M®e de Buchwald
Aux Délices, 8 mai.
Votre roman, mon cher Catilina, fait les délices des Délices. Nous l'avons reçu contre-signé Trudaine‘, et nous l'avons dévoré. M» Denis serait bien plus propre que moi à vous détailler tout ce qui nous a fait plaisir. Les nièces entendent mieux que les oncles à rendre compte des sentiments ; elles ont des délicatesses que les vieux oncles n’ont pas ; elle vous écrirait vingt pages si elle n’était pas un peu malade. Pour moi, je m’imagine que vous viendriez faire un second roman aux Délices si vous n’étiez pas enchaîné à Neuilly : vous verriez si les bords du lac Léman, tout Léman qu’il est, ne valent pas bien ceux de la Seine. Au reste, croyez que je n’ai pas plus d'envie de me mêler des affaires de votre théâtre que de celles de la Bohême, et j'espère que M. d’Argental secondera, par sa sagesse, mon goût pour le repos. Je n'ai que trop été livré au public, et j'aime mieux m’amuser sans regret avec mes Suisses que de m’exposer à votre parterre. Il faut avoir l’esprit de son âge, et finir tranquillement sa carrière. Jouissez des plaisirs de la vôtre, et, tandis qu’on se bat ea Amérique et en Europe, sur l'Océan et sur la Méditerranée, vivez gaiement à Neuilly; continuez à mettre dans vos ouvrages les agréments de votre vie. Les deux ermites des Délices s’intéressent à vos plaisirs; mais ma compagne vous le dira mieux que moi.
Je ne puis trop vous remercier, monsieur, de votre présent. Vous vous associez à la gloire d’Érasme et de Grotius, en écrivant si bien leur histoire. On lira plus ce que vous dites d’eux que leurs ouvrages. Il y a mille anecdotes dans ces deux Vies, qui sont bien précieuses pour les gens de lettres. Ces deux hommes sont heureux d’être venus avant ce siècle; il nous faut aujourd’hui quelque chose d’un peu plus fort; ils sont venus au commencement du repas; nous sommes ivres à présent, nous demandons du vin du Cap et de l’eau des Barbades.
1. Daniel-Charles de Trudaine, intendant des finances depuis 1334, mort au commencement de 1769.
J'espère vous présenter dans un an, si je vis, cette Histoire générale dont vous avez souffert lesquisse. Je n’ai pas peint les docteurs assez ridicules, les hommes d’État assez méchants, et la nature assez folle. Je me corrigerai, je dirai moins de vérités triviales, et plus de vérités intéressantes. Je m'amuse à parcourir les petites-maisons de lunivers : il y a peut-être de la folie à cela, mais elle est instructive. L'histoire des dates, des généalogies, des villes prises et reprises, a son mérite; mais l’histoire des mœurs vaut mieux, à mon gré; en tout cas, j'écrirai sur les hommes moins qu’on n’a écrit sur les insectes,
Je finis pour reprendre l’histoire de Grotius, et pour avoir un nouveau plaisir. Conservez-moi vos bontés, monsieur, et soyez persuadé -de la tendre estime de votre, etc.