‹ Œuvres complètesChapitre 194 sur 475 · À M. LE MARQUIS D'ADHÉMAR · texte numérisé non relu

À M. LE MARQUIS D'ADHÉMAR

Il n’est chère que de vilain, monsieur le grand-mattre. Vous écrivez rarement; mais aussi, quand vous vous y mettez, vous écrivez des lettres charmantes. Vous n'avez pas perdu le talent de faire de jolis vers ; les talents ne se rouillent point auprès de votre adorable princesse.

Pour moi, dans la retraite où la raison m'attire, Je goûte en paix la Liberté.

Cette sage divinité, Que tout mortel ou regrette ou désire, Fait ici ma félicité.

Indépendant, heureux, au sein de l'abondance, Et dans les bras de l'amitié, Je ne puis regretter ni Berlin ni la France ; Et je regarde avec pitié Les traités frauduleux, la sourde inimitié, Et les fureurs de la vengeance.

Mes vins, mes fruits, mes fleurs, ces campagnes, ces eaux, Mes fertiles vergers, et mes riants berceaux ; Trois fleuves!, que de loin mon œil charmé contemple, Mes pénates brillants, fermés aux envieux ; Voilà mes rois, voilà mes dieux.

Je n'ai point d'autre cour, je n'ai point d'autre temple. Loin des courtisans dangereux, Loin des fanatiques affreux, L'étude me soutient, la raison m'illumine ; Je dis ce que je pense, et fais ce que je veux ; Mais vous êtes bien plus heureux :

Vous vivez près de Wilhelmine.

us devez revoir incessamment un chambellan de Son ie royale, qui est presque aussi malade que moi, mais qui ‘esque aussi aimable que vous. J'ai eu quelquefois le bonde le posséder dans mon ermitage des Délices, où nous

Le Rhône, l’Arve, et l'Aire, qui se jette dans l'Arve, au confluent de cette et du Rhône.

Fari quæ sentiat; devise de Voltaire empruntéc à Horace.

avons bu à votre santé. M=° Denis, la compagne de ma retraite etde ma vie heureuse, vous aime toujours, et vous fait les plus tendres compliments; je vous fais les miens sur votre dignité de grand-maître. Souvenez-vous que j’ai été assez heureux pour poser la première pierre de cet édifice ; ne m’oubliez jamais auprès de monseigneur et de Son Altesse royale ; je voudrais pouvoir leur faire ma cour encore une fois, avant que de mourir. Ils ont un frère qu’il faudra toujours regarder comme un grand homme, quoi qu’il en arrive, et dont j'ambitionnerai toujours les bontés, quoi qu’il soit arrivé. Comptez, monsieur, sur ma tendre amitié, et sur tous les sentiments qui m'’attacheront à vous pour jamais.

Le Suisse V.

Aux Délices, 29 juillet.

Je vous remercie des bonnes nouvelles que vous m’avez envoyées, et je souhaite qu’elles soient toutes vraies. Il pourrait bien venir un temps où les Freytag et les Schmit seraient obligés de rendre ce qu’ils ont volé; et vous ne perdriez pas à cette affaire. Vous me feriez un sensible plaisir de me mander tout ce que vous apprendrez.

J'ai été sur le point de faire un tour à Strasbourg, pour y voir M. le maréchal de Richelieu. Une maladie de M=° Denis m'en a empêché. J'aurais été fort aise de vous revoir‘, et de vous donner des assurances de mon amitié.

Juillet.

Et toujours mon prêtre ! et moi, je ne donne rien ; mais c’est que je suis devenu Russe. On m’a chargé de Pierre le Grand; c’est un lourd fardeau.

Je prie l’honnête homme qui fera Matière de bien prouver que le je ne sais quoi qu’on nomme Hatière peut aussi bien penser que le je ne sais quoi qu’on appelle Esprit.

Bonsoir, grand et aimable philosophe ; le Suisse Voltaire vous embrasse.

1. Colini, alors à Strasbourg, y était gouverneur du fils du comte de Sauer.

Délices, 29 juillet.

J'ai une grâce à vous demander; c’est pour les Pichon. Ces Pichon sont une race de femmes de chambre et de domestiques, transplantée à Paris par M® Denis et consorts. Un Pichon vient de mourir à Paris, et laisse de petits Pichon. J'ai dit qu’on m'evoyât un Pichon de dix ans pour l’'élever ; aussitôt un Pichon est parti pour Lyon. Ge pauvre petit arrive, je ne sais comment; il est à la garde de Dieu. Je vous prie dele prendre sous la vôtre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris à Lyon par le coche ou par charrette. Comment le savoir? où le trouver ? J'apprends par une Pichon des Délices que ce petit est au panier de la diltgence. Pour Dieu, daignez vous en informer : envoyez-le-nous de panier en panier ; vous ferez une bonne œuvre. J'aime mieur élever un Pichon que servir un roi; fût-ce le roi des Vandales’,

Vous savez la prise de Gabel et du beau régiment le vieu Wurtemberg à parements noirs; plus, cinq cents housards prisonniers. Si on prend Gürlitz, qui est au delà de Gabel, on est en Silésie; cependant l'ennemi est toujours en Bohême. On st livre dans Vienne à une joie folle; on chante les chansons du pont Neuf sur le roi de Prusse.

Aux Délices, 30 juillet 1751.

Madame, les lettres vont toujours comme les armées; tout arrive, et je me flatte que les bataillons et les escadrons dont l'Allemagne est remplie n’empêcheront point mes hommages de parvenir aux pieds de Votre Altesse ‘sérénissime.

M. le maréchal de Richelieu a voulu que je l’allasse voir sur la frontière. Je l'aurais accompagné volontiers s’il avait été en ambassade à Gotha; mais son voyage n'étant point du tout pacifique, .et ma passion de voyager n'étant que pour votre cour, je suis resté dans mon petit ermitage des Délices, où je conserve précieusement un banc qu'avait fait faire le prince voire fils, d’où l’on voit le lac et le Rhône, et sur lequel je regretté

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