescent Phosphoru s l'embrassait avec ivresse ; les fleurs , les oiseaux, voire même les gigantesques rochers de granit entonnèrent un hymne de joie, et la saluèrent reine de la vallée.

((Permettez; voici de l'enflure orientale , monsieur et très-honorë archiviste! dit le régistrateur Heerbrand :

et nous vous avions prié, ce me semble, de nous raconter, selon votre coutume , quelque aventure de votre vie merveilleuse, par exemple, un de vos voyages ; mais nous vous demandions du vraisemblable. — Eh bienl qu'est-ce donc? répartit l'archiviste Lindhorst ; ce que je viens de raconter est loui ce que je puis vous offrir de plus vraisemblable, et

appartient en quelque sorte à l'histoire de ma vie. Car je tire mon origine de la susdite vallce , et la fleur de lis que l'amour mit sur le trône, e'tait ma grand-grand-grand-grandmère; d'oii il résulte que je suis prince moi-même. »

Tout le monde partit d'un éclat de rire.

(( Riez tant qu'il vous plaira, continua larchiviste Lindhorst*, le maigre récit que je viens de vous faire de tant de merveilles, peut bien vous paraître invraisemblable et extravagant; mais apprenez que, loin d'être une fiction ou une alle'gorie , il est littéralement vrai. Sans doute, si j'avais su que l'histoire délicieuse de cet amour auquel je dois la vie vous parut

si peu digne d intérêt ^ je vous aurais communiqué quelques-unes des nouvelles que mon frère m'apprit hier en me rendant visite. — a Eh quoi l avez-vous un frère , monsieur l'archiviste ? — Où est-il? où demeuret-il donc ? — Est- il, de même que vous , au service du roi ? — Ou serait-il un savant, menant vie privée ?»

— Ces questions arrivaient de tous les côtés. — « Nonl » répondit l'archiviste froidement et avec calme, et prenant une prise, a il a mal tourné, et il est allé vivre parmi les dragons. » — i< Comment disiez-vous, s'il vous plaîl , très -honoré archiviste? » dit le régistrateur Heerbrand :

« parmi les dragons ?» — « Parmi les dragons? » Ces mots résonnèrent de

tous cotes comme un écho. — « Oui, parmi les dragons, » reprit l'archi- \isteLindliorst; « au fond, c'e'tait par de'sespoir. Vous savez tous, messieurs 5 que mon père est mort depuis peu; il y a tout au plus trois cent quatre-vingt cinq ans *, raison pour laquelle je porte encore le deuil. Il m'avait légué, à moi son favori, un onyx superbe, que mon frère voulut avoir. Nous nous disputâmes à ce sujet, près du corps de notre père, d'une façon tellement inconvenante, qne le défunt perdit patience, se leva de sa bière , et jeta mon querelleur de frère du haut en bas des escaliers. Cette violence lui fît grand'peine, et il alla de ce pas habiter parmi les dragons. Maintenant , il demeure

tout près de Tunis , dans un bois de cyprès , où il garde une escarboucle merveilleuse , que convoite un diable de nécromant, qui habile pendant l'e'té une jolie inaison de campagne en Laponie. C'est quand le nécromant se promène dans son jardin , et visite ses couches de salamandres , que mon frère peut s'esquiver pour un quart-d'heure, et me venir raconter en toute hâte ce que l'on dit de neuf près des sources du Nil. » Pour la seconde fois, les assistans partirent d'un grand éclat de rire ; mais l'étudiant Anselme se sentait tout bouleversé, et il ne pouvait pas, sans un frissonnement involontaire, supporter le regad'd fixe et sérieux de l'archiviste. Parfois aussi , le tinte-

ment métallique de sa voix avait quelque chose de si singulièrement pénétrant , que le pauvre Anselme en frissonnait jusque dans la moelle des os. 11 n'était pas probable que le régistrateur Heerbrand atteignît ce soir-là le but qu'il s'était proposé en amenant Anselme au café. En effet , après son accident devant la porte de l'archiviste, il n'avait plus été possible de déterminer le malencontreux étudiant à tenter une seconde visite, car il était fermement persuadé que le hasard seul l'avait préservé , sinon de la mort, du moins du danger dé devenir fou. Le co-recteur Paulmann avait passé dans la rue, dans le moment qu'il était étendu sans connaissance devant la porte.

et qu'une vieille femme , qui avait de'posé dans un coin son panier de pommes et de gâteaux , e'tait occupée à le ranimer. Le co-rectcur Paulmann avait aussitôt fait venir une chaise à porteur et l'avait escorte' jusque chez lui.

fc On pensera de moi ce que ion voudra , » dit l'étudiant Anselme , « on me prendra pour un fou , si l'on veut. — Suffit! — J'ai vu grimacer dans le heurtoir la figure de la maudite sorcière de la Porte-Noire , et, quant à ce qui est arrive ensuite, j'aime mieux n'en point parler du tout*, maissi, en reprenant mes sens, j'avais vu dans cette exécrable marchande de pommes (car la vieille femme si empressée autour de moi ,

n'était autre que ma coquine), j'aurais été, sur-le-champ, frappé d'apoplexie , ou privé de la raison a lout jamais.

Toutes les remontrances, tous les bons avis du co-recteur Paulmann et du régistrateur ïleerbrand ne servirent de rien , et Véronique aux yeux bîeus^ elle-même, ne put le retirer d'une sorte de stupeur rêveuse dans laquelle il était plongé. On lui crut alors en effet le cerveau malade, et l'on cherchait un moyen de le distraire , quand le régistrateur ïleerbrand pensa que rien au monde ne conviendrait mieux à son état que le travail projeté chez l'archiviste Lindhorst. 11 ne s'agissait plus que de faire connaître favorablement Aa-

selme à l'archiviste, etlerégistraleur, sachant qu'on le trouvait presque tous les soirs dans un café' très-connu, invita l'étudiant à prendre chaque soir une bouteille de bière et à fumer une pipe à ses frais (ceux du régistrateur, ) dans ce même café, jusqu'à ce qu'il eût fait, d'une ou d'autre manière, la connaissance de Tarchiviste, et qu'il se fût entendu avec lui pour copier ses manuscrits; ce que Tétudiant Anselme accepta avec reconnaissance.

t< Vous mériterez la bénédiction du ciel, cher régistrateur, si vous ramenez ce jeune homme à la raison, » dit le co-recteur Paulmann.

— (( La bénédiction du cielî » répéta Véronique , levant dévotement

les yeux , et songeant en son particulier combien l'étudiant Anselme était un aimable jeune homme, même

sans raison 1

Quand l'archiviste Lindhorst prit sa canne et son chapeau, et voulut sortir, le régistrateur Heerbrand saisit vivement Anselme par la main , et fermant le passage à l'archiviste , il parla en ces termes : « Monsieur et très-honord archiviste prive', voici l'étudiant Anselme, que je vous présente comme un calligraphe et comme un dessinateur fort habile, et qui s'offre à copier vos précieux manuscrits. » — a Voilà qui m'est extrêmement agréable , » reprit Tarchiviste Lindhor^r, puis u^etsKaîir sa tête son chapeau à trois cornes

qui lui jonnait un air singulièrement martial, et poussant décote le régistrateur Heeibrand et l'étudiant Anselme, il descendit rapidedement et à grand bruit les escaliers, laissant ses deux interlocuteurs regarder tout ébahis la porte, qui tremblait encore sur ses gonds, tant il l'avait fermée violemment, u Voilà, certainement, un vieillard bien singulier , » dit le régistrateur Ileerbrand. — « Un vieillard bien singulier , » bégaya après lui l'étudiant Anselme. I^e sang se glaçait dans ses veines, et il restait immobile comme une statue de marbre *, mais tous les convives éclatèrent de rire. « L'archiviste , dirent- ils, était encore une fois, ce soir, dans son humeur

fantasque ; mais elle ne dure jamais plus d'un jour , demain il n'en sera plus question -, quand la bourrasque est passe'e , il reste assis dans un coin durant des heures entières, sans dire un mot, et il suit des yeux les nuages de fumée qu'il chasse de sa pipe^ ou lit la gazette; quant à sa brusquerie , il ne faut point du tout s'en formaliser. » — « Cela est vrai, »

pensa l'étudiant Anselme; « qui voudrait s'en formaliser? monsieur l'archiviste n'a-t-il pas dit qu'il était extrêmement flatté que je voulusse copier ses manuscrits. — Et pourquoi aussi le régistrateur Heerbrand lui a-t-il fermé le passage au moment où il voulait sortir? — Non , non ; c'est, au fond, un homme fort ai-

niable que monsieur Tarchivisle Lindhorst, et prodigieusement libe'ral. — Seulement , a-t-il quelques façons de parler un peu étranges. ...

Mais quel mal cela peut-il me faire?

— Demain , midi sonnant , je serai chez lui, dussent mille fruitière^ bronzées me disputer le passage.

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