L'abbé du Resnol
À Monrion, 16 janvier.
Je vous envoie, mon cher maître, l’article Imagination, comme un boiteux qui a perdu sa jambe la sent encore un peu. Je vous demande en grâce de me dire ce que c’est qu’un livre contre ces pauvres déistes, intitulé la Religion vengée', et dédié à monseigneur le dauphin, dont le premier tome paraît déjà, et dont les autres suivront de mois en mois, pour mieux frapper le public.
Savez-vous quel est ce mauvais citoyen qui veut faire accroire à monsieur le dauphin que le royaume est plein d’ennemis de la religion ? 1l ne dira pas au moins que Pierre? Damiens, François Ravaillac, et ses prédécesseurs, étaient des déistes, des philosophes. Pierre Damiens avait dans sa poche un très-joli petit Testament * de Mons. Je crois l’auteur parent de Pierre Damiens.
Mandez-moi le nom du coquin, je vous prie, et le succès de son pieux libelle. Votre France est pleine de monstres de toute espèce. Pourquoi faut-il que les fanatiques s’épaulent tous les uns les autres, et que les philosophes soient désunis et dispersés! Réunissez le petit troupeau; courage. J'ai bien peur que Pierre Damiens ne nuise beaucoup à la philosophie.
M°° Denis et le solitaire Voltaire vous embrassent tendrement.
A PARIS
À Monrion, 16 janvier,
Ceci est pour ma nièce, ma compagne en maladies ; pour mon neveu le juge et le prédicateur, pour mon petit-neveu, pour M. de Florian, que j'embrasse tous du meilleur de mon cœur. Nous sommes un peu malades, M“° Denis et moi, à Monrion.
4. La Religion vengée, ou Réfutation des auteurs impies, par une société de gens de lettres (Soret, le père Hayer, etc.), t. I, 1757, in-12. Il en a paru, depuis, vingt autres volumes.
2. Robert-François étaient les seuls prénoms de l’assassin insensé de Louis XV.
3. Voltaire veut donner à entendre que Damiens était l'instrument des jansénistes, en supposant qu’il était porteur du N. T. de Mons, dont voici le titre : Nouveau Testament traduit sur la Vulgate, avec les différences du grec, Mons, Migeot (Amsterdam, Elzevier), 1667, deux volumes in-12, que le p re Colonia a compris dans sa Bibliothèque janséniste. Le livre trouvé sur Damiens était intitulé Instruction chrétienne. (B.)
Les bons Suisses me reprochent d’avoir trop loué une nation et un siècle qui produisent encore des Ravaïllac. Je ne m'’attendais pas que des querelles ridicules produiraient de tels monstres. Je crois bien que Robert-François Damiens n’a point de complices: mais c’est un chien qui a gagné la rage avec les chiens de Saint- Médard; c’est un reste des convulsions. On ne doit pas me reprocher du moins d’avoir tant écrit contre le fanatisme ; je n’en ai pas encore assez dit. S'il y a quelque chose de nouveau, nous prions instamment M. de Florian, qui n'épargne pas ses peines, de se souvenir de nous.
Songez à votre santé, ma chère nièce; j'ai fait un fort beau présent au grand Tronchin le guérisseur : il en est très-content.
Voici ce Testament! que vous demandez, ma chère enfant: je vous prie d’en donner copie sur-le-champ à M. d’Argental et à Thieriot. Ce nouveau Testament est meilleur que l’ancien qui court sous mon nom.
PROFESSEUR EN DROIT
Monrion, 16 janvier.
Mon très-aimable voisin, les Délices ne sont plus Délices quand vous n'êtes plus dans le voisinage ; il faut alors être à Monrivn. Votre souvenir me console; et l’espérance de vous revoir, au printemps, me donne un peu de force.
Je suis bien honteux pour ma nation qu'il y ait encore des Ravaillac ; mais Pierre Damiens n’est heureusement qu’un bâtard de la maison Ravaillac, qui a cru pouvoir tuer un roi avec un méchant petit canif à tailler des plumes. C’est un monstre, mais c’est un fou. Cet horrible accident ne servira qu’à rendre le roi plus cher à la nation, le parlement moins rétif, et les évêques plus sages.
Réjouissez-vous à Lyon, avec la meilleure des femmes et la plus aimable des filles, et comptez sur l’inviolable attachement des deux solitaires suisses.
4. Voltaire désigne ainsi son poëme de {a Religion naturelle, dans la lettre
A Monrion, 20 janvier.
Mon cher ange, je sens tout le prix de votre souvenir dans un temps où vous êtes si consterné de l’horrible aventure, et si occupé à remplir le vide immense laissé dans le parlement. Votre assiduité à des devoirs nouveaux dont vous êtes dispensé est un mérite dont le parlement, le public, et la cour, doivent vous tenir compte. Je me flatte, pour l’honneur de la nation et du siècle, et pour le mien, qui ai tant célébré cette nation et ce siècle, qu'on ne trouvera nulle ombre de complicité, nulle apparence de complot dans l'attentat aussi abominable qu’absurde de ce polisson d’assassin, de ce misérable bâtard de Ravaillac. J'espère qu’on n’y trouvera que l’excès de la démence : il est vrai que cette démence aura été inspirée par quelques discours fanatiques de la canaille : c’est un chien mordu par quelques chiens de la rue, qui sera devenu enragé. Il paraît que le monstre n'avait pas un dessein bien arrêté, puisque, après tout, on ne tue point des rois avec un canif à tailler des plumes. Mais pourquoi le scélérat avait-il trente louis dans sa poche ? Ravaillac et Jacques Clément n’avaient pas un sou. Je n’ose importuner votre amitié sur les détails de cet exécrable attentat. Mais comment me justifierai-je d’avoir tant assuré que ces horreurs n’arriveraient plus, que le temps du fanatisme était passé, que la raison et la douceur des mœurs régnaient en France? Je voudrais que dans quelque temps on rejouât Mahomet. Je n’ose vous parler à présent de cette Histoire générale, ou plutôt de cette peinture des misères humaines, de ce tableau des horreurs de dix siècles; mais, si vous avez le loisir de recueillir les opinions de ceux qui auront eu le courage d’en lire quelque chose, vous me rendrez un vrai service de m’apprendre ce qu’on en pense et ce que je dois corriger en général: car c’est toujours à me corriger que je m’étudie. Que fais-je autre chose avec l’ancienne Zulime? Le travail a fait toujours ma consolation : le rabot et la lime sont toujours mes instruments. Est-il vrai que M. de Sainte- Palaye succédera à Fontenelle dans l’Académie? Je lui souhaite sa place et sa longue vie. Adieu, mon cher et respectable ami. Mille tendres respects à tous les anges. Les deux Suisses vous embrassent.
1. Louis XV venait d'exiler seize conseillers, du nombre desquels était l’abbé de Chauvelin.
3297. — 'ÀA MADAME LA COMTESSE DE LUTZELBOURG. À Monrion, 20 janvier.
J'ai eu cinquante relations, madame, de cette abominable entreprise d’un monstre! qui, heureusement, n’était qu’un insensé. Si l'excès de son crime ne lui avait pas Ôôté l’usage de la raison, il n’aurait pas imaginé qu’on pouvait tuer un roi avec un méchant petit canif à tailler des plumes. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est que ce bâtard de Ravaillac avait trente louis d'or en poche. Ravaillac n’était pas si riche. Vous savez qu'il avait éte laquais chez je ne sais quel homme de robe nommé Maridor, et que son frère servait actuellement chez un conseiller des enquêtes. Ce conseiller a dénoncé ce frère de l'assassin, et ce frère est probablement très-innocent. Le monstre est un chien qui aura entendu aboyer quelques chiens des enquêtes, et qui aura pris la rage. C’est ainsi que le fanatisme est fait. A peine le roi at-il été blessé. Cette abominable aventure n’aura servi qu’à le rendre plus cher à la nation, et pourra apaiser toutes les querelles. C’est un grand bien qui sera produit par un grand crime.
Fontenelle est mort à cent ans. Je vous souhaite une vie encore plus longue.
Je passe mon hiver à Monrion près de Lausanne. Cela me fait retrouver mes Délices beaucoup plus délices au printemps. Où pourrais-je être mieux que dans le repos, la liberté, et f'abondance?
À Paris, 23 janvier.
La Religion vengée, mon cher et illustre philosophe, est l'ouvrage des anciens maîtres de François Damiens, des précepteurs de Châtel et de Ra- ‘ vaillac, des confrères du martyr Guignard, du martyr Oldcorn, du martvr Campion *, etc. Je ne connais, comme vous, cette rapsodie que par le titre; elle ne fait ici aucune sensation, quoiqu'il en ait déjà paru plusieurs cahiers. Le jésuite Berthier, grand et célèbre directeur du Journal de Trévouz, ei à la tête de cette belle entreprise, qui tend à décrier auprès du dauphin les plus honnêtes gens et les plus éclairés de la nation. Ces gens-là sont le