‹ Œuvres complètes. [TraduiteChapitre 3 sur 15 · QUATRIEME VEILLEE · texte numérisé non relu

QUATRIEME VEILLEE

Mélancolie de l'étudiant Anselme. — Le miroir d'émeraiide. — Comnjent l'archiviste Lindhorst s'envola sous la forme d'un vautour, et comment l'étudiant Anselme ne rencontra personne.

Il ne sera peut-être pas hors de propos de te demander ici , lecteur bénévole , si tu n'as pas eu dans ta vie des heures, voire même des jours, voire même des semaines entières pendant lesquelles tous tes faits et gestes , sans exception , n'éveillaient en toi qu'un malaise pénible, et pendant lesquelles encore , tout ce qui

te paraissait naguère le plus digne d'occuper ton attention , ne te semblait plus maintenant que mesquin et méprisable? Tu ne savais alors toimême que faire, ni de quel côté le tourner; un sentiment vague, obscur, d'un désir qui devait être accompli en temps et lieu, remplissait ton àme; désir bien au-dessus de toutes les jouissances de la terre , et que l'esprit, semblable à un enfant timide et élevé dans la crainte, n'osait exprimer; et poursuivi en tous lieux par ce je ne sais quoi, comme par un songe aux figures diaphanes et vaporeuses qui se fondent devant un regard attentif, tu ne trouvais plus de sympathie pour tout ce qui t'environnait. L'œil morne , tu passais dans la

vie comme une ombre ou comme un amant désespéré ; et tout le mouvement, toute l'agitation de la foule , n'éveillaient en toi ni douleur ni plaisir , comme si tu n'appartenais plus à ce monde. Si jamais , lecteur bénévole, cette humeur fut la tienne, tu comprendras par la propre expérience l'état dans lequel se trouvait l'étudiant Anselme.

En général, je voudrais, lecteur bienveillant, avoir déjà réussi à te mettre bien fidèlement devant les yeux cet étudiant Anselme; car, dans les nuits que je passe à transcrire pour loi sa très-surprenante histoire, il me reste à te raconter tant de choses étranges , qui , semblables à une vision merveilleuse, font pâlir la vie

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laute mesquine du commun des hommes , que j'ai bien peur que tu ne croies pas du tout à l'étudiant Anselme ni à l'archiviste Lindhorst , et que tu n'ailles même jusqu'à concevoir des doutes injustes sur l'existence du co-recteur Paulmann et du régistrateur Heerbrand , sans considérer que ces deux honorables personnages, au moins, demeurent encore à Dresde. Tente une épreuve, lecteur bénévole, dans ce royaume mystérieux oîi régnent les fées , royaume plein de merveilles , oii des mains puissantes vous plongent tourà'tour , dans une mer de volupté ou d'horreurs , oii la déesse sérieuse al)andonne quelquefois son voile au zéphir, et nous laisse penser que nous

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avons entrevu ses traits.... Mais un sourire brille mainte fois sous le regard sérieux , et c'est là le lutin fantasque dont les allures bizarres nous troublent et nous donnent le vertige, quand il joue avec nous comme une mère avec son enfant chéri. Eh bien!

dans ce royaume que l'esprit nous ouvre si souvent, en songe du moins, essaie, lecteur bienveillant, de retrouver des figures connues , telles qu'elles passent, près de toi , comme on dit, dans la vie de tous les jours; tu croiras alors que ce royaume merveilleux est bien plus près de toi , que tu ne le pensais d'abord , et c'est là ce que je m'efforce de t'indiquer , dans l'histoire très-surprenante de l'étudiant Anselme.

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Ainsi, comme il a été dit, l'étudiant Anselme , à dater du soir qu'il avait vu l'archiviste Lindhorst, tomba dans une sorte d'effervescence rêveuse qui le rendait insensible au contact du monde extérieur ; il sentait s'agiter au-dedans de lui un je ne sais quoi qui lui causait cette volupté douloureuse qui est le désir même , le désir avec toutes ses merveilles et ses espérances d'une vie meilleure.

Ce qu'il préférait maintenant , était d'errer seul à travers les bois et les prairies, et comme détaché de tout ce qui l'enchaînait à son existence besoigneuse ; de pouvoir se retrouver et se reconnaître lui-même à la vue des images variées qui se

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dessinaient dans son âme. Ainsi, advint-il qu'un jour, revenant d'une promenade lointaine, il passa près de ce même sureau sous lequel , fasciné par un sortilège , il avait vu tant de choses extraordinaires. Il se sentit singulièrement attiré par ce lit de gazon qui était devenu pour lui comme une autre patrie ; mais à peine s'y fut-il assis , que toutes ces images qu'il avait autrefois contemplées dans une extase céleste , et qu'un pouvoir ennemi avait chassées de son âme, se représentèrent à lui sous les plus vives couleurs, et comme s*il les voyait une seconde fois. 11 fut même plus persuadé que jamais, que ces beaux yeux bleus ne pouvaient appartenir qu'au petit serpent vert-

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doré qui s'agitait dans les branches de l'arbre, et que chaque mouvement de son corps délié faisait vibrer ces sons cristallins qui avaient porté dans tous ses sens le trouble et le bonheur.

De même que le jour de l'Ascension , il embrassa le sureau et s'écria dans les branches et dans les feuilles : — Hélas! une seule fois encore, élance-^toi 5 balance-toi , enlace-toi autour des rameaux , aimable petit serpent vert-doré , que je puisse te contempler à mon aise î une seule fois encore, laisse tomber sur moi un regard de tes yeux si tendres î Je t'aime, hélas! et il me faudra mourir de ma douleur, si tu ne reviens plus ! )) Ce fut en vain ; tout resta

muet et silencieux ^ et comme la première fois, le feuillage du sureau fit seul entendre un le'ger frémissement.

Mais l'e'tudiant Anselme crut avoir devine maintenant la cause de cette agitation intérieure qui le tourmentait, et même de ce désir douloureux qui déchirait son âme. « Estce donc autre chose, dit-il, sinon que je t'aime jusqu'à en mourir , charmante petite couleuvre dorée ; que je ne puis pas vivre sans toi , et qu'il me faudra me consumer misérablement, si je ne te revois, si je ne te possède •, toi , la bien-aimée de mou cœur ! Mais , je le sais*, tu seras à moi, et mes rêves, qui ne cessent dem'entretenir d'un monde plus heureux , plus élevé, seront alors accomplis.»

Dès^lors , chaque soir , quand le soleil ne touchait plus de ses rayons dorés que la cime des arbres , Têtudiant Anselme se rendait sous le su- ' reau, et là, chassait de sa poitrine des soupirs lamentables vers les branches et les feuilles de l'arbre , leur redemandant sa bien*-aimée, la petite couleuvre.

Un jour, qu'à son ordinaire, il jouait celte comédie , tout-à-coup , se trouva devant lui un homme grand et sec , vêtu d'une ample redingote d'un gris clair, et qui le perçait de sçs regards ëtincelans : « Hé l hé l — Qu'est-ce donc que ces soupirs et ces plaintes? — Hél hél c'est monsieur Anselme, qui veut copier mes manuscrits. )) L'étudiant Anselme ne

fut pas médiocrement effrayé, quand il ouït cette voix puissante ; car c'était bien la même voix qui avait crié, le jour de l'Ascension, u Hé!

hé ! Qu'est-ce que ce murmure et ce chuchottement , » etc. Il ne put, dans son étonnement et dans sa frayeur ^ prononcer une seule parole. — (( Eh bien ! qu'avez-vous donc, monsieur Anselme? >» continua Tar^ chiviste Lindhorst (car Thomme à la redingote grise n^était autre que lui) «que voulez-vous de ce sureau, et pourquoi n'êtes-vous pas venu chez moi , commencer votre tra^ vail? »

En eflPet, l'étudiant Anselme n'avait pu prendre encore sur lui de retourner dans la maison de l'archiviste Lin-

dhorst, bien qu'il s'y enhardît chaque soir; mais en ce moment, qu'il vit tous ses beaux rêves dissipes , et cela encore par cette voix ennemie qui , une fois déjà , lui avait ravi sa bien-aimée, il fut pris d'une sorte de désespoir, et il éclata violemment :

<( Que vous me preniez pour fou maintenant, ou non, monsieur l'archiviste, cela m'est, voyez-vous, toutà-fait égal ; mais c'est ici , sur cet arbre, que j'ai aperçu, le jour de l'Ascension , la couleuvre vert-dorée. — liélasî a jamais la bien-aimée de mon cœur-, et elle me parlait merveilleusement en sons de cristal ; mais vous, vous , monsieur l'archiviste , avez appelé et crié par-dessus le fleuve , d'une voix si terrible..,. — « Com-

ment cela, mon protecteur? » dit l'archiviste , prenant du tabac avec un sourire singulier.

L'étudiant Anselme se sentit tout léger d'avoir osé entamer le récit de cette aventure surprenante, et il crut avoir fait un coup de maître , en accusant tout d'abord l'archiviste , (( d'avoir tonné de la sorte , ce jourlà. »

Il rassembla toutes ses forces , et dit : « Eh bien! je vais vous raconter tout ce qui m'est arrivé de fatal, le soir de TAscension , ensuite vous direz et vous penserez de moi tout ce qu'il vous plaira. » — 11 raconta en effet toute son aventure, depuis sa chute malencontreuse dans le panîer aux pommes, jusqu'au moment oii

les trois petites couleuvres s'onfuirenl à travers le fleuve ; et il n'oublia pas d'ajouter que les gens l'avaient cru ivre et fou. « Tout ceci « , dit Anselme en achevant, « je l'ai vu de mes yeux, et les douces voix qui m'ont parlé retentissent encote au fond démon àme; et mon seul moyen de ne pas mourir d'amour et de tristesse, est de croire aux petits serpens vert-dorés; bien que je m'aperçoive à votre sourire , Monsieur et très-honoré archiviste, que vous prenez ces petits serpens pour un jeu de mon imagination exaltée. » — « En aucune manière! » reprit l'archiviste avec le plus grand sang-froid : « Les serpens vert-dorés que vous avez vus dans le sureau , monsieur Anselme ,

étaient mes trois filles, et vous vous êtes amouraché des yeux bleus de la plus jeune , nommée Serpentine ; rien n'est plus clair. Au reste , je le savais déjà , le jour de FAscension ; j'étais assis chez moi, travaillant à mon bureau, et ennuyé de ce bruissement et de ce tintement > je criai à ces bavardes qu'il était temps de rentrer à la maison , car le soleil se cou* chait, et elles avaient assez chanté, assez bu de lumière. »

I! sembla maintenant à l'étudiant Anselme qu'on ne faisait que lui dire, d'une façon claire et distincte, à l'aide de la parole, ce qu'il soupçonnait depuis long-temps -, et quoi* qu'il crût remarquer que le sureau , la muraille, le gazon et tout le paysa*

ge, commençaient à tourner lentement autour de lui , il fit un effort et voulut parler, mais l'archiviste ne lui en donna pas le temps , il arracha le gant de sa main gauche , et tandis qu'il présentait aux yeux de l'étudiant un anneau dont la pierre jetait mille feux, il lui dit : « Regardez ici, cher monsieur Anselme, vous y verrez des choses qui vous feront plaisir. » L'eiudiant Anselme regarda, et, ô prodige! le diamant lançait, comme du sein d'un foyer ardent , des rayons qui divergeaient et s'étendaient, et qui devinrent enfin un miroir de cristal poli. Dans ce miroir , dansaient et sautillaient les trois petites couleuvres vert-dorces, tantôt se fuyant, tantôt s'enla-

çant l'une autour de l'autre , et quand leurs corps souples et déliés, dont jaillissaient mille étincelles , venaient à se toucher, on entendait des accoî ds merveilleux , pareils aux sons de plusieurs cloches de cristal , et Tun des petits serpens avançait sa tête hors du miroir , et ses yeux bleus disaient: « Me connais- tu donc , — crois-tu donc en moi , Anselme ? — L^amour n'est que dans la foi, — sais- tu donc aimer? — « 0 Serpentine! Serpentine! » s'écria l'étudiant Anselme, dans une extase qui tenait delà folie; mais l'archiviste Lindhorst souffla promptement sur le miroir, et le ternit; les rayons rentrèrent dans le foyer avec im pétillement élect rique , et Ton ne voyai

Ô2 ht î>OT D'Oïl,

plus à la main de l'archiviste qu'une "^^1 petite émeraude , pardessus laquelle /__ jl tira son gant*

« Avez-vous vu les petits serpens dorés, monsieur Anselme ? » demanda l'archiviste Lindhorst. (( Sans doute', sans doute! » répondit l'étudiant, « et bien plus, j'ai vu la charmante Serpentine! » ^^ « Silence ! )> reprit l'archiviste , « assez pour aujourd'hui ! Au reste , vous pourrez voir souvent mes filles j ou , pour mieux dire, je vous procurerai ce bonheur^ si vous vous appliquez bien à votre travail ; j'entends par là : si vous copiez fidèlement et avec exactitude jusqu'au moindre signe de mes manuscrits. Mais vous ne venez pas du tout chez moi; et cepen-

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dant le régistrateur Heerbrand m'avait assuré que vous vous présente-»* riez incessamment, et voilà plusieurs jours que je vous ai en vain attendu. ))

A ce nom de Heerbrand , TétU-»

diant sentit de nouveau qu^il touchait la terre de ses deux pieds , qu'il était Vraiment l'étudiant Anselme, et que devant lui se tenait ^archiviste Lindhorst. Le ton d'indifférence dont il avait pi ononcé ces dernières paroles, offrait un contraste désagréable avec les apparitions qu'il venait d'évo* quer, ainsi qu'un puissant enchan* teur ; et le regard de ses yeux cachés dans les orbites osseuses de sa face maigre et ridée , et qui semblaient lancer des éclairs du fond de deux

sombres cavernes , donnait à sa phy^ sionomie un caractère effrayant , qui fit revivre dans l'àme d'Anselme ce sentiment d'anxie'té qui b^ëtait emparé de lui au café' , quand l'archiviste raconta tant de choses étranges.

Il ne se rassura qu'à grand'peine , et lorsque l'archiviste lui demanda pour la seconde fois : « Eh bien !

pourquoi donc ne m'étes-vous pas venu voir ? » il put prendre enfin sur lui de lui raconter tout ce qui lui était arrivé devant la porte de la maison, u Cher monsieur Anselme, dit l'archiviste, quand Tétudiant eut achevé son récit, — cher monsieur Anselme, je connais bien la marchande de pommes dont il vous plaît de parler , c'est une infâme

créature , et elle m'a joué déjà plus d'un mauvais tour ; mais qu'elle se soit fait bronzer, et mettre à la place de mon heurtoir, afin de me priver des visites qui me sont les plus chères, cela est vraiment trop fort, et tout -à-fait insupportable. Demain, à midi , quand vous viendrez:

chez moi , si vous remarquez c|u'ellc se permette le moins du monde de ricaner ou de croasser , ayez la complaisance , cher monsieur Anselme , de lui jeter sur le nez c^uelques gputtes de cotte lif|ueur; aussitôt , tout rentrera dans l'ordre. Et maintenant 5 adieu l cher monsieur Anselme; je marche un peu vite, et, pour cette raison , je ne vous engage pas à reprendre avec moi le chemin de

t)Ô LE POT D'OR.

la ville. Adieu! jusqu'au revoir^ demain à midi. »

L'archiviste avait donné à Anselme une petite fiole remplie d'une eau jaune*-dorée*5 puis il partit à pas précipités. La nuit tombait, et dans l'ombre du crépuscule, il semblait moins marcher que planer sur la vallée. Il était déjà près du jardin tic Kosel , quand le vent s'engouflfra dans son ample redingote, en dé-* l ploya les basques , et les fit flotter V tomme une paire de grandes ailes.

L'étudiant Anselme qui ^ plein d'é-* tonnement, suivait des yeux l'archi*viste, crut voir un énorme oiseau

Cqui prenait son vol. 11 regardait encore dans l'obscurité, quand un vautour gris-blanc s'éleva dans les airs

LE POT D'OR. g-}

en poussant un cri aigu ; et il s'aperçut bien alors , que cet objet blanc qui flottait dans le vague lointain , et qu*il avait pris pour le sieur Lindhorst, avait dû être déjà le vautour ; toutefois , il ne concevait pas ce qu'était devenu tout d'un coup l'archiviste, (c Mais il peut bien aussi s être envolé en personne , monsieur l'archiviste Lindhorstî » se dit l'ëv ludiant Anselme; « car, je le vims et je le sens , toutes ces images étrangères, apparitions d'un monde lointain et merveilleux, qui m'amviiient autrefois dans des songes plm merveilleux encore , sont entrées maintenant dans la partie la plus positive de ma vie , et se font un jeu

de me tourmenter. — Mais, qu'il en arrive ce qu'il voudra l tu existes, tu remplis mon âme d'un feu de'vorant, çtarmante Serpentine! et toi seule , tu peux calmer le désir qui mê cott-^ sume. — Hélas ! quand pourrai- je contempler encore tes beaux yeux, chère, chère Serpentine 1 » — L'étudiant Anselme criait ces mots de toute sa force. -^ « Voilà un misé^ rable nom païen , )> murmura une voix de basse-taille, appartenant à un promeneur qui s'en retournait chez lui. L'étudiant Anselme, averti fort à propos du lieu où il se Irouvaifcy s'éloigna d'un pas rapide, en se disant tout bas : « Ne serait-ce pas un vrai malheur pour moi , de rencon*

trer maintenant le co-recleur Pauîmann ou le régistrateur Heerbrandî »

— Mais il ne rencontra ni l'un ni l'autre.

CINQUIEME VEILLETE.

Madame la conseillère Anselme. — Cicéron de offîdis. — Marmots (i) et autre racaille. —La vieille Lise. — L'équipage.

« Une fois pour toutes , on ne fera jamais rien de cet Anselme , )) dit le recteur Paulmann*,^ tous mes bons avis, tous mes avertissemens sont superflus , il ne veut s'appliquer à rien du tout, quoiqu'il ait

(i) Marmots ou cercopithèques, singes à' longue «jueue*

fait d excellentes études scolastiqucSy qui sont , au bout du compte , la base de toutes choses. «Mais lerégistrateur Heerbrand répondit avec finesse, et souriant d'un air mystérieux : « Laissez à Anselme du temps et de l'espace, très -honoré co- recteur j c'est un sujet fort curieux^ et il y a en lui de l'étoffe à faire grand'chose ; et quand je dis grand'chose , cela signifie un secrétaire intime^ ou peut-être même un conseiller aulique. — Un conseil....

balbutia le co - recteur , au comble de la surprise ; il ne put achever le mot. — Silence ! silence ! poui^uivit le régistrateur Heerbrand, je sais ce que je sais ! Il est assis depuis deux jours chez l'archiviste Lindhorst , à

LE POT D'OR. io3

lui copier des manuscrits, et l'archiviste me dit, hier soir au café :

« Vous m'avez envoyé un brave jeune homme , Monsieur, on en fera quelque chose ! )) — Et maintenant, songez aux connexions de l'archiviste!

— Silence î silence ! vous dis-je. — Dans un an, vous m'en direz des nouvelles! Aces mots, le régistrateur sortit, conservant toujours sur sa houche un sourire mystérieux, et laissa le co-recteur muet d'étonnement et de curiosité, assis et comme cloué sur son fauteuil par quelque puissance magique.

Mais cet entretien avait produit un tout autre effet sur Véronique.

« Nesavais-je pas depuis Ion g- temps, pensa-t-elle , que M. Anselme était

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un jeune homme fort spirituel et fort aimable , destiné à devenir un jour quelque chose d'important l que je serais curieuse de savoir s'il me veut re'ellement du bien I — Mais ne m'a-t-il pas , certain soir que nous traversâmes l'Elbe, deux fois serré la main? et, en chantant avec moi le duo, ne me lançait-il pas de ces regards singuliers qui pénètrent jusqu'au fond du cœur ? Oui , oui , j'en suis sûre , il m'aime. — Et moi... — Véronique s'abandonna entièrement, selon la coutume des jeunes filles , aux doux rêves d'un heureux avenir.

Elle était madame la conseillère , et habitait une maison charmante dans la rue Maurice , ou dans celle du Château, ou sur le Marché neuf*,-—

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le chapeau à la dernière mode , le véritable cachemire , lui allaient à merveille. — Elle déjeûnait en déshabillé élégant, dans sa tourelle, et donnai ta la cuisinière les ordres nécessaires pour la journée. — Mais surtout prenez bien garde de me gâter ce plat^ c'est le mets favori de M. le conseiller l » — Des fashionables passent dans la rue ^ ils braquent leurs lorgnettes sur la fenêtre; elle entend distinctement ces mots :

(( C'est une charmante femme que la conseillère ; voyez comme ce petit bonnet de dentelles lui sie4 à ravir ! — La conseillère priveV Y envoie son domestique pour s'informer s'il plairait à madame la conseillère aulique de faire > vers le soir, une promenade

io6 LE POT B'OË.

au bain de Link? — « Vous ferez mes complimens à madame la conseillère privée, et vous lui direz que j'éprouve le plus grand regret de ne pouvoir accepter son invitation , étant déjà priée de prendre le thé chez. la présidente X. » Le conseiller Anselme , qui était sorti de grand matin , rentre en ce moment ; il est habillé à la dernière mode : w Vraiment, déjà dix heures! » s'écrie-t-il en faisant sonner sa montre d'or. Il donne un baiser à sa jeune épouse :

« G)mment te va , chère petite femme ? Sais-lu bien ce que je t'apporte? )) Il dit ces mots d'un air badin, et tire de la poche de son gilet une paire de pendans d'oreilles , montés dans le dernier goût , et les

met lui-même aussitôt à la place des anciens, a Ah l les charmantes boucles dWeilles! » s'écria tout haut Véronique 5 et elle court , jetant son ouvrage, se mettre devant la glace pour admirer, en efifet , ses nouveaux bijoux. «Eh bien! que signifie cela? «dit le co-rccteur Paulmann , profondément occupé à lire Ciccron de officiiSi^ et à qui cette exclamation faillit faire tomber le livre des mains. « A-t-on des accès comme Anselme? » Mais voilà que l'étudiant Anselme , qui , contre son habitude, ne s'était pas fait voir depuis plusieurs jours, entra dans l'appartement, au grand étonneipent et à l'efFroi de Véronique, car il s'était opéré en lui un changement complet. Il parla avec

io8 LE POT FOR.

un aplomb qui ne lui était pas ordi-»

naire, d'un but tout nouveau de sa vie qui venait de lui être révélé, et de la brillante carrière qui s'ouvrait devant lui , dont bien des gens ne se doutaient pas encore. Le co-recteur Paulmann , songeant aux propos mystérieux du régistrateur Heerbrand , ne revenait pas de son étonnement. Il n'avait pas encore proféré une syllabe, que l'étudiant Anselme , après avoir touché quelques mots d'un travail pressant chez l'archiviste Lindhorst, el baisé la main de Véronique avec beaucouptîe grâce et d'aisance, avait disparu depuis long-temps. « C'était bien déjà monsieur le conseiller , » murmura toufc bas Véronique ^ « et il m'a baisé la

main , sans trébucher, sans me marcher sur le pied comme à l'ordinaire!

11 m'a lancé un regard fort tendre.

Ohl certainement, il me veut du bien ! » — Véronique s« laissait aller de rechef à sa rêverie ; mais il lui semblait toujours qu'un fantôme ennerni venait se placer au-devant des apparitions gracieuses qui surgissaient dans son futur ménage de conseillère^ et ce fantôme riait d'un air bien moqueur, et disait : « Ce ne sont là que de sottes et ridicules chi^ mères, et par-dessus tout des menson»

ges ; car Anselme ne sera jamais conseiller, jamais ton mari; il ne t'aime pas, quoique tu aies les yeux bleus, la taille bien prise et la main blanche et potelée. »

no I^E POT D'OR.

Un frisson parcourut fout le corps de Véronique , et une horreur pro* fonde succéda aux regards complaisaris qu'elle s'adressait devant le mi^ roir , avec son bonnet dé dentelles et ses boucles d'oreilles élégantes. Dca larmes faillirent couler de ses yeux, et elle dit tout haut : «f Hélas l il est donc vrai qu'il ne m'aime pas , et que je ne serai jamais madame la conseiliivel D -é** « Sottises de romans! sottises de romans ! » s'éaûa le correcteur Paulmann, et prenant sa canne et son chapeau , il sortit furieux, -^ « 11 ne manquait plus que cela , »

soupira Véronique, et elle se mil fort en colère contre sa sœur , petite fille de dwi^e ans , qui , fort indifierente sur tout ce qui se passait, n a-

vait point quitté son métier à broder.

Cependant il était près de trois heures, et il était temps de disposer la chambre €t de préparer le guérie don au café ; car mesdemoiselles Os* ter s'étaient fait annoncer chez leur amie. Mais Véronique avait beau re»

culer une table, oter un cahier de dessus son piano ; sortir du buffet les tasses et la cafetière *, derrière la table, sur le piano, dans le buffet, dans les tasses, au fond de la cafe-p tière, partout elle ne voyait que cette figurée hideuse , qui riait d'un rire bien sardonique et disait , en tirant des étincelies de ses doigts d'araignée : « Tu as beau faire l il ne sera jamais ton maril jamais Ion mari!» Et

quand la pauvre fille^ quittant son ouvrage, fuyait épouvantée au milieu de la chambre , la même figure, blottie derrière le fourneau , grandissait à vue d'oeil , et présentant un vilain nez long comme un bras^ rugissait et mugissait : « Jamais ton mari ! » — « Ne vois- tu donc rien , n'entends-tu rien^ ma sœur ?» s'écria Véronique tremblante , et n'osant plus toucher un seul objet. Fanny quitta son métier d'un air sérieux et très-calme, et dit : « Qu'as- tu donc aujourd'hui, ma sœur? tu jettes de côté et d'autre tout ce que tu touches, et tu fais sonner la vaisselle avec un bruit prodigieux. Attends, je vais t'aider. )> Mais déjà leurs folâUj^;^ amies entraient en riant, et Véroni-;

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qu€ s'aperçut alors aussi qu'elle avait pris le tuyau du poêle pour un fantome , et le cri aigu de la portière mal ferme'e pour des paroles menaçantes. Mais , saisie d'une terreur profonde, elle ne put se remettre assez tôt pour que son indisposition , que trahissaient d'ailleurs la pâleur et le trouble de son visage, échappât à ses amies. Quand, interrompant tout-à-coup les contes pi aisans qu'elles avaient commencés , elles pressèrent Véronique de leur dire ce qui la tourmentait, elle leur avoua qu'elle s'était livrée à des pensées fort étranges, et que subitement , et en plein jour, elle avait eu une peur aflfreuse des esprits. Alors elle leur dépeignit si

vivement le petit hommegris qu'elle'

,i4 LE POT D'OR,

avaittvu dans tous les coins de la chambre, toujours riant et ricanant^ que mesdemoiselles Os ter regardèrent timidement autour d'elles , et que bientôt elles sentirent une inquié* tude et une frayeur peu communes.

En ce moment Fanny apportait la cafetière fumante, et toutes trois rappelant leurs esprits, ne purent s'empêcher de rire de leur niaiserie. Angélique (c'est ainsi que se nommait

'^T^"^ l'aînée des demoiselles Oster) était I fiancée à un officier , alors sous les drapeaux, et dont, depuis si longtemps, on n'avait point reçu de nouvelles, que Ton ne pouvait douter qu'il ne fût mort , ou tout au moins

U-.^ dangereusement blessé.

Celte pensée avait plongé Angéli-

LE POT D'OR. ii5

que clans la plus profonde tristesse ; mais aujourd'hui, elle était d'une gaîté folle 5 et Véronique ne put s'empêcher d'en témoigner son étonnement. « Chère amie, » répondit Angélique, « ne crois pas que j'aie cessé d'aimer mon Victor , et de penser à lui tout le jourl mais voilà précisément le sujet de ma gaîté. — Ah ! Dieul — Je suis bien heureuse!

car mon Victor se porte bien , et dans peu je le reverrai capitaine et décoré du signe d'honneur qu'il a mérité par sa bravoure sans bornes.

Une blessure profonde, mais peu dangereuse, que lui fit au bras droit le sabre d'un hussard ennemi , l'avait empêché d'écrire, et le déplacement continuel de son régiment,

ii6 LE POT D'OR,

qu'il ne veut point quitter , le met encore dans Fimpossibilitc de me donner de ses nouvelles ^ mais ce soir , il recevra l'ordre exprès de se faire bien guérir avant de reprendre son service. Il partira demain pour venir ici*, et, au moment de monter en voiture , il recevra son brevet de capitaine. — « Mais, ma chère amie,)) dit Véronique, « comment sais- tu déjà?... )) — « Ne te moque pas de moi, ma chère, )) reprit Angélique, « mais tu n'en feras rien*, car, pour te punir, le petit bonhomme gris sortirait à l'instant de derrière le miroir, et viendrait te montre»' sa vilaine figure l — Enfin , je ne puis pas laisser de croire à de certaines choses mystérieuses, parce quemfiiu-

LE POT D'OR. M/r

tes fois, elles se sont offertes à moi d'une manière visible, je dirais presque palpable. Surtout, je ne regarde pas comme trop étrange ni comme incroyable , qu'il y ait des gens doués d'une vue particulière , et qu'ils puissent mettre en jeu cette faculté par des moyens infaillibles , à eux connus. Il y a dans notre ville une vieille femme qui possède ce don à un haut degré. Elle ne prédit point, comme d'autres devineresses, à l'aide des cartes , du plomb fondu ou du marc de café y mais , après de certaines opérations , auxquelles assiste la personne qui consulte , on voit paraître dans un miroir de métal poli un mélange confus de figures et de formes singulières, que la vieille

n6 LE POT D»OR.

vous explique , et d'où elle tire réponse à vos questions. Je suis allée la trouver hier au soir, et c'est d'elle que je tiens sur mon Victor tous ces renseignemens , dont la vérité ne m'est pas suspecte le moins du monde. r> — Ce récit fit naître promptement dans Fàme de Véronique Tidée d'aller consulter la vieille sur Anselme, et sur ses espérances. Elle apprit que cette femme se nommait Raucr, qu'elle demeurait dans une rue écartée hors la porte de l'Elbe, qu'on ne la rencontrait que les mardi , mercredi et vendredi, mais ces jourslà , depuis sept heures du soir jusqu'au lever du soleil , et qu'elle aimait que l'on vînt seul. —

Celait précisément un mercredi |

et Véronique résolut , sous le prétexte de reconduire mesdemoiselles Oster, d'aller trouver la vieille , ce qu'elle exécuta en cflfet. A peine eutelle pris congé, près du pont de TElbe, de ses amies qui demeuraient dans la ville neuve , qu'elle franchit d'un pas rapide la porte de l'Elbe et se trouva bientôt dans une rue étroite et écartée, au bout de laquelle elle aperçut la petite maison rouge qu'habitait la femme Rauer.) Elle ne put se défendre d'un sentiment d'anxiété , voire même de terreur secrète, quand elle fut devant la porte. Enfin, surmontant sa répugnance, elle tira la sonnette, la porte s'ouvrit , et elle chercha , en talonnant à travers le corridor obscur,

rao LE POT D^OR.

l'escalier qui conduisait au haut de la maison , se guidant , aussi bien que sa mémoire le lui permettait, d'après les instructions d'Angélique. « N'est-ce pas ici que demeure la femme Rauer? » cria -t- elle dans l'allée déserte, quand elle vit que personne ne se présentait *, mais , pour toute réponse, elle entendit unf long et clair miaulement, et un grand matou noir , le dos arrondi et la queue ondoyante , marcha gravement devant elle jusqua la porte de la chambre , qui fut ouverte à un second miaulement. « Ah 1 ma fille, te voilà déjà ? viens , viens! — entre donc!» jLinsi parlait une ligure qui s'avançait vers la porte j à cette vue, la pauvre Véronique resta

LE POT D'OR. i!ii

comme pétrifiée: c'était une longue et maigre femme , enveloppée de haillons noirs l — Tandis qu'elle parlait, vous eussiez vu branler son menton crochu,se tordre sabouche sans dents, ombragée par un nez de perroquet , son sourire se changer en une laide grimace , et ses yeux de chat flamboyer et jeter des étincelles à travers ses énormes lunettes. De dessous le chiffon bigarré qui enveloppait sa tête s'échappaient des cheveux noirs, raides comme le crin d'une cavale sauvage*, mais ce qui relevait cette figure , et lui donnait un caractère horrible , de dégoûtante seulement qu'elle était d'abord^ c'étaient deux larges brûlures qui s'étendaient depuis la joue gauche jusque par-dessus

le nez. L^haleine manqua à Véronique, et le cri qu'elle voulut pousser pour soulager sa poitrine oppressée , aTorta en un profond soupir, quand la sorcière la saisit de sa main osseuse et l'entraîna dans sa chambre. Dans l'intérieur de cette chambre, tout s'agitait, tout se mou\^it j ce n'étaient que miaulemens, piaulemens , piaillemens et croassemens , à donner le vertige, ta vieille frappa du poing sur la table et s'écria : a Silence, racaille maudite! » et aussitôt, les marmots grimpèrent en gémissant sur le ciel du lit , les cochons-d'Inde coururent sous le fourneau, et le corbeau se percha sur le miroir ; le matou seul , comme si les injures de la vieille ne le regardaient point,

LE POT D'OR. ia3

resta tranquillement couché sur la haute chaise rembourrée , dont il s'était emparé dès en entrant.

Quand le silence se rétablit, Véronique reprit courage j elle avait moins peur ici que dans le sombre corridor, et la sorcière elle-même ne lui semblait plus aussi hideuse. Alors seulement elle promena ses regards dans la chambre.

Du plafond pendaient toutes sortes de vilains animaux empaillés, des bardes et des ustensiles étranges gisaient pêle-mêle sur le plancher, et dans la cheminée brûlait un petit feu bleuâtre qui ne jetait que rarement quelques étincelles jaunes ; mais alors on entendait un sourd

murmure qui venait d'en haut , et

de hideuses chauve- souris, à faces humaines riantes et grimaçantes , voltigeaient lourdement de coté et d'autre , et parfois les langues de la flamme s'élevaient le long de la muraille encroûtée de suie , et Ton entendait des cris perçans et lamentables : Véronique restait muette d'horreur. (( Avec votre permission , ma petite demoiselle l » dit la vieille en souriant; elle prit un gros balai, le trempa dans une marmite de cuivre, et aspergea l'intérieur de la cheminée.

Le feu s'éteint, la chambre se remplit de fumée, et une épaisse obscurité couvre tous les objets : la vieille élait entrée dans une pièce voisine , elle en revint avec une chandelle al-

LE POT D'OR. l'-iS

îuniëe , et Véronique ne vit plus ni les animaux , ni les hardes ; ce n^était plus qu'un grenier tout ordinaire, pauvrement meublé. La vieille s'approcha et dit en roucoulant : « Je sais bien ce que tu me veux , ma fille : gageons que tu voudrais apprendre si Anselme l'épousera quand il sera devenu conseiller! j> — Véronique tremblait de surprise j mais la vieille continua : « Tu m'as déjà tout dit dans la maison de ton papa, quand la cafetière était devant toi sur la table ; car cette cafetière , c'était moi ; ne m 'as- tu donc pas reconnue ? Ecoute-moi , ma fille , écoute l laisse, laisse courir cet Anselme, c'est une vilaine créature : il a marché sur le visage de mes enfans, de mes chers enfans.

ia6 LE POT D'OR,

les petites pommes aux joues rouges, qui s'échappent de la poche des acheteurs et reviennent rouler jusque dans mon panier. 11 est de moitié avec le vieux (i) ; avant- hier, il m'a jeté au visage de son infernal orpiment, et m'a presque rendue aveugle ; on en voit encore les brûlures l laisse-le courir, ma fille 1 laisse-le courir 1 — Il ne t'aime pas : car il est coiffé de'sa couleuvre dorée*, il ne sera jamais conseiller, car il s'est laissé débaucher par lessalamandres , et il veut épouser sa couleuvre ; laisse-le courir, laisse-le courir !

Téronique , qui ne manquait pas d^une certaine fermeté de caractèie,

(i) L'archiviste Lindhorst.

LE POT D'OR. i'i7

et qui savait maîtriser à propos ses terreurs féminines, recula d'un pas, et d'un ton sérieux , d'une voix assurée, elle dit : «Vieille ! on m'a parlé du don que vous possédez de lire dans l'avenir; trop de curiosité , peut-être , et trop d'empressement m'ont amenée ici pour savoir de vous si Anselme, que j'aime et que j'estime, sera jamais à moi. Connaissant, à ce qu'il semble , mes plus secrètes pensées , il vous eût été facile sans doute, de me faire bien des révélations qui m'eussent tirée de peine ; mais après vos ridicules calomnies sur le bon Anselme , je ne veux plus rien apprendre de vous.

Bonne nuit ! »

Véronique allait sortir j mais la

vieille se jeta à genoux , pleura, gémit , et retenant la jeune fille par le bas de la robe, s'écria : «Ve'ronique, ne connais-tu donc plus la vieille Lise qui t'a si souvent portée sur ses bras, qui te caressait, et qui t'aimait si tendrement? » Véronique en croyait à peine ses yeux j car , malgré son grand âge et les deux brûlures qui la défiguraient, elle reconnut son ancienne bonne, qui avait , quelques années auparavant, disparu tout-à-coup de la maison du co-recteur Paulmann. La vieille avait maintenant une tout autre mine.

Au lieu du chiffon dégoûtant qui couvrait tout-à-l^heure sa tète , elle portait une coiffe assez présentable , et une jupe à grandes fleurs avait

remplace les haillons noirs j enfin y elle reparut telle qu'elle avait e'té jadis au service du co-recteur. Elle se releva, et pressant Véronique dans ses bras : « Tout ce que je t'ai dit, continua - t - elle , peut te paraître bien ridicule et bien fou , mais, hélas! c'est la vérité. Ton Anselme m'a fait beaucoup de mal, quoique involontairemeut: il est tombé entre les mains de l'archiviste Lindhorst , et celui-ci veut lui faire épouser sa fille. L'archiviste est mon plus grand ennemi , et je pourrais te raconter de lui bien des choses , mais tu ne les comprendrais pas sans eflfroi. 11 est l'homme sage , mais moi , je suis la femme sage, et c'est pour cela , peutêtre, — enfin , suffit l — Je m'aper-

i3o LE POT D'OR,

çois bien que tu aimes Anselme , et je t'aiderai de tout mon pouvoir à l'ëpouser et à devenir heureuse , comme tu le souhaites, j)

« Mais, au nom du ciel ! dites- moi, Lise. . . » — Silence , mon enfant', silence!» reprit la vieille; «je sais ce que tu veux dire : je suis devenue ce que je suis, parce qu'il le fallait, parce qu'il n'en pouvait être autrement. Revenons à notre propos. — Je connais le moyen de guérir Anselme de son fol amour pour la couleuvre verte, d'en faire le plus charmant conseiller aulique et de l'amener dans tes bras-, mais il me faut ton aide.)) — Parle donc franchement, Lise 1 je ferai tout au monde, car j'aime beaucoup Anselme ! )^ mur-

' LE POT D'OR. i3i

mura Véronique d'une voix à peine intelligible. — «Je te connais pour une enfant courageuse, dit la vieille ; en vain , pour t'endormir quand tu étais petite, te faisais-je peur de Croquemitaine, car précisément alors, tu ouvrais les yeux pour le voir : tu allais sans lumière dans la chambre la plus éloignée, et souvent tu t'enveloppais dans le peignoir de ton père, pour effrayer les enfans du voisinage.

Mais revenons à notre propos. — Si tu es bien fermement résolue a vaincre par mon pouvoir l'archiviste Lindhorst et la couleuvre verte, si tu es bien résolue à donner le nom d'époux au conseiller Anselme , échappe-toi , dans la prochaine nuit de Téquinoxe, à onze heures, de la maison de ton

i32 LE POT D'OR,

père, et viens me trouver , je te conduirai sur la croix formée par deux chemins, non loin d'ici, dans la campagne -, nous préparerons tout ce qui sera nécessaire, et si tu vois, par hasard, quelque chose de singulier, que t'importe ? maintenant , ma fille , bonne nuit : ton papa t'attend pour souper.

Véronique partit à la hâte^ bien résolue à ne pas manquer au rendezvous de la nuit de l'équinoxe; car pensait-elle, la vieille Lise a raison ; Anselme est pris à un piège fort singulier, mais je Ten tirerai. Oui, oui, je le liens 1 il est à moi, et il me restera, monsieur le conseiller Anselme!

SIXIEME VEILI.ee.

Le jardin de l'arcbivisfe Lindhorst, et quelques oiseaux moqueurs. — Le Pot d'or. — Coulée anglaise. — jPieds de mouches. — Le roi des génies.

Il peut se faire aussi, dit l'étudiant Anselme, parlant à lui-même^ que la liqueur stomachique superfinedont j'ai bu avec trop d'avidité chez M. Conradi, ait produit dans ma tête toutes ces folles visions qui m'ont épouvanté à la porte de l'archiviste Lindhorst.

C'est pour cette raison que je ne boirai pas une goutte aujourd'hui, et je défierai hardiment tous les obstacles qui se trouveront sur mon chemin.

i34 LE POT D'OR.

De même que la première fois qu'il se préparait à visiter Tarchiviste, il mit dans sa poche ses dessins à la plume, ses chefs-d'œuvre de calligraphie , ses bâtons d'encre de la Chine et ses plumes de corbeau soigneusement taillées, et déjà il ouvrait la porte pour sortir, quand il aperçut le flacon d'eau jaune que lui avait donné l'archiviste Lindhorst.

Toutes les aventures surprenantes qui lui étaient arrivées se représentèrent en foule à son esprit , et un sentiment indéfinissable de plaisir et de douleur déchirai t son âme : « N 'es tce donc pas, hélas ! pour te voir seulement, aimable Serpentine, que je vais chez l'archiviste? » — Il lui semblait en ce moment que l'amour de

LE POT D'OR. ï35

Serpentine pourrait être le prix d'un travail pénible et dangereux qu'il devait entreprendre, et ce travail n'était pas une petite affaire, car.il ne s'agissait de rien moins que de copier les manuscrits de l'archiviste Lindhorst.

Il ne doutait pas qu'à son entrée dans la maison, et déjà peut-être dans la rue, il ne lui arrivât mille drôleries. Il ne pensa plus à la liqueur stomachique de Conradi,etmit promptement l'eau jaune dans sa poche , afin de se conduire entièrement d'après les instructions de l'archiviste , si la marchande de pommes bronzée s'avisait de lui faire la grimace.

Et, en effets ne vit-il point s'allonger ce nez crochu , et ces yeux de chat

i36 LE POT D'OR,

flamboyer dans le heurtoir, quand, midi sonnant , il voulut y porter la main l — Alors , sans songer davantage, il jeta la liqueur sur cette figure de malheur, qui se dérida et s'aplatit à Tinstant même, et devint un bouton de métal brillant et poli.

La porte s'ouvrit, les sonnettes retentissaient dans toute la maison fort agréablement : drelin, drelin : — mon cousin Chérubin; — c'est divin, — divin: — mon cousin, — drelin, drelin. — Il gravit , tout consolé , le large et bel escalier qui se trouvait devant lui, et s'enivra du parfum étrange dont la maison était remplie.

Arrivé dans le vestibule, il s'arrêta incertain : tant de portes d'un travail merveilleux ^'offraient à lui, qu'il

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ne savait à laquelle frapper^ alors parut l'ai chiviste Lindhorst dans une ample robe de chambre de damas, et il lui cria : « Ma foi , je suis enchanté, M. Anselme, que vous teniez enfin parole ; veuillez me suivre, car il faut que je vous conduise sans relard à votre laboratoire. » — Il traversa rapidement le vestibule, et ouvrit une petite porte latérale qui conduisait dans un corridor.

Anselme , tout consolé , marchait derrière l'archiviste*, ils passèrent du corridor dans une salle, ou plutôt dans une serre merveilleuse*, car^ des deux côtés, les murailles étaient garnies jusqu'au plafond de plantes rares et même de grands arbres couverts de feuilles et de fleurs singu-

tm LE POT D'OR,

lières. Un jour magique et éblouissant éclairait la serre, sans quon pût deviner d'où il venait ; car nulle part on n'apercevait de fenêtre. En jetant les yeux à travers les plantes et les arbres touffus, Tétudiant Anselme crut voir de vastes allées qui se prolongeaient au loin. - — Sur le sombre feuillage des cyprès se détachaient des bassins de marbre, surmontés de figures étranges qui lançaient des jets de cristal, et leurs ondes bruissantes retombaienl dans des lis au calice d'argent*, d'étranges voix murmuraient et sifflotaient dans cette forêt enchantée^ et le zéphir amenait et chassait à chaque moment des bouflfces de parfums délicieux.

L'archiviste avait disparu , et An-

LE POT D'OR. i39

selme ne vit devant lui qu'une touffe gigantesque de lis de feu. Charme de cette vue , et enivré des doux parfums de ce jardin des fées , l'étudiant Anselme restait immobile. Alors, de tous cotés s'éleva un rire et un chuchottement moqueur, et de petites voix Alitées disaient : « Monsieur l'étudiant! monsieur l'étudiant! d'où venez-vous donc ? pourquoi vous étes-vous fait si beau , monsieur Anselme? — Voulez-vous jaser avec nous ? nous allons vous raconter comment la grand'mère écrasa l'œuf avec son derrière, et comment le petit garçon en eut une tache jaune sur sa veste des dimanches. — Savez-vous déjà l'air nouveau que vous apprend le papa Staarmatz? — Monsieur An-

r4o LE POT D'OR,

selmel monsieur Anselme! vous êtes, en vérité, fort plaisant, avec votre perruque de verre et vos bottes à re^ troussis en papier brouillard ! » — Ce rire , ce chuchottement arrivaient sans relâche de tous les coins , et semblaient quelquefois s'élever tout près del'étudiant, qui s'aperçut seulement alors qu'une nuée de jolis petits oiseaux voltigeaient autour de lui , et le poursuivaient de leurs agaceries moqueuses.

En ce moment , la touffe de lis rouges s'avança vers lui, et il vit que c'était l'archiviste Lindhorst, dont la robe de chambre à fleurs et à ramages rouges et jaunes l'avait d'abord ébloui. « Pardonnez-moi, ditil 3 cher monsieur Anselme , de vous

LE POT D'OR. i4i

avoir laissé seul; mais, en passant, j'ai voulu voir mon beau Cactus qui doit fleurir cette nuit. Mais, comment trouvez-vous mon petit jardin ?» — « Ah l Dieu ! tout est ici d'une beauté au-delà de toute expression , monsieur et très-honoré archiviste , » répondit l'étudiant , a mais tous ces jolis oiseaux se moquent furieusement de ma chétive personne l )> — « Quel est donc ce bavardage? » s^écria vers le plus épais du taillis l'archiviste furieux. Alors . un grand perroquet gris vint s'abattre sur une branche de myrte, à côté de l'archiviste ; et , le regardant d'un air singulièrement grave et sérieux à travers les lunettes qui pinçaient son nez recourbé , il grasseya

i42 LE POT D'OR,

ces mots : « Ne vous fâchez pas, monsieur l'archiviste; mes drôles font encore une fois les polissons aujourd'hui, mais la faute en est à monsieur l'étudiant lui-même, car — «Silencel silence! » cria l'archiviste au vieux pédagogue, « silencel je connais de longue main ces fripons^ mais vous devriez mieux les tenir en respect^ mon ami! — Allons plus loin , monsieur Anselme! »

y L'archiviste traversa encore bien des appartemens étrangement ornés, et l'étudiant qui le suivait pouvait à peine jeter un coup d'œil sur les meubles précieux et de structure singulière, et sur les autres curiosités dont la maison était pleine.

Enfin , ils entrèrent dans une

grande salle. L'archiviste , les yeux en l'air , s'arrêta ; et l'étudiant Anselme eut le temps de se repaître du délicieux spectacle que lui offrait l'élégante simplicité de ce lieu. Le long des lambris bleu-d'azur , s'élevaient des palmiers à tige d'or, qui projetaient en voûte leurs feuilles gigantesques, brillantes comme des émeraudes. Au milieu de la salle, reposait sur trois sphynx égyptiens coulés en bronze obscur , une table de porphyre, et sur la table, un pot d'or d^une forme toute simple , duquel Anselme, dès qu'il l'eût fixé, ne put plus détourner son regard.

Mille figures semblaient se jouer en reflets brillans sur sa surface rayonnante et polie. — Parfois il se voyait

i44 LE POT D'OR,

lui-même , — hélas l — les bras étendus — sous le sureau ; — Serpentine montait et descendait dans les branches de l'arbre , et lui adressait de tendres regards. Anselme ne se sentait plus de joie. « Serpentine! — Serpentine! » s'écria-t-il tout haut, et l'archiviste Lindhorst se tourna rapidement vers lui , et demanda :

« Comment dites-vous, très-honoré monsieur Anselme ? — vous vous donnez , je crois , la peine d'appeler ma fille*, mais elle est à l'autre extrémité de la maison , dans son appartement, et elle prend sa leçon de piano; allons plus loin l « Anselme, presque sans connaissance, suivi t son guide; il ne voyait, n^entendait plus rien quand^ tout-à-coup, l'archiviste

lui prit vivement la main et dit: «Nous y voilà ! » Anselme fut réveille comme -d'un songe, et remarqua maintenant qu^il se trouvait dans une chambre fort haute dont les murs étaient couverts de rayons et de livres , et qui n'offrait aucune différence avec les bibliothèques et les cabinets d'étude ordinaires. Au milieu, était un ^rand Jbureau ; tout auprès , une chaise rembourrée à dossier. « C'est ici que vous travaillerez provisoirement, »

dit l'archiviste Lindhorsf, « Je vous mènerai, peut-être, un jour dans la bibliothèque bleue oîi vous avez si subitement prononcé le nom de ma fille; mais il faudra voir. — Cependant, je voudrais me convaincre d'al^rd de votre aptitude à exécuter cet

i46 LE POT D*Oîl,

ouvrage, conformément à mes clésirs,^ et avec tout le soin que réclame son importance.

L'étudiant Anselme prit tout-àfait courage, et ce ne fut sans un contentement intérieur qu'il tira de sa poche ses écritures et ses dessins , persuadé que l'archiviste allait être enchanté de son rare talent *, mais , à peine l'archiviste eut- il jeté les yeux sur le première feuille ( c'était un modèle d'écriture anglaise dans le genre le plus élégant) , qu'il se mit à sourire d'un air singulier, et secoua la tête; ce fut de même à la feuille suivante, tellement que le sang montait au visage du pauvre Anselme , et quand enfin ce rire devint bien . moqueur et bien dédai-

LÉ POT D»OR. îiT'

gnettX, il ne put contenir sa mauvaise humeur : Monsieur rarclîivisîe né me paraît pas, dit-il, fort satisfait de mon mince talent? — Cher monsieur Anselme , dit Tarchiviste Lindhorst, vous avez d'excellentes dispositions pour bien écrire; mais présentement , je le vois bien , il faut que je compte plus sur votre zèle et sur votre bonne volonté que sur votre adresse ; cela peut tenir d*ailleurs aux mauvaises drogues dont vous vous êtes servi.»

L'étudiant parla beaucoup de son habileté reconnue , d'encre de la Chine , et de plumes de corbeaux dé la meilleure qualité ; alors l'archivistelui présenta sa feuille d'écriture

i48 LE POT D'OR,

anglaise, et lui dit : «Jugez vousmême l )>

Anselme resta comme frappé de la foudre, tant son écriture lui parut misérable en ce moment ; point de rondeur dans les traits, tous les pleins trop haut ou trop bas , aucun rapport entre les petites lettres et les majuscules, enfin, des pieds de mouches, du barbouillage d'écolier défiguraient des lignesentières, qui semblaient d'abord lui avoir assez bien réussi. « Et de plus, continua l'archiviste Lindhorst, votre encre de la Chine ne tient pas. » 11 trempa le doigt dans un verre d'eau, et le promenant légèrement sur quelques lettres, il en fit disparaître jusqu'à

LE POT D'OR. ï49

la moindre trace. Il semblait à l'étudiant Anselme qti'on lui serrait la gorge avec une corde , il ne put proférer une seule parole : il était là , tenant en main sa malheureuse feuille, quand l'archiviste partit d'un grand éclat de rire, et dit:

« Ne vous faites pas de chagrin pour si peu de chose , monsieur Anselme , ce que vous n'avez pu faire jusqu'à présent, vous le ferez peut-être chez moi; d'ailleui^ vous trouverez ici des fournitures de bureau bien meilleures que celles dont vous vous étiez servi*, commencez, et prenez courage! »

L'archiviste alla chercher une masse noire, fluide, qui répandait une odeur toute particulière, des

ç^5o LE POT D'OR.

^ plumes d'une couleur étrange et prodigieusement pointues et une feuille de parchemin d'une blancheur remarquable ; puis il alla prendre dans une armoire fermée à clé un manuscrit arabe , et dès qu'Anselme se fut mis au IraYail , itl 4}uitta 1 appartement.

L'étudiant Anselme avait déjà sou* vent copié de l'écriture arabe, et cette première tache ne lui sembla pas trop difficile. « Comment ces pieds de mouche se sont-ils mêles à ma belle écriture anglaise ? C'est ce que savent Dieu et monsieur l'archi-»

visle Lindhorstî » dit-il, « mais je veux bien mourir s'ils sont de ma main. »

A mesure que les mots s'accumun

LE POT D'OR. i5t

laient heureusement sur le parche-» min, il redoublait de courage et d'adresse. Et en efïV;t, il faisait trèsbon écrire avec ces plumes, et Tencre mystérieuse coulait , noire comme un corbeau , sur le parchemin éclatant de blancheur. Tandis qu'il travaillait ainsi avec zèle et attention , il trouvait toujours plus de charme dans la solitude de ce lieu *, et il avait déjà pris goût à cet ouvrage qu'il espérait heureusement terminer , quand au coup de trois heures, l'archiviste l'appela dans la chambre voi- |p tine oîi le dîner était servi.

A table, l'archiviste se montra d'unebonne humeur extrême *, il s'in- •forma des amis d'Anselme, le corecteur Paulmann et le régistrateur

i5* LE POT D*0R.

Heerbrand, et il raconta, au sujet' du dernier principalement, une foule d'aventures plaisantes. Anselme prit goût à l'excellent \in du Rhin vioux de la table de l'archiviste, et devint plus causeur que de coutume. A quatre heures sonnant ,. il se leva pour retourner à son travail, et cette exaotitude sembla faire plaisir à l'archiviste. Si la besogne allait déjà bien avant le dîner, ce fut bien autre chose maintenant; il ne pouvait rien comprendre lui-même à sa prestesse et à la légèreté de sa main. — Mais aussi, du plus profond de son âme semblait sortir une voix qui lui disait bien distinctement ces mots ; Hélas!

pourrais-tu donc mener à bien quelque entreprise, si elle ne remplissait

LE POT D'OR. i53

ton cœur et ta pensée, si tu ne croyais pas en elle et a son amour? — Ua souffle léger, 'bien léger, semblait traverser l'appartement, et dire en sons de cristal : <r Je suis près , — près, — près de toi ! — je viens à ton aide , — du courage , — de la constance, — cher Anselme 1 — je viens à ton aide , et tu seras à moi ! » Et tandis qu'il écoutait, ravi, ces sons délicieux , les signes du manuscrit lui devenaient de plus en plus intelligibles. -^ Il n'avait plus besoin que de regarder à peine l'original. — 11 lui semblait que toutes les lettres étaient tracées d'avance sur le par-«»

cbemin.,^ et qu'il ne lui restait plus qu'à les mettre en noir. C'est ainsi

qu'il continuait son travail , entouré

i54 LE POT D'OR,

d'accords tendres et consolans, et quelquefois effleuré par une haleine suave, jusqu'au moment oii six heures sonnèrent , et que Tarchiviste entra dans l'appartement.

Il alla vers là tàhle en souriant singulièrement ; Anselme se leva sans dire un mot, Tarchiviste le regardait encore d'un air toujours passablement ironique; mais à peine eutil regardé la copie de Te'tudiant que tous les muscles de sa face se contractèrent et qu'au sourire succéda le sérieux le plus profond et le plus'solennel. Bientôt il parut tout changé.

Ses yeux qui tantôt jetaient des flammes fixaient maintenant Anselme avec une douceur inexprimable, un léger incarnat colora ses

LE POT D'OR. (^^$j

joues pâles, et ses lèvres pincées sur lesquelles reposait l'ironie, semblèrent s'entr 'ouvrir avec aménité pour prononcer des paroles pleines de sagesse. Toute sa personne était de- ."venue plus gi ande , plus majestueuse *, sa vaste robe de chambre se déployait comme un manteau royal, sur ses épaules et sur sa poitrine, et à travers les boucles blanches qui ■ornaient son front ouvert et élevé passait un étroit cercle d'or,

« Jeune homme ! » dit l'archiviste d'un ton solennel , « jeune homme, avant que tu l'eusses soupçonné , j avais découvert les liens qui t'enchaînent à mon trésor le plus cher, le plus saint! — Serpentine t'aime , et tu auras accompli

il55 LE POT D'OR,

une destinée mystérieuse à laquelle s'opposent des puissances ennemies, si tu obtiens sa main et ce talisman inestimable qui te préservera de toutes les embûches, en un mot, le Pot d'or, héritage de Serpentine.

Mais ce n^est pas sans livrer de grands combats que tu atteindras à ce bonheur suprême. Les principes du mal se liguent contre toi , et la force intérieure avec laquelle tu repousseras leurs attaques peut seule te préserver du désespoir et de l'anéantissement. Tandis que tu travailles ici , tu fais ton apprentissage ; la foi et le savoir te conduiront à ce but prochain , si tu persévères ]dans ce que tu as entrepris. Porte-la fidèlement dans ton cœur, elle qui t'aime,

LE POT D'OR. i57

et lu verras les merveilles du Pot dor, et seras heureux à jamais. — ..

Adieu 1 l'archiviste Lindhorst t'attend demain à midi Jans son cabinet!

— Adieu ! »

L'archiviste poussa doucement l'étudiant Anselme, et referma la porte sur lui ; l'e'tudiant se trouvait alors dans la salle à manger, dont la seule issue donnait sur le corridor.

Tout étourdi de cette singulière apparition, il s'arrêta devant la porte de la maison ; au-dessus de lui s'ouvrit une fenêtre, il leva la tête

c'était l'archiviste Lindhorst, le même vieillard en redingote grise,f qu'il avait maintes fois vu, — Il lui cria : «Eh l cher monsieur Anselme, à quoi rcllccliissez^vous donc ainsi ?

i58 LE POT WOK^

je gage que l'arabe ne vous sort pas delà tête. Faites mes complimens au co-recteur Paulmann , si vous le voyez , et ne manquez pas de venir demain à midi sonnant. Les honoraires pour aujourd'hui sont dans la poche droite de votre gilet. »

L'étudiant Artselme trouva , en effet, dans la poche désignée un bel écu de six francs, mais il ne s'en réjouit pas le moins du monde. — « Je ne sais pas, » se dit-il à lui-même, (cce qui adviendra de tout ceci; mais quand tout ce qui se passe autour de moi ne serait qu'illusion et folie, tu n'en vivrais pas moins dans mon âme, aimable Serpentine, et plutôt que de renoncer à toi , j'aime mieux périr; car je sais que la pensée est

LE POT D'OR. i5g

éternelle en moi , et qu'aucune puissance ennemie ne peut l'anéantir;...

Mais la pensée est-elle autre chose que l'amour de Serpentine ? »

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