Éditeurs, Bavoux et François
souvent ce prince, qui avait toute la bonté du caractère de sa mère.
Les affaires publiques ont bien changé, madame, depuis deux mois, et changeront peut-être encore. Il en résulte qu’il y aura plus de morts, et plus de vivants malheureux.
Je me flatte toujours que les États de Votre Altesse sérénissime seront préservés des fléaux qui désolent tant d’autres. Votre sagesse et votre modération feront toujours votre bonheur et celui de vos sujets, tandis que l’ambition fait aïlleurs tant d’infortunés.
Je ne sais si M. de Thun, qui avait l’honneur d'élever monseigneur le prince héréditaire, a celui d’être en correspondance avec Votre Altesse sérénissime. Il paraît qu’il a un poste de confiance à Paris. La reine, mère du roi de Prusse, a été regrettée généralement. L’impératrice a fait son éloge. C'était, en effet, une princesse pleine d'humanité et de douceur. Il faut avouer qu’en fait de bonté d’âme les hommes ne valent pas les femmes ; elles paraissent créées pour adoucir les mœurs du genre humain, et elles sont la plus belle preuve du meilleur des mondes possibles. La grande maîtresse des cœurs et moi nous savons bien à qui nous pensons, quand nous parlons de la meilleure des princesses possibles. Je la supplie de recevoir, avec sa bonté ordinaire, mon profond respect, et je demande la même grâce à toute son auguste famille.
Aux Délices, 1° août.
J'aurais bien voulu, madame, être le porteur de ma lettre ; quelque arrêt qu’ait rendu notre grand docteur Tronchin contre les eaux de Plombières, je serais venu au moins vous les voir prendre. Vous savez quel serait l’empressement de vous faire ma cour ; mais je ne suis pas comme vous, madame, je ne me porte pas assez bien pour faire cent lieues. M®* Denis, que je comptais vous amener, s’est trouvée aussi malade, et n’a pu s'éloigner de notre docteur, en qui est notre salut. J’ai un double regret, celui de n’avoir point fait le voyage de Plombières, et celui de voir que vous n’avez pas donné la préférence à Tronchin, qui engraisse les dames, sur des eaux chaudes qui les amaïgrissent. Ah! madame, que n'’êtes-vous venue à Genève! que n’ai-je pu vous recevoir dans mon petit ermitage! Vous auriez passé par Lyon, vous
auriez vu l’illustre et saint oncle!, qui vous aurait donné mille préservatifs contre les poisons du pays hérétique où je suis; et plût à Dieu que M. d’Argental vous eût accompagnée! Mais je ne suis pas heureux. Je ne sais pas positivement quel est votre mal, mais je crois très-positivement que M. Tronchin vous aurait guérie ; enfin, je suis réduit à souhaiter que Plombières fasse ce que Tronchin aurait fait.
Nous avons presque tous les jours, dans notre ermitage, des nouvelles des succès qu’on obtient du Dieu des armées en Bohême contre mon ancien et étrange Salomon du Nord. On lui prend toujours quelque chose.Cependant il reste en Bohême, il v est cantonné, il est toujours maître de la Saxe et de la Silésie. Que m'importe tout cela, madame, pourvu que vous vous portiez bien ? Soyez heureuse, et ne vous embarrassez pas qui est roi et qui est ministre. Pour moi, j'oublie tous ces messieurs aussi parfaitement que je me souviendrai toujours de vous. Retournez à Paris bien saine et bien gaie; ayez beaucoup de plaisir, si vous pouvez, et jamais d’ennui. Amusez-vous de la vie, il faut jouer avec elle; et quoique le jeu ne vaille pas la chandelle, il n'y a pourtant pas d'autre parti à prendre. Vous avez encore un des meilleurs lots dans ce monde. Je ne sais de triste dans mon lot que d’être éloigné de vous. Daignez m'en consoler en conservant vos bontés au Suisse V.
Aux Délices, 6 août.
Madame, vous avez eu la consolation de voir monsieur votre fils : mais où va-t-il? où est-il? Pardonnez à mes questions, et souffrez l'intérêt que j'y prends. On dit à Paris que le maréchal de Richelieu va prendre le commandement de l’armée du maréchal d’Étrées, et j'en doute. On dit que ce maréchal d’Étrées a gagné une bataille le 26 juillet’, et j’en doute encore. Les affaires du roi de Prusse paraissent bien mauvaises. On ne parle que de postes emportés par les Autrichiens, de convois coupés, de magasins pris. On ajoute que les officiers prussiens désertent, et que le roi de Prusse en a fait arquebuser quarante pour s'attacher les autres davantage; on dit qu'ila fait mettre en prison un prince d’Anbalt*, On me mande de l’armée autrichienne que le