Divonne est une commune située entre Prangins et Gex
Aux Délices, 27 août.
Ma chère enfant, je vous avoue que je suis fâché de faire venir des tableaux et des glaces pour Lausanne ; j'aimerais mieux les placer à Hornoi; mais me voilà Suisse pour le reste de ma vie. Mw Denis a voulu une belle maison à Lausanne: les Délices s’'embellissent tous les jours. Nous jouons la comédie à Lausanne; on nous la donne aux portes de Genève. On représenta hier Alzire, et, quand jarrivai, tous les Genevois me reçurent avec battements de mains. Il n’y a pas moyen de quitter ces hérétiques-là. Quand, avec une mauvaise santé, on est parvenu à la septième dizaine de son âge, il ne faut plus songer qu’à mourir tranquille, et tous les lieux doivent être égaux.
Je n’ai point de messe en musique, comme La Popelinière : je n’ai point un trio de complaisantes, mais je m’accommode assez de ma médiocrité; on peut être heureux sans être roi ni fermier général.
Le bruit court, dans notre Suisse, que M. le prince de Conti: veut faire revivre ses droits sur le comté de Neufchâtel. En effet, il était le légitime héritier, et c’est une province que le roi de Prusse pourrait perdre. Vos Français sont dans Hanovre; j'espère qu’ils souperont à Berlin en 1758, au plus tard.
Aux Délices, 29 août 1757.
Madame, j'ai été touché jusqu'aux larmes de la lettre dont Votre Altesse royale m’a honoré. Je vous demanderais la permission de venir me mettre à vos pieds, si je pouvais quitter cette nièce infortunée, et j'ose dire respectable, qui m'a suivi dans ma retraite, et qui a tout abandonné pour moi; mais, dans mon obscurité, je n’ai pas perdu un moment de vue Votre Altesse royale et son auguste maison. Votre cœur généreux, madame, est à de rudes épreuves. Ce qui s’est passé en Suède, ce qui arrive en Allemagne, exerce votre sensibilité. Il est à présumer, madame, que l'orage ne s’étendra pas à vos États. Mais votre âme en ressent toutes les secousses, et c’est par le cœur seul que vous pouvez
1. Louis-François de Bourbon, prince de Conti, mort en 1776. 2. Revue française, mars 1866 ; tome XIII, page 361.
être malheureuse. Puissent de si justes alarmes ne pas altérer votre santé ! C’est sans doute ce que vous représentent mieux que moi ceux qui sont attachés à Votre Altesse royale. Il est bien à souhaiter pour elle, et pour PAllemagne, et pour l’Europe, qu’une bonne paix fondée sur tous les anciens traités finisse tant de troubles et de malheurs; mais il ne paraît pas que cette paix soit si prochaine.
Dans ces circonstances, madame, me sera-t-il permis de mettre sous votre protection cette lettre que j'ose écrire à Sa Majesté le roi votre frère? Votre Altesse royale la lui fera tenir si elle le juge convenable ; elle y verra du moins mes sentiments, et je suis sûr qu’elle les approuvera. Au reste, je ne croirai jamais les choses désespérées tant que le roi aura une armée. Il a souvent vaincu, il peut vaincre encore; mais, si le temps et le nombre de ses ennemis ne lui laissent que son courage, ce courage sera respecté de l'Europe. Le roi votre frère sera toujours grand, et, s’il éprouve des malheurs comme tant d’autres princes, il aura une nouvelle sorte de gloire. Je voudrais qu’il fût persuadé de son mérite personnel : il est au point que beaucoup de personnes de tout rang le respectent plus comme homme que comme roi. Qui doit sentir mieux que vous, madame, ce que c’est que d'être supérieure à sa naissance |
Je serais trop long si je disais tout ce que je pense, et tout ce que mon tendre respect m’inspire. Daignez lire dans le cœur de
Frère VOLTAIRE.
Au Chêne, 29 août.
Me voici, mon cher et illustre philosophe, à Lausanne ; j’y arrange une maison où le roi de Prusse pourra venir loger quand il viendra de Neufchâtel, s’il va dans ce beau pays, et sil est toujours philosophe. Il m'a écrit, en dernier lieu, une lettre héroïque et douloureuse. J'aurais été attendri, si je n’avais songé à l'aventure de ma nièce, et à ses quatre baïonnettes.
Je recommande à-mon prêtre moins d’hébraïsme et plus de philosophie; mais il est plus aisé de copier le Targum que de penser. Je lui ai donné Messie ? à faire: nous verrons comme il s’en tirera.
1. Rue de Lausanne où Voltaire avait une belle maison. 2. Voyez la note, tome XX, page 62.
Je n’ai point vu notre théologal de l'Encyclopédie; ce prêtre est allé à Évian, en Savoie. Il déménage ; Dieu le conduise! Il est impossible que dans la ville de Calvin, peuplée de vingt-quatre mille raisonneurs, il n’y ait pas encore quelques calvinistes; mais ils sont en très-petit nombre et assez bafoués. Tous les honnêtes gens sont des déistes par Christ. Il y a des sots, il y a des fanatiques ct des fripons ; mais je n’ai aucun commerce avec ces animaux, et je laisse braire les ânes sans me méler de leur musique.
On dit que vous viendrez leur donner une petite leçon. N’oubliez pas alors les Délices, et venez faire un petit tour au Chéne: c'est le nom de mon ermitage lausannais. Les uns ont leurs chênes, les autres ont leurs ormes! ; mais il faut être dans les lieux qu’on a choisis, et non pas dans ceux où l’on vous envoie. J'aimerais mieux être à Tobolsk de mon gré, qu’au Vatican par le gré d’un autre. J'ai encore de Ja peine à concevoir qu’on ne prenne pas de l’aconit, quand on n’est pas libre. Si vous avez un moment de loisir, mandez-moi comment vont les organes pensants de Rousseau, et s’il a toujours mal à la glande pinéale. Sil y a une preuve eontre l’immatérialité de l’âme, c’est cette maladie du cerveau ; on a une fluxion sur l’âme comme sur les dents. Nous sommes de pauvres machines. Adieu ; vous et M. Diderot, vous étes de belles montres à répétition, et je ne suis plus qu’un vieux tournebroche ; mais ce tournebroche est monté pour vous estimer et vous aimer plus que personne au monde : ainsi pense la machine de ma nièce.
Je rouvre ma lettre, je me suis à grand’peine souvenu de ma face ; j'en ai si peu ! Si vous voulez me fourrer à côté de Campistron et de Crébillon, ma face est à vos ordres. Me de Fontaine fera tout ce que vous ordonnerez. J'aimerais mieux avoir la vôtre aux Délices.
3406. — À M. DE BRENLES.
Au Chêneï, le °" septembre 1757.
Mais, mon cher embaucheur, savez-vous qu'il est fort dur d’être à Lausanne quand vous n’y êtes point? Vous faites des enfants, et vous ne m'en dites mot; vous m'avez débauché, et
4. Terre du comte d’Argenson, où il était exilé depuis le 1°" février 1757.
2. Le Chêne est la dernière rue de Lausanne, du côté de Genève, et celle qui sert de communication entre la ville et la belle promenade publique nommée Montbenon. (Note de M. Golowkin.)
vous me laissez là. Notre bailli est bien plus honnête que vous: il est venu voir la comédie auprès de Genève. Il y a mené sa fille et sa nièce. Il a dîné aux Délices, et vous nous méprisez positivement. Mille tendres respects à M®*° de Brenles, mille souhaits pour le petit.
Je vous embrasse en vous grondant.
Lausanne, 1°" septembre 1757.
On me mande de l’armée de Bohême qu'on croit le roi de Prusse perdu sans ressource. Mais il en estjusqu'au dernier coup, à cet abominable lansquenet de la guerre. Je suis occupé à le consoler, ainsi que M”° de Baireuth, sa sœur. Le roi m’écrit qu'il Jui restait à vendre cher sa vie, et je l’exhorte à vivre en cas qu'il soit absolument malheureux. Pour les autres rois, je ne m'en mêle
pas.
Au Chêne, à Lausanne, 2 septembre.
Je vous dirai que dans une lettre de Vienne, du 24 août, nous lisons ces paroles : « Nous recevons la confirmation d’une glorieuse victoire remportée par le colonel James à Landshut, en Silésie, avec cinq ou six bataillons contre huit mille Prussiens, commandés par deux généraux. La perte de l'ennemi passe trois mille hommes ; tandis que la nôtre, ce qui est peu croyable, mais ce qui est très-vrai, n’est que de dix-sept morts et de quatre-vingtun blessés. »
Cette nouvelle a besoin, dans mon Église, d’un nouveau sacrement de confirmation. Or, mes amis, ouvrez les yeux et les oreilles. Le roi de Prusse m'’écrit « qu’il ne doute pas que je ne me sois intéressé à ses succès et à ses malheurs, et qu’il lui reste à vendre cher sa vie, etc.» La margrave de Baireuth m'écrit une lettre lamentable, et je suis actuellement occupé à consoler l'un et l’autre. Je ne hais pas ces petites révolutions : elles amusent et elles exercent ; elles affermissent la philosophie.