‹ Œuvres complètesChapitre 128 sur 475 · Voyez la lettre · texte numérisé non relu

Voyez la lettre

À Monrion, janvier (1751).

Madame, souffrez que je vous réitère mes vœux pour la santé de Votre Altesse royale, et que je la remercie de ce qu’elle a bien voulu m’assurer, par M. le marquis d’Adhémar, de la continuation de ses bontés. Je prends la liberté de lui envoyer des nouvelles de Paris qui pourront lui paraître extraordinaires, et qui exerceront sa philosophie.

J'ignore si Votre Altesse royale a reçu les exemplaires de l'histoire que je mets à ses pieds. Je me flatte que le roi son frère continuera à fournir les plus beaux monuments de l’histoire moderne. Mais c’est à César qu’il appartient d'écrire ses Commentaires.

Je suis encore persuadé qu’il se souviendra qu’il m'a tiré de ma patrie; que je quittai pour lui mon roi, mon pays, mes charges, mes pensions, ma famille.

Je prendrais la liberté de le supplier de m'envoyer des graines de ses melons, et je demanderais la protection de Votre Altesse royale s’il était à Berlin.

Mais il a autre chose à faire qu’à honorer de ses melons mes potagers.

Que Votre Altesse royale et monseigneur daignent toujours agréer le profond respect et les prières de

Frère VOLTAIRE.

À Monrion, le 16 janvier.

2 Nous vous sommes très-obligés, monsieur, de nous avoir rassurés sur l’état du roi, après nos justes alarmes. Toutes les nouvelles s'accordent à dire qu'il est très-bien, et que cette affreuse catastrophe ne peut avoir aucune suite fâcheuse. Il est fort à désirer qu'on puisse faire parler ce monstre. C'est certainement un fou fanatique; mais, s’il a des complices, il est bien essentiel de les connaître. Mandez-moi tout ce que vous saurez. Nous sommes fort étonnés que vous n’ayez pas encore l'édition de mon oncle et l'ATistoire générale. Il écrit positivement à M. Cramer pour qu’elle vous soit

4. Revue française, mars 1766; tome XIII, page 356. 2. Les quatre premiers alinéas de cette lettre sont de la main de M®° Denis; les trois derniers sont de l'écriture de Voltaire.

envoyée sur-le-champ. Nous sommes à Monrion depuis huit jours, et nou: ne nous y portons pas trop bien l’un et l’autre. Écrivez-nous toujours aux Délices, car peut-être y retournerons-nous bientôt.

J'espère qu'après tant d’alarmes tout sera tranquille dans Paris avant quinze jours. Si l’on avait fait des petites-maisons pour le clergé et le parlement, et qu’on eût jeté sur leurs querelles tout le ridicule qu'elles meritent, il y aurait ou moins de têtes échauffées, et par conséquent moins ce fanatiques. Le public a mis trop d'importance à ces misères; de bons ridicules et de grands seaux d’eau, c’est la seule façon d’apaiser tout.

Mon oncle a fait à notre siècle plus d'honneur qu'il ne mérite, quand il a dit que la philosophie avait assez gagné en France, et que nos mœæur: étaient trop douces actuellement pour craindre que les Français pussert dorénavant assassiner leur roi. 1] est désespéré de s'être trompé, car il ain.» véritablement et la France et son roi; mais un fou ne fait pas la nation. L: roi est aimé, et mérite de l’être, à tous égards.

Adieu, monsieur ; songez quelquefois à vos amis des Délices, et sovez persuadé qu’ils ont pour vous la plus tendre et la plus inviolabls amitié.

Il faut, mon cher et ancien ami, que la tête ait tourné à ce huguenot de Cramer, qui m'avait tant promis de vous apporter mes guenilles.

Les étrangers me reprochent d’avoir insinué, dans plus d'un endroit, que, vous autres Français, vous êtes doux et philosophes. Ils disent qu’on assassine trop de rois en France pour des querelles de prêtres. Mais un chien enragé d'Arras, un malheureui convulsionnaire de Saint-Médard, qui croit tuer un roi de France avec un canif à tailler des plumes, un forcené idiot, un si «1 monstre a-t-il quelque chose de commun avec la nation ? Ce quil y a de déplorable, c’est que l'esprit convulsionnaire a pénétr+ dans l’âme de cet exécrable coquin. Les miracles de ce fou &e Paris, imbécile Montgeron, ont commencé, et Robert-Francçuis Damiens a fini. Si Louis XIV n’avait pas donné trop de poids à un plat livre de Quesnhel, et trop de confiance aux fureurs du fripon Le Tellier, son confesseur, jamais Louis XV n’eût recu de coup de canif. Il me paraît impossible qu'il y ait eu un complot: en ce cas, je suis justifié des éloges de ma nation; s’il vaur complot, je n’ai rien à dire.

Je vous embrasse tendrement, vous et le grand abbé‘. N'oubliez jamais votre vieux et très-attaché camarade V. |

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