Relativement au retour de Voltaire à Paris
die digne des halles, qu’on a osé imprimer sous mon nom. Je n’ai jamais vu d’ailleurs d'ouvrage plus digne à la fois de mépris et de châtiment ; mais je crois à présent le parlement et le public occupés de soins plus pressants que celui de juger un petit libelle. Je me console par la juste espérance que les honnêtes gens et les gens de goût me rendront justice. Vous y contribuez plus que personne, vos amis vous secondent ; il serait bien étrange que la vérité ne triomphât pas, quand c’est vous qui lPannoncez.
Si cette affreuse calomnie a des suites, je suis très-sûr que vous serez le premier à m’en- instruire. Je crois qu’à présent je n'ai rien à faire qu’à déplorer tranquillement la méchanceté des hommes. M. le duc de La Vallière m’a mandé les mêmes choses que vous ; il veut bien se charger d’assurer M de Pompadour de mon attachement et de ma reconnaissance pour ses bontés, et il répond qu'elle ne prêtera point l'oreille à la calomnie.
Ce n'est pas assurément le temps que M. le maréchal de Richelieu entame ce que votre amitié généreuse lui a suggéré, et je suis bien loin de lui laisser seulement envisager que je veuille mettre ses bontés à l’épreuve. Pour Rome sauvée et les autres pièces, ce sont là des choses qu'on peut demander hardiment. Je n’y ai pas manqué, et j'espère que vous vous joindrez à moi.
Zulime ne sera plus Zulime, elle changera de nom sans changer de caractère. Le lieu de la scène ne sera plus le même. Il y aura quelques scènes nouvelles; et, comme les deux derniers actes sont absolument différents de ceux qui furent joués, la pièce sera en effet toute neuve. Le reste viendra quand il pourra, quand j'aurai de la santé, de la force, de la tranquillité; quand la calomnie ne viendra plus assiéger mon ermitage, désoler mon cœur, et éteindre mon pauvre génie. Je vous embrasse avec larmes, mon respectable ami.
Il n’est pas douteux que La Beaumelle n’ait été l’auteur et l'éditeur, avec ses associés, de cet abominable ouvrage; je le reconnais à cent traits. Voilà pour la seconde fois qu’il fait imprimer mes propres ouvrages farcis de tout ce que sa rage
4. Allasion aux vers qui commencent ainsi, dans les variantes du chant II de la Pucelle:
Telle plutôt cette heureuse grisette Que la nature, etc.
pouvait lui dicter, Il y a des horreurs contre le roi même. Leur platitude ne les rend pas moins criminelles. Ce libelle est un crime de lèse-majesté, et il se vend impunément dans Paris.
Aux Délices, où l’on vous regrette, 22 décembre.
Mon cher maître, mon aimable philosophe, vous me rassurez sur l’article Femme; vous m’encouragez à vous représenter en général qu’on se plaint de la longueur des dissertations vagues et sans méthode que plusieurs personnes vous fournissent pour se faire valoir ; il faut songer à l’ouvrage, et non à soi. Pourquoi n’avez-vous pas recommandé une espèce de protocole à ceux qui vous servent, étymologies, définitions, exemples, raison, clarté, et brièveté? Je n’ai vu qu’une douzaine d’articles, mais je n’y ai rien trouvé de tout cela. On vous seconde mal; il y a de mauvais soldats dans l’armée d’un grand général. Je suis du nombre; mais j'aime le général de tout mon cœur.
Si j'étais à Paris, je passerais ma vie dans la Bibliothèque du roi, pour mettre quelques pierres à votre grand et immortel édifice. Je m'y intéresse pour l’honneur de ma patrie, pour le vôtre, pour l'utilité du genre humain. Si j'avais eu l’honneur de voir M. Duclos quand il vous donna l'article Étiquette, je l’aurais détrompé de l’idée vague où l’on est que Charles-Quint établit dans ses autres États l'étiquette de la maison de Bourgogne. Celles de Vienne et de Madrid n’y ont aucun rapport. Mais surtout, si je travaillais à Paris, je ferais bien mieux que je ne fais; je n'ai ici aucun livre nécessaire.
Les tracasseries civiles de France sont tristes, mais les guerres civiles d'Allemagne sont affreuses. La campagne prochaine sera probablement bien sanglante. Continuez à instruire ce monde, que tant de gens désolent.
L'édition infâme de la Pucelle m'afflige; mais la justice que vous me rendez, ainsi que tous les gens d'honneur et de goût, me console.
Mre Denis et moi, nous vous embrassons de tout notre cœur.
Parmi les nouvelles affligeantes pour les bons citoyens, dans plusieurs parties de l’Europe, il y en a de bien désagréables dans la littérature. On se contentait autrefois de critiquer les auteurs, on a fait succéder à cette critique permise un brigandage inouï: on fait imprimer leurs ouvrages falsifiés et infectés de tout ce qu'on croit pouvoir nourrir la malignité, pour favoriser le débit. Voici comme s'explique, sur ce criminel abus, M. l’abbé Trublet, dans sa préface des Lettres? de feu M. de Lamotte :
« On donne de nouvelles éditions des ouvrages des gens célèbres, pour avoir occasion d’y répandre les notes les plus scandaleuses et les traits les plus satiriques contre leurs auteurs. Il était réservé à notre siècle de voir pratiquer dans les lettres ce brigandage. »
Le sage auteur de cette remarque parlait ainsi en 1754, à l’occasion du Siècle de Louis XIV, dont M. La Beaumelle s’avisa de faire et de vendre une édition chargée de tout ce que l'ignorance a de plus hardi, et de ce que l’imposture a de plus odieux. La même aventure se renouvelle depuis cinq ou six mois. Le même éditeur a falsifié plusieurs lettres de M” de Maintenon, etena supposé quelques-unes de M. le maréchal de Villars, de M. le duc de Richelieu, qu’ils n’ont jamais écrites; et c’est encore là le moindre abus dont on doit se plaindre dans la publication scandaleuse des prétendus Mémoires de M de Maïintenon.
Le comble de ces manœuvres infâmes est une édition d’un poëme intitulé la Pucelle d'Orléans. L'éditeur a le front d'attribuer cet ouvrage à l’auteur de la Henriade, de Zaïre, de Mérope, d’Alzire, du Siècle de Louis XIV; et, tandis que nous attendons de lui une Histoire générale, et qu’il travaille encore au Dictionnaire encyclopédique, on ose mettre sur son compte le poëme le plus plat, le plus bas, et le plus grossier qui puisse sortir de la presse. En voici quelques vers pris au hasard :
Louis s'en vint du fond des Pays-Bas Pour cogner Charle et heurter le trépas….
(La Pucelle, Variantes du ch. 11.)
1. Les éditeurs de Kehl ont donné cette lettre comme supposée écrite de Paris. 2. L'abbé Trublet lui-même dit que l'éditeur des Lettres de M. de Lamotte, 4754, in-12, est l'abbé Leblanc, à qui est adressée la lettre 563.
+46 CORRESPONDA NCE.
La, les lépreux, les femmes bien apprises, Devaient changer de robe et de chemises.
L'heureux Villars, bon Français, plein de cœur, Gagna le quitte ou double avec Eugène...
Pour les idiots ce fut une {rompelte ; Le drôle avait étudié sa bête.
I! dit que Dieu, roulé dans un buisson, À lui chétif avait donné leçon...
(Var. du ch. I.)
Il les pria, de la part de madame, À manger caille, oie, et bœuf au gros lard... (Var. du ch. IV.)
Sous le foyer d’un grand feu de charbon, La tête hors d'un énorme chaudron.
Pendez, pendez, le vilain semblait dire :
Baiser soubrette est péché dont la loi, etc... ( Var. du ch. V.)
Agnès baisait, Agnès était saillie...
À ses baisers il veut que l'on riposte, Et qu'on l'invite à courir chaque poste...
(Var. du ch. X.)
Chandos, suant et soufflant comme un bœuf,
Tâte du doigt si l’autre est une fille;
Au diable soit, dit-il, ma sotte aiguille...
(Var. du ch. xl.)
Lecteur, ma Jeanne aura son pucelage
Jusqu'à ce que les vierges du Seigneur,
Malgré leurs veux, sachent garder le leur.
(Var. du ch. XXI.)
La plume se refuse à transcrire le tissu des sottes et abominables obscénités de cet ouvrage de ténèbres. Tout ce qu'on respecte le plus y est outragé autant que la rime, la raison, la poésie, et la langue. On n'a jamais vu d'écrit ni si plat, ni si criminel; et c'est ce langage des halles qu'on a le front d'attribuer à l'auteur de la Henriude, contre lequel même on trouve dans le poëme deux ou trois traits parmi tant d'autres qui attaquent grossièrement les plus honnètes gens du monde. Ceux qui. Lommès par le titre, ont acheté cette misérable rapsodie, ont
conçu l'indignation qu’elle mérite. Si une telle horreur parvient jusqu’à vous, monsieur, elle excitera en vous les mêmes sentiments, et vous n’aurez pas de peine à les inspirer au public.
Ce... 4 L2
Je suis très-touché, monsieur, de l'affaire de l'amiral Byng : je puis vous assurer que tout ce que j'ai vu et entendu de lui est entièrement à son honpeur. Après avoir fait tout ce qu'on pouvait raisonnablement attendre de lui; il ne doit pas être blämé pour avoir souffert une défaite. Lorsque deux généraux disputent pour la victoire, quoiqu'ils soient également gens d’honneur, il faut nécessairement que l’uu des deux soit battu ; et il n’y a contre M. Byng que de l'avoir été. Toute sa conduite est celle d'un habile marin, et digne d'être admirée avec justice. La force des deux flottes était au moins la même : les Anglais avaient treize vaisseaux, et nous douze, mais beaucoup mieux équipés et plus nets. La fortune, qui préside à toutes les batailles, particulièrement à celles qu'on livre sur mer, nous a été plus favorable qu'à nos adversaires, en faisant faire un plus grand effet à nos boulets dans leurs vaisseaux. Je suis convaincu, et c’est le sentiment général, que si les Anglais avaient opiniâtrément continué le combat, toute leur flotte aurait été détruite. 11 ne peut y avoir d'acte plus insigne d’injustice que ce qu'on entreprend actuellement contre l'amiral Byng. Tout homme d'honneur, tout officier des armées doit prendre un intérêt particulier à cet
événement.