A M. LE MARQUIS DE FLORIANS
Mai.
Mon cher surintendant des chars de Cyrus, j'ai oublié de vous dire qu’un petit coffre sur le char, avec une demi-douzaine de doubles grenades, ferait un ornement fort convenable, J'ai honte, moi barbouilleur pacifique, de songer à des machines de destruction ; mais c'est pour défendre les honnêtes gens qui tirent mal, contre les méchants qui tirent trop bien. On verra malheureusement, et trop tard, qu’il n’y a pas d’autre ressource.
On disait aujourd’hui Prague? prise; je n’en veux rien croire. On m’assure que Frédéric a désarmé Nuremberg, et qu’il en exige huit cent mille florins d’empire : ce n’est pas là faire la
1. Les Mémoires pour servir à l'Histoire des insectes, par Réaumur, sont en six volumes in-°; l'édition in-4° de l’Essai sur les Mœurs ne forme que trois volumes.
2. Philippe-Antoine de Claris de Florian naquit à Sauve, en Languedoc, le 8 novembre 1701. Il était retiré du service depuis quelques années, lorsque, le 7 mai 1762, il épousa la nièce de Voltaire, Marie-Élisabeth Mignot, veuve de Nicolss-Joseph de Dompierre de Fontaine. Il se maria, dix ans plus tard, en secondes noces, à M"° Rillet, et conclut un troisième mariage avec une demoiselle Joli, en 1774. Voilà pourquoi Voltaire, dans sa lettre du 22 janvier 1775, au chevalier de Florian, neveu du marquis, lui disait : « M. de Florianet a eu bien des tantes. »
Le marquis de Florian, frère atné du père de l’auteur d’Estelle, était encore en correspondance avec Voltaire en 1778, comme le prouve une lettre que ce philosophe lui adressa de Paris à Bijou-Ferney, le 15 mars de la même année. (CL.)
3. Frédéric venait (6 mai) de gagner une grande bataille contre les Autrichiens, sous les murs de Prague.
guerre à ses dépens. Il est sûr que les Russes marchent. Voilà
la plus singulière position, depuis la chute de l'empire romain. Il y aura toujours des fous qui se feront égorger, des fous
qui se ruineront, et des gens habiles qui en profiteront ; mais
les plus habiles, à mon sens, sont ceux qui restent chez eu. Conservez votre amitié à V.
Aux Délices, 18 mai.
J'ai admiré, mon cher et ancien ami, la bonté de votre âme, dans le compte que vous avez daigné me rendre des aventures de M'e de Ponthieu‘; mais je n’ai pas été moins surpris de la netteté de votre exposé dans un sujet si embrouillé. On ne peut mieux rapporter un mauvais procès ; vous auriez été un excellent avocat général. J'ai tardé trop longtemps à vous remercier.
Je n’ai nulle envie de me mettre actuellement dans la foule de ceux qui donnent des pièces au public : il est inutile d’envoyer son plat à ceux qu’on crève de bonne chère. Je ne veux présenter mes oiseaux du lac Léman que dans des temps de jeûne. Vous savez d’ailleurs qu’on n’est pas oisif pour être un campagnard ; il vaut bien autant planter des arbres que faire des vers. Je n’adresse point d’Épitre à mon jardinier? Antoine; mais j'ai assurément une plus jolie campagne que Boileau, et ce n'est point la fermière qui ordonne * nos soupers.
J’ai eu la curiosité autrefois de voir cette maison de Boileau: cela avait l'air d’un fort vilain petit cabaret borgne : aussi Despréaux s’en défit-il, et je me flatte que je garderai toujours mes Délices.
J'en suis plus amoureux, plus la raison m'éclaire +.
Je n'ai guère vu ni un plus beau plain-pied ni des jardins plus agréables, et je ne crois pas que la vue du Bosphore soit si variée. J'aime à vous parler campagne, car, ou vous êtes actuellement à la vôtre‘, ou vous y allez, On dit que vous en avez fait un
1. Adèle de Ponthieu, tragédie de La Place, représentée, pour la première fois, le 28 avril 1707.