Diderot, enfermé à Vincennes le 24 juillet
2. Voyez tome XIV, page 135. Cette lettre, publiée dans le Mercure en juin 1813. y est sans date. On lui donne celle de 1755 à la page 342 des Pièces inédites de Voltaire, 1820, in-8°. M. Clogenson, avec plus de raison, l'a mise en 1757; maielle est peut-être postérieure au certificat du 30 mars qui est rapporté tome XIV, page 13.
satire, pendant plus de trente années écoulées depuis ce funeste procès. J'aurais dû dire qu’il n’en fut jamais soupçonné dans le public, car je vous avouerai, avec cette franchise qui règne dans mon Histoire’, et je vous confierai à vous seul, qu’il me récita des couplets contre Lamotte. Voici la fin d’un de ces couplets dont je me souviens :
De tous les vers du froid Lamotte,
Que le fade de Bousset? note,
Il n’en est qu’un seul de mon goût; Quel ? Qui sail étre heureux sait tout.
Je ne ferai jamais usage de cette anecdote, mais vous devez sentir que mon doute est sincère; et il faut bien qu'il le soit, puisque je l’expose à vous-même. Vous devez sentir encore de quel poids est le testament de mort du malheureux Rousseau. Il faut vous ouvrir mon cœur; je ne voudrais pas, moi, à ma mort, avoir à me reprocher d’avoir accusé un innocent; et, soit que tout périsse avec nous, soit que notre âme se réunisse à l’Être des êtres après cette malheureuse vie, je mourrais avec bien de l’'amertume si je m'étais joint, malgré ma conscience, aux cris de la calomnie.
Il y a ici une autre considération importante. On m'avait assuré votre mort, il y a quelques années, et je vous avais regretté bien sincèrement. J'ai peu de correspondance à Paris, que je n’ai jamais aimé, et où j'ai très-peu vécu. Je n’ai appris que par votre lettre que vous étiez encore en vie. Je me trouve dans la même ville où monsieur votre père habita longtemps : car je passe mes étés dans une petite terre auprès de Genève, et mes hivers à Lausanne. Je vois de quelle conséquence il est pour vous que les accusations consignées contre la mémoire de monsieur votre père, dans le Supplément au Bayle’, dans le Supplément au Moréri, et dans les journaux, soient pleinement réfutées. Le temps est venu où je peux tâcher de rendre ce service, et peut-être n’y a-t-il point d'ouvrage plus propre à justifier sa mémoire qu’une Histoire générale aussi impartiale que la mienne. On en fait actuellement une seconde édition; et, quoique le septième volume soit imprimé, je me hâterai de faire réformer
4. L'Essai sur l'Histoire générale (ou Essai sur les Mœurs), édition de 1756. 2. J.-B. de Bousset, compatriote de Rameau, mort à Paris en 1725. 3. Cette expression désigne ici le Dictionnaire historique de Chaufepié.
la feuille qui renferme l’article de M. Joseph Saurin. Il y à encore, à la vérité, quelques vieillards à Lausanne qui sont bien rétifs, mais j'espère les faire taire ; et le témoignage d'un historien qui est sur les lieux sera de quelque poids.
Il ne s’agit ici d'accuser personne; il s’agit de justifier un homme dont la famille subsiste, et dont le fils mérite les plus grands égards; mais je ne ferai rien sans savoir si vous le voulez, et si les mêmes considérations qui ont retenu votre plume ne vous portent pas à arrêter la mienne. Parlez-moi avec la même liberté que je vous parle. Si vous avez quelque chose de particulier à me faire connaître sur l'affaire des couplets, instruisez-moi, éclairez-moi, et mettez mon cœur à son aise.
Boindin était un fou atrabilaire. Le complot qu'il suppose entre un poëte, un géomètre, et un joaillier, est absurde ;: mais la déclaration de Rousseau, en mourant, est quelque chose. Je voudrais savoir si monsieur votre père n’en a pas fait une de son côté. En ce cas, il n’y aurait pas à balancer entre son testament soutenu d’une sentence juridique, et le testament d’un homme condamné par la même sentence. Enfin tous deux sont morts, et vous vivez ; c’est votre repos, c’est votre honneur qui m'’intéresse.
On me mande que le libraire Lambert travaille à une édition de l’Essai sur l'Histoire générale; vous pourriez vous informer de ce qui en est. J’enverrais à Lambert un article sur monsieur votre père. Comptez que ce sera une très-grande satisfaction pour moi de pouvoir vous marquer Îles sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d’être, etc.
À Monrion, 26 mars.
Mon cher et ancien ami, de tous les éloges dont vous comblez ce faible Essai sur l'Histoire générale, je n’adopte que celui de limpartialité, de l'amour extrême pour la vérité, du zèle pour le bien public, qui ont dicté cet ouvrage.
J’ai fait tout ce que j'ai pu, toute ma vie, pour contribuer à étendre cet esprit de philosophie et de tolérance qui semble aujourd’hui caractériser le siècle. Cet esprit, qui anime tous les honnêtes gens de l’Europe, a jeté d’heureuses racines dans ce
1. Cette lettre, imprimée dans le Mercure de mai 1757, l'a aussi été séparé ment la même année.
pays où d’abord le soin de ma mauvaise santé m'avait conduit, et où la reconnaissance et la douceur d’une vie tranquille m’arrêtent.
Ce n’est pas un petit exemple du progrès de la raison humaine qu’on ait imprimé à Genève, dans cet Essai sur l'Histoire, avec l'approbation publique, que Calvin avait une âme atroce: aussi bien qu’un esprit éclairé.
Le meurtre de Servet paraît aujourd’hui abominable; les Hollandais rougissent de celui de Barneveldt.
Je ne sais encore si les Anglais auront à se reprocher celui de l'amiral Byng.
Mais savez-vous que vos querelles absurdes, et enfin l'attentat de ce monstre Damiens, m'’attirent des reproches de toute l’Europe littéraire ? Est-ce là, me dit-on, cette nation que vous avez peinte si aimable, et ce siècle que vous avez peint si sage? À cela je réponds, comme je peux, qu’il y a des hommes qui ne sont ni de leur siècle ni de leur pays. Je soutiens que le crime d’un scélérat et d’un insensé de la lie du peuple n'est point l'effet de l'esprit du temps. Châtel et Ravaillac furent enivrés des fureurs épidémiques qui régnaient en France : ce fut l'esprit du fanatisme public qui les inspira ; et cela est si vrai, que j'ai lu une Apologie pour Jean Châtel? et ses fauteurs, imprimée pendant leprocès de ce malheureux. Il n’en est pas ainsi aujourd’hui : le dernier attentat a saisi d’'étonnement et d'horreur la France et PEurope.
Nous détournons les yeux de ces abominations dans notre petit pays romance, appelé autrement le pays de Vaud, le long des bords du beau lac Léman ; nous y faisons ce qu’on devrait faire à Paris : nous y vivons tranquilles, nous y cultivons les lettres sans cabale,
Tavernier? disait que la vue de Lausanne sur le lac de Genève ressemble à celle de Constantinople ; mais ce qui m'en plaît davantage, c’est l'amour des arts qui anime tous les honnêtes gens de Lausanne.
On ne vous a point trompé quand on vous a dit qu’on y avait
4. Cette expression d'âme atroce n'est dans aucune édition de l’'Essai sur d'Histoire, etc.; voyez tome XII, page 308.
2. Apologie pour Jean Châtel, par François de Vérone (Jean Boucher), Paris, 1595, in-8°, réimprimée sans nom d’auteur l’année de la mort de Henri IV, 1610, in-8°.
3. Tavernier (J.-B.), né en 1605, mort en 1686 ou 1689, avait habité longtemps un château à Aubonne, à quatre lieues de Lausanne,
joué Zaïre, l'Enfant prodigue, et d’autres pièces, aussi bien qu'on pourrait les représenter à Paris ; n’en soyez point surpris; on ne parle, on ne connaît ici d'autre langue que la nôtre; presque toutes les familles y sont françaises, et il y a ici autant d’esprit et de goût qu’en aucun lieu du monde.
On ne connaît ici ni cette plate et ridicule Histoire de la guerre de 1741, qu’on à imprimée à Paris sous mon nom, ni ce prétendu Portefeuille trouvé, où il n’y a pas trois morceaux de moi, ni cette infâme rapsodie, intitulée la Pucelle d'Orléans, remplie des vers les plus plats et les plus grossiers que l'ignorance et la stupidité aient jamais fabriqués, et des insolences les plus atroces que l’effronterie puisse mettre sur le papier.
I] faut avouer que depuis quelque temps on a fait à Paris des choses bien terribles avec la plume et le canif.
Je suis consolé d’être loin de mes amis, en me voyant loin de toutes ces énormités ; et je plains une nation aimable qui produit des monstres.
Lausanne, 26 mars.
Madame, je pourrais bien avoir oublié de joindre dans mes lettres mes regrets à ceux de Votre Altesse sérénissime, sur la mort de M. de Waldner. Vous ne devriez pas étre étonnée qu'étant occupé de vous, madame, on fit moins d'attention aux autres objets; mais c’est une erreur de ma plume, et non pas de mon cœur. Je suis touché sensiblement de tout ce qui intéresse Votre Altesse sérénissime, et j'avais eu assez longtemps l’honneur de connaître, à votre cour, M. de Waldner, pour être affligé de sa perte. La sensibilité, madame, est le partage de votre auguste maison. Me la princesse de Galles sollicite vivement la grâce de l'amiral Byng, qui certainement ne mérite pas de perdre la vie, puisqu’il a été reconnu pour un brave officier et pour un bon citoyen, par la sentence même qui le condamne. Votre Altesse sérénissime aura peut-être vu, dans les gazettes, la lettre du maréchal de Richelieu, que j'avais envoyée à cet infortuné. Ce témoignage d’un ennemi et d’un vainqueur doit avoir quelque poids auprès de ceux qui aiment l’humanité et la justice, et j'ai cru remplir le devoir d’un honnête homme en publiant ce témoignage.