RICHELIEU
Aux Délices, 27 décembre.
Je ne conçois rien, madame, à l'aventure de la lettre du 3 novembre dont vous me faites honneur de me parler ; mais aussi je n’entends pas davantage toutes les aventures de ce bas monde. Évêques, parlements, Saxons, Prussiens, Autrichiens, Russes, tout cela me confond. Il y a douze mille ouvriers à Lyon qui mendient leur pain, parce que le roi de Prusse a dérangé le commerce de Leipsick ; et ce monarque prétend que Leipsick lui a beaucoup d'obligation. La famine menace la Saxe et la Bohème.
4. Cette lettre ou fragment de lettre (voyez n° 3315) que provoqua celle de Voltaire à Richelieu, du 20 décembre 1756 (voyez n° 3273), doit être de la mème année, et probablement du 25 ou 26 décembre 1756, mais a pu ne parvenir aux Délices que dans les premiers jours de janvier 1757.
Laissons les hommes faire leur commun malheur, et jouissons de notre heureuse tranquillité, vous à lîle Jard, et moi aux Délices. Je ne me plains que d’être trop loin de vous. Ne croyons rien de tout ce qu’on nous dit. Il est vrai qu’un misérable s’est avisé de faire une édition infâme d’une Pucelle; mais il n’est pas vrai que je dusse retourner en France. Dieu me préserve de quitter la retraite charmante que je me suis faite, et qui mérite son nom de Délices! Quand on s’est fait à notre âge, madame, une retraite agréable, il faut en jouir ; c’est le parti sage que vous avez pris, et dans lequel il faut persister.
Permettez-moi de présenter mes respects à monsieur le premier président d’Alsace et à Mw de Klinglin, et surtout à monsieur votre fils. Attendons patiemment l'issue des troubles d’Allemagne. Laissons les gens oisifs écrire au nom du cardinal de Richelieu. Ce monde est un orage; sauve qui peut.
Mr< Denis vous souhaite des années de santé et de tranquillité en nombre; nous en faisons autant pour Mr° de Brumath. Nous n'oublions pas Marie‘; mais nous craignons que les Prussiens ne troublent la maison archiducale. Adieu, madame; conservez vos bontés au bon Suisse V.
28 décembre.
Je vous renvoie Histoire, mon cher grand homme; j'ai bien peur que cela ne soit trop long ; c’est un sujet sur lequel on a de la peine à s'empêcher de faire un livre. Vous aurez incessamment Imagination, qui sera plus court, plus philosophique, et par conséquent moins mauvais. Avez-vous /dole et Idolätrie? c'est un sujet qui n’a pas encore été traité depuis qu’on en parle. Jamais on n’a adoré les idoles ; jamais culte public n’a été institué pour du bois et de la pierre ; le peuple les a traitées comme il traite nos saints. Le sujet est délicat?, mais il comporte de bien bonnes vérités qu’on peut dire.
Comment pouvez-vous avoir du temps de reste, avec le Dictionnaire de l'univers sur les bras?
Me Denis et moi, nous vous souhaitons la bonne année tout simplement.