SEPTIEME VEILLEE
Comment le recteur Paulmann vida sa pipe et s'alla mettre an lit. — Rembrandt et Breughel d'Enfer (i).—Xe-miroir magique et l'ordonnance du «locteiir Ëckstein contre une maladie inconnue.
Enfin , le co-recteur Paulmann secoua sa pipe et dit : « il est bien
(i) Pierre Breughel, dit le jeune , fils de Pierre Breughel le vieux , et frère de Jean Breughel , dit de velours. — Les sujets ordinaires de ses tableaux étaient des incendies, des feux, des sièges, des scènes de sorciers et de diables. De là , le nom de Breughel d'Enfer qu'on lui donne pour le distinguer de ses deux homonymes.
(Le Traducteur.)
102 „ ^ LE JPOT D'OR, temps, je pense, d'aller se coucher. * — « Sans, doute, dit Ve'roni(|ue, con-»
trariee de Yoir son père encore levé j dix heures sont sonnées depuis longtemps.» A peine le co-reçteur Paulmann eut-il passé dans son cabinet, qui lui servait en même temps de chambre à coucher, à peine lesoufle de Fanny devenu plus pe$ant, eut-il témoigné qu'elle était vraiment endormie , que Yéronique , qui s'était couchée aussi , pour ne point donner de soupçons, se leva en silence, s'habilla, jeta une mante sur ses épaules, et sortit de la maison en tapinois.
Véronique, depuis qu'elle avait quitté la vieille Lise, ne voyait qu'^\.i> selme , et elle nfi >■ savait pas elle-» mcme quelle voix, secrète lui redi-
«ait sans cesse que la résistance de l'étudiant venait d'une personne enîieinie qui le tenaitdans ses chaînes; mais que ces chaînes pourraient être brisées par Véronique, si elle appelait à son secours la magie aux remèdes mystérieux et puissans. Sa confiance en la vieille Lise augmentait de jour en jour; peu à peu, s'affaiblissaient toutes ses impressions de teiTcur et de dégoût, et ses relations avec la vieille ne lui apparaissaient plus que sous un reflet romanesque d'étrangeté, qui les rendait plus piquantes. Au reste, elle était fermement résolue à braver tous les dangers ; et, dût son absence être remarquée j, elle était résignée à tous les dé* sagrémens qui s'ensuivraient, pourvu
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qu'elle tentât l'aventure d'où dépen-»
dait son bonheur.
Enfin était arrive'e la nuit de l'é-^ quinoxe 5 nuit fatale, dans laquelle la vieille Lise avait promis du secours et des consolations; et Véronique, aguerrie, depuis long-temps à l'idée de sa course nocturne, se sentit pleine de courage. Elle traversa les rues désertes avec la rapidité d'une flèche, sans s'inquiéter de l'ouragan qui mugissait dans les airs, et qui lui jetait au visage de larges gouttes de pluie. La cloche de la tour voisine sonnait onze heures avec un sourd grondement , lorsque Véronique toute mouillée frappait à la porte de la vieille. « Eh ! quoi ? déjà venue, déjà venue, ma petite l
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— Attends, attends; je vais descendre ! » — cria une voix du haut de la maison , et en peu d'instans , la vieille, un panier au bras , et accompagnée de son matou, se présenta devant la porte. « Allons donc, et faisons ce qui est nécessaire pour accomplir l'œuvre, car la nuit est favorable. » Elle dit, et saisit d'une main froide la tremblante Véronique , qu'elle chargea de sa lourde corbeille , tandis qu'elle-même emportait une marmite , un trépied el une bêche. Quand elles furent dans la campagne, la pluie avait cessée mais l'ouragan redoublait de force; mille voix piaillaient dans les airs; un gémissement aflfreux , déchirant , descendait des noirs nuages qui,
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s'amoncelant dans leur fuite rapide, enveloppaient tout d'une épaisse obscurité. Mais la Vieille marchait d'un pas ferme et prompt , et criait d'une voix aigre ; « Eclaire 1 éclairenous , — mon petit 1 )) Alors serpentèrent et se croisèrent devant elles des éclairs bleuâtres, et Véronique s'aperçut que c'était le matou qui jetait des étincelles, et qui les éclairait en faisant mille gambades capricieuses : c'était lui encore dont elle entendait les miaulemens épouvantables, chaque fois que l'ouragan cessait de mugir. Elle perdait haleine ; c'était comme si des mains de glace fouillaient dans son cœur; mais elle fit un violent efForl sur elle-rméme, et se serrant étroitement
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contre la vieille, elle dit: « Advienne que pourra , il faut que l'œuvre s'accomplisse! » — « Voilà qui est bien parlé, ma fille, » répondit la vieille : « reste toujours aussi brave que te voilà, et je te donnerai quelque chose de beau, et Anselme par-dessus le marché l »
Enfin la vieille s'arrêta : « Nous voici arrivées! » dit-elle. ^JElle creusa un trou dans la terre, y jeta des charbons , et posa dessus le trépied et la marmite. Elle accompagnait tous ses mouvemens de gestes singuliers.
Le matou ne cessait de tourner autour d'elle, et de sa queue jaillissaient des étincelles qui traçaient un cercle de feu. Bientôt les charbons commencèrent, à rougir, et en-
fin des flammes bleues sortirent de dessous le trépied. Il fallut que Véronique otât sa mante et son voile, et s'accroupît près de la vieille, qui saisit ses mains et les tint fortement serrées, tandis qu'elle fixait la jeune fille avec des yeux étincelans. Alors les étranges ingrédiens que la vieille avait tirés de son panier et jetés dans la marmite — (étaient-ce des fleurs, — des métaux, — des plantes, — des animaux ? — on ne pouvait le distin^ guer — ) commencèrent à bouillir et à gronder. La vieille lucha les mains de Véronique, elle saisit une cuiller de fer, avec laquelle elle fouillait dans les masses brûlantes et les agitait violemment, tandis que, sur son jordre, Véronique devait regarder
fixement dans le bassin, et penser à Anselme.\Poiir la seconde fois, la vieille jeta dans la marmite des métaux , un€ boucle de cheveux de Ve'ronique, coupée sur le sommet de la tête, et un petit anneau qu'elle avait porté long-temps, et ne cessait de pousser des cris aigus et inintelligibles, affreux à entendre pendant la nuit, tandis que le matou, gémissant et miaulant toujours , décrivait en courant des cercles rapides^
Je voudrais, lecteur bienveillant, que tu te fusses trouvé, le vingttrois septembre, voyageant sur la route de Dresde. En vain l'on avait cherché , quand la nuit tombait, à te retenir à la dernière station ^l'hôte,
prévenant et poli, te représentait
que l'orage était violent et la pluîe abondante j et, qu'en général, il n'était pas fort prudent de se hasarder ainsi par la nuit de Féquinoxe; mais tu nen avais tenu compte, et lu avais coupé court à ses objections en disant : u Je donnerai un écu de six francs pour boire au postillon^ et je serais à une heure au plus tard, à Dresde, oii m'attendent, soit A range d'or^ soit Au casque ^ soit A la ville de NoMmburg ^ un bon souper et un bon lit. » Tandis que tu voyages ainsi dans l'obscurité, tu aperçois au loin une lumière vacil»
lante, d'un éclat singulier. Arrivé plus près, tu vois un cercle de feu, au milieu duquel sont assises deux figures, près d'une chaudière d'oii
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sortenl d'épaisses vapeurs^ et, parfois , d« rouges lueurs et des milliers d'étincelles. Droit à travers le feu passe la route, mais les chevaux lienuissent , et piétinent et se cabrent* — Le postillon jure et prie , — il fouette les chevaux , — lescbe»
vaux ne veulent point avancer. — - Tu sautes involontairement de la "Voiture, et tu cours quelques pas en avant.
Tu vois alors distinctement la jolie jeune fille, en vètemens de nuit blancs et légers, accroupie auprès de la chaudière. L'orage a dénoué ses tresses, et ses longs cheveux brun» flottent librement dans les airs. Sa figure angélique est éclairée en plein par les langues de feu qui montent
de dessous le trépied^ mais glacée par la terreur, elle est devenue pâle comme un fantôme, et dans son regard immobile, sur ses sourcils relevés, sur sa bouche qui veut, mais en vain , pousser un cri de détresse, tu lis son effroi^ son épouvante; elle tord convulsivement ses petites mains au-dessus de sa tête^ comme si elle implorait son ange gardien , afin qu'il la protégeât contre les monstres qui allaient sortir dé^i'enfer, à cette puissante évocalion. — C'est ainsi qu'elle est à genoux là , immobile comme une statue.
En face d'elle est accroupie à terre une longue et maigre femme ^ au visage cuivré, au nez crochu ^
aux yeux de chat fiamboyans; du manteau noir qu'elle a jeté autour d'elle, sortent ses bras nus et osseux, elle barbotte dans cette soupe d'enfer, éclate de rire et crie dans l'orage d'une voix lugubre.
Je crois bien , lecteur bénévole , quand avant ce moment tu n'aurais pas connu la peur, je crois, dis-jc , qu'à la vue de ce tableau , à la manière de Rembrandt ou de Brcugbel d'enfer, mais vivant et mouvant, les cheveux se seraient dressés sur ta tète; mais ton regard ne pouvait se ^ détacher de la jeune fille occupée d'une opération infernale , et la com* motion électrique qui fit palpiter à rinstant tes nerfs et les fibres, alluma en toi^ avec la rapidité de
réclair, la pensée hardie de braver les puissances mystérieuses du cercle de feu *, dans cette pensée s'anéantit ta crainte, ou plutôt cette pensée germa dans le sein même de ta crainte , et lui dut la naissanee. 11 le semblait être toi-même un de ces anges protecteurs qu'implorait la jeune fille épouvantée , et tu pensais n'avoir rien de mieux à faire que de tirer ton pistolet de ta poche , et de tuer la vieille, sans autre forme de procès 1
Mais tandis que tu pensais toutes ces choses, tu t'écriais aussi tout haut : (t llolàl » ou : « Qui va là? » ou ; « Que faites- vous là ? » — Le po tillon sonne du cor, la vieille se pelotonne et rouie dans sa chau-
dière, et en un moment, tout a disparu dans une épaisse vapeur.
Je n'ose assufer que tu aies rencontré la jeune fiile que tu cherchais avec tant d'ardeur, mais tu avais détruit le charme de la vieille femme, et rompu le cercle enchanté dans lequel l'imprudente Véronique s'était kissé prendre.
Mais ni toi, lecteur bienveiîlanl,, ni personne ne passa , à pied ou en voiture, sur cette route, le vingttrois septembre, par cette nuit favorable aux sortilèges 3 et il fallut que Véronique mourant de pour, attendit près de la chaudière que l'œuvre fut accomplie. Elle entendit bien gémir et gronder autour d'elle, elle entendit mille voix af-
freuses qui rugissaient et qui grelottaient, mais elle n'ouvrit pas les yeux, car elle sentait que la vue des objets horribles, épouvantables, qui l'entouraient, pourrait, en un instant, détruire sa raison à jamais.
La vieille avait cessé de fouiller dans la marmite, la vapeur devenait de plus en plus transparente, et l'on ne voyait plus, à la fin, qu'une légère flamme d'esprit de vin qui brûlait au fond de la chaudière.
La vieille s'écria : « Véronique!
mon enfant! ma chère, regarde au fond! — Que vois-tu donc? — Que vois-tu donc? » — Mais Véronique ne put pas lui répondre; néanmoins il lui semblait que toutes sortes de figures e'ironges tournaient dans la
chaudière^ bientôt elles parurent plus distinctes, et tout-à-coup, du:
plus profond de la marmite , sortit l'étudiant Anselme, souriant à Véronique et lui tendant la main^ Elle s'écria : « Mon Dieu l c'est Anselme! — c'est Anselme! » — La vieille ouvrit promptement le robinet de la chaudière, et un torrent de métal fondu se répandit en pétillant dans un petit moule qu'elle avait placé à terre. Puis cette femme se leva brusquement, et se balançant avec de sauvages contorsions, elle cria : « L'œuvre est accomplie.
— Merci, mon petitl Tu as bien fait sentinelle. — Hui l — Hui ! — 11 vient! — Moids-le bien! — Mords-le bien l » Alors un lourd
frissonnement se fit entendre dans les airs; c'était comme si un aigle immense descendait en faisant bruire ses ailes, et une voix épouvantable cria : « Hé 1 Hél — Canaille que vous étesî C'est fini. — C'est fini.
— Retournez à la maison 1 — Allon — on — on — on — onsl »
La vieille se jeta, en hurlant, la face contre terre ; mais Véronique perdit connaissance.
Quand elle revint à elle, il était grand jour, elle était couchée dans son lit, et Fanny se tenait devant elle, une tasse de thé fumant à la main, et lui disait : « Mais qu*as-tu donc , ma sœur ? Voici plus d'une heure que je suis près de toi, et tu restes couchée là, comme dans le
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délire de la fièvre, ne connaissant personne^ et tu gémis ^ et tu soupires à nous faire peur. A cause de toi, papa n'est pas allé faire sa classe aujourd'hui, et il va rentrer tout de suite avec monsieur le docteur. Véronique prit le thé en silence :
tandis qu'elle buvait, les images lior»
ribles de la nuit dernière se représentèrent à ses yeux. « Ce n'étaient donc que 1 es angoisses d'un cauchemar qui m'ont tourmentée cet nuit? — Mais hier au soir pourtant , je suis réellement allée chez la vieille, car c'était bien le vingt-trois septembre!
— ]Non , non; il faut qu^hier déjà j'aie été malade, et que je me sois ima« giné toutes ces choses; et ce qui m'a rendue malade , c'est d'avoir songé
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continuellement à Anselme et à celte singulière vieille femme ^ qui s'est donnée pour la pauvre Lise, et n'a fait que de se moquer de moi. »
Fanny , qui était sortie, rentra tenant en main le manteau de \ éro»
nique tout dégouttant d'eau. « Vois donc, ma sœur ! » dit-elle , « l'orage a ouvert pendant la nuit une croisée, et a renversé la chaise sur laquelle ' était ton manteau; il aura plu à travers la fenêtre, et voilà ton pauvre manteau qui est tout mouillé. » — Ce fut un grand chagrin pour Véronique, car elle s'aperçut bien maintenant que ce n'était pas un vain songe qui l'avait tourmentée , mais qu'elle avait été en effet chez la vieille. Elle se sentit pénétrée de
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crainte et d'horreur, et le frisson de la fièvre agita tout son corps. Transie et tremblante , elle s'enveloppa de sa couverture , mais en ce moment, elle sentit sur sa poitrine je ne sais quoi de dur qui la blessait; elle y porta la main , et crut que c'était un médaillon. TandisqueFanny emportait le manteau, elle lira cet objet de dessous sa couverture : c'était un petit miroir rond, de métal bien poli.
« Voilà un présent de la vieille ! »
s'écria- t-el le avec vivacité, et il lui sembla que du miron- sortaient des éclairs brillans, qui péné Iraient jusqu'à son cœur et le remplissaient d'une chaleur douce et bienfaisante; la fièvre était passée, et un sentiment inexprimable de bonhcnr et de bien-
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être lui succédait. 11 fallut en* core qu'elle pensât à Anselme , et tandis qu elle concentrait avec force toutes ses idées sur lui , tout-à-coup le même Anselme lui souriait du fond du miroir, comme un portrait en miniature. Mais bientôt ce fut comme si elle ne voyait plus le portrait — non l — mais l'étudiant Anselme en personne.
Il était assis dans une haute chambre singulièrement meublée , et écrivait assidûment. Véronique voulait s'avancer vers lui, lui frapper sur l'cpaule, et dire : « Monsieur Anselme, levez donc les yeux, me voici ! » mais il n'y eut pas moyen; car ilsemblait entouré d'un brillant fleuve de ièu, €t quand Véronique regarda bien,
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ce n'étaient poui tan t que de gros lî vres à tranche dorée. Mais enfin Véronique réussit à attirer sur elle les regards d'Anselme; et ce fut d'abord comme s'il avait besoin de la considérer longtemps avant de la reconnaître ; à la fin , cependant , il se prit à sourire, et dit: «Ahl — est-ce vous, chère mademoiselle PaulmannPmais, quelle fantaisie vous prend de vous déguiser parfois en petite couleuvre?»
A ce propos singulier, Véronique ne put s'empêcher de rire tout haut; puis elle s'éveilla comme d'un songe profond , et elle cacha brusquenïent son petit miroir, car la porte s'ouvrit, et le co-recleur Paulmann entra dans ^chambre, accompagné du docteur Ecksteio. Le docteur s'approcha aus-
isitôtda lit, tàta long-temps, et d'un ^ir prodigieusement méditatif , le pouls de Véronique , et dit : « Eh !
«eh 1 » — Là-dessus, il écrivit une ordonnance, tâta de nouveau le pouls, dit une seconde fois : (( £h 1 eh! » et quitta la malade.
Mais , d'après ces épanchemens du docteur Eckstein, leco-recteur Pauïirnnn neputpas deviner au juste ce qui manquait à Véronique,