‹ Œuvres complètesChapitre 222 sur 475 · Lord Keith, appelé aussi milord Maréchal · texte numérisé non relu

Lord Keith, appelé aussi milord Maréchal

2. Louis de Pardaillan de Gondrin, dernier duc d’Antin, né en 1727, mort en Allemagne en 1757; petit-fils et filleul de Mme de Gondrin, à laquelle est adressée une épitre; voyez tome X.

Lisois soient contents de ce qui m'est échappé, par-ci par-là, sur leur respectable maison. Nous autres badauds de Paris, nous devons chérir les Montmorency par-dessus toutes les maisons du royaume. Ils ont été nos défenseurs nés; ils étaient les premiers seigneurs, sans contredit, de notre Ile-de-France, les premiers officiers de nos rois, et, presque en tout temps, les chefs de la gendarmerie royale. Ils sont aux autres maisons ce qu’une belle dame de Paris est à une belle dame de province ; et, en qualité de Parisien et de barbouilleur de papier, j’ai toujours eu ce nom en vénération. Ce serait bien autre chose si je voyais la beauté près de laquelle vous avez le bonheur de vivre.

Quel est donc ce paquet que vous m’envoyez contre-signé Bouret? Je voudrais bien que ce fût un paquet russe : car j'ai actuellement plus de correspondance avec la grande Permie et Archangel qu'avec Paris. Est-il vrai que M. Bouret n’a plus le portefeuille des fermes générales, et qu’il est réduit à ne plus songer qu'à son plaisir? Bonsoir; je vous quitte pour aller planter.

. Mais planter à cet âge !

Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage; Assurément il radotait !.

Au moins, je radote heureusement; et je finis plus tranquil-

lement que je n’ai commencé. Vale, amice.

Le Suisse V.

Octobre 17517.

Sire, ne vous effrayez pas d’une longue lettre, qui est la seule chose qui puisse vous effrayer.

J'ai été recu chez Votre Majesté avec des bontés sans nombre; je vous ai appartenu, mon cœur vous appartiendra toujours. Ma vieillesse m'a laissé toute ma vivacité pour ce qui vous regarde, en la diminuant pour tout le reste. J’ignore encore, dans ma retraite paisible, si Votre Majesté a été à la rencontre du corps d'armée de M. de Soubise, et si elle s’est signalée par de nouveaux succès. Je suis peu au fait de la situation présente des affaires ; je vois seulement qu'avec la valeur de Charles XIE, et

4. Le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes ; Fables de La Fontaine, XI, vw.

avec un esprit bien supérieur au sien, vous vous trouvez avoir plus d’ennemis à combattre qu’il n’en eut, quandil revint à Stralsund ; mais il y a une chose bien sûre, c’est que vous aurez plus de réputation que lui dans la postérité, parce que vous avez remporté autant de victoires sur des ennemis plus aguerris que les siens, et que vous avez fait à vos sujets tous les biens qu’il n’a pas faits, en ranimant les arts, en fondant des colonies, en embellissant les villes. Je mets à part d’autres talents aussi supérieurs que rares, qui auraient suffi à vous immortaliser. Vos plus grands ennemis ne peuvent vous ôter aucun de ces mérites : votre gloire est donc absolument hors d'atteinte. Peut-être cette gloire est-elle actuellement augmentée par quelque victoire ; mais nul malheur ne vous l’ôtera. Ne perdez jamais de vue cette idée, je vous en conjure.

Il s’agit à présent de votre bonheur: je ne parlerai pas aujourd'hui des Treize-Cantons. Je m'étais livré au plaisir de dire à Votre Majesté combien elle est aimée dans le pays que j'habite; mais je sais qu’en France elle a beaucoup de partisans : je sais très-positivement qu'il y a bien des gens qui désirent le maintien de la balance que vos victoires avaient établie. Je me borne à vous dire des vérités simples, sans oser me mêler, en aucune façon, de politique: cela ne m’appartient pas. Permettez-moi seulement de penser que si la fortune vous était entièrement contraire, vous trouveriez une ressource dans la France, garante de tant de traités; que vos lumières et votre esprit vous ménageraient cette ressource ; qu’il vous resterait toujours assez d’États pour tenir un rang très-considérable dans l’Europe; que le Grand- Électeur, votre bisaïeul, n’en a pas été moins respecté pour avoir cédé quelques-unes de ses conquêtes. Permettez-moi, encore une fois, de penser ainsi en vous soumettant mes pensées. Les Caton et les Othon, dont Votre Majesté trouve la mort belle, n'avaient guère autre chose à faire qu’à servir ou qu’à mourir: encore Othon n’était-il pas sûr qu’on l’eût laissé vivre : il prévint, par une mort volontaire, celle qu’on lui eût fait souffrir. Nos mœurs et votre situation sont bien loin d’exiger un tel parti; en un mot, votre vie est très-nécessaire : vous sentez combien elle est chère à une nombreuse famille, et à tous ceux qui ont l’honneur de vous approcher. Vous savez que les affaires de l’Europe ne sont jamais longtemps dans la même assiette, et que c’est un devoir pour un homme tel que vous de se réserver aux événements. J’ose vous dire bien plus : croyez-moi, si votre courage vous portait à cette extrémité héroïque, elle ne serait pas approu-

vée, vos partisans la condamneraient, et vos ennemis en triompheraient. Songez encore aux outrages que la nation fanatique des bigots ferait à votre mémoire. Voilà tout le prix que votre nom recueillerait d’une mort volontaire, et, en vérité, il ne faudrait pas donner à ces lâches ennemis du genre humain le plaisir d’insulter à votre nom si respectable.

Ne vous offensez pas de la liberté avec laquelle vous parle un vieillard qui vous a toujours révéré et aimé, et qui croit, d’après une longue expérience, qu’on peut tirer de très-grands avantages du malheur. Mais heureusement nous sommes très-loin de vous voir réduit à des extrémités si funestes, et j'attends tout de votre courage et de votre esprit, hors le parti malheureux que ce même courage peut me faire craindre. Ce sera une consolation pour moi, en quittant la vie, de laisser sur la terre un roi philosophe.

Octobre.

Sire, votre Épître d’Erfurt est pleine de morceaux admirables et touchants. II y aura toujours de très-belles choses dans ce vue vous ferez, et dans ce que vous écrirez. Souffrez que je vous dise ce que j'ai écrit à Son Altesse royale votre digne sœur, que cette Épitre fera verser des larmes si vous n’y parlez pas des vôtres. Mais il ne s’agit pas ici de discuter avec Votre Majesté ce qui peut perfectionner ce monument d’une grande âme et d’un grand génie ; il s’agit de vous et de l’intérêt de toute la saine partie du genre humain, que la philosophie attache à votre gloire et à votre conservation.

Vous voulez mourir; je ne vous parle pas ici de l’horreur douloureuse que ce dessein m'’inspire. Je vous conjure de soupçonner au moins que, du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l'opinion des hommes, quel est l’esprit du temps. Comme roi, on ne vous le dit pas; comme philosophe et comme grand homme, vous ne voyez que les exemples des grands hommes de l'antiquité. Vous aimez la gloire, vous la mettez aujourd'hui à mourir d’une manière que les autres hommes choisissent rarement, et qu'aucun des souverains de l'Europe n’a jamais imaginée, depuis la chute de empire romain. Mais, hélas ! sire, en aimant tant la gloire, comment pouvez-vous

4. Adressée au marquis d’Argens le 23 septembre. Voltaire en donne un extrait de quatre-vingt-six vers dans ses Mémoires.

vous obstiner à un projet qui vous la fera perdre ? Je vous ai déjà représenté la douleur de vos amis, le triomphe de vos ennemis, et les insultes d’un certain genre d'hommes qui mettra lâchement son devoir à flétrir une action généreuse.

J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous regardera comme le martyr de la liberté. Il faut se rendre justice; vous savez dans combien de cours on s’opiniâtre à regarder votre entrée en Saxe comme une infraction du droit des gens. Que dira-t-on dans ces cours ? Que vous avez vengé sur vous-même cette invasion; que vous n’avez pas pu résister au chagrin de ne pas donner la loi. On vous accusera d’un désespoir prématuré, quand on saura que vous avez pris cette résolution funeste dans Erfurt, quand vous étiez encore maître de la Silésie et de la Saxe. On commentera votre Épître d’Erfurt; on en fera une critique injurieuse ; on sera injuste, mais votre nom en souffrira.

Tout ce que je représente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que j'ai appelé le Salomon du Nord s’en dit davantage dans le fond de son cœur.

Il sent qu'en effet, s’il prend ce funeste parti, il y cherche un honneur dont pourtant il ne jouira pas. Il sent qu’il ne veut pas être humilié par des ennemis personnels : il entre donc dans ce triste parti de l'amour-propre du désespoir. Écoutez contre ces sentiments votre raison supérieure ; elle vous dit que vous n'êtes point humilié, et que vous ne pouvez l'être ; elle vous dit qu’étant homme comme un autre, il vous restera (quelque chose qui arrive) tout ce qui peut rendre les autres hommes heureux: biens, dignités, amis. Un homme qui n’est que roi peut se croire très-infortuné quand il perd des États ; mais un philosophe peut se passer d’États. Encore, sans que je me mêle en aucune facon de politique, je ne peux croire qu’il ne vous en restera pas assez pour être toujours un souverain considérable. Si vous aimiez mieux mépriser toute grandeur, comme ont fait Charles-Quint, la reine Christine, le roi Casimir, et tant d’autres, vous soutiendriez ce personnage mieux qu'eux tous; et ce serait pour vous une grandeur nouvelle. Enfin tous les partis peuvent convenir, hors le parti odieux et déplorable que vous voulez prendre. Serait-ce la peine d’être philosophe, si vous ne saviez pas vivre en homme privé, ou si, en demeurant souverain, vous ne saviez pas supporter l’adversité ?

Je n’ai d'intérêt dans tout ce que je dis que le bien public et le vôtre. Je suis bientôt dans ma soixante et cinquième année,

je suis né infirme; je n’ai qu'un moment à vivre ; j'ai été bien malheureux, vous le savez; mais je mourrais heureux, si je vous laissais sur la terre mettant en pratique ce que vous avez si souvent écrit.

3427. — À M. DARGET.

Aux Délices, 5 octobre 1751.

Bénis soient les Russes, qui m'ont procuré une de vos lettres, mon cher monsieur! Vous êtes un homme charmant ; on voit bien que vous n’abandonnez pas vos amis au besoin. Mais comment l'écrit, que vous avez la bonté de m'envoyer, vous est-il parvenu? Savez-vous bien que c’est pour moi que le roi de Prusse avait bien voulu faire rédiger ce mémoire ? Il est parmi mes paperasses depuis 1738, et j'en ai même fait usage dans les dernières éditions de la Vie de Charles XII. Je lai négligé depuis comme un échafaudage dont on n’a plus besoin. J'en avais même égaré une partie, et vous avez la bonté de m'en faire parvenir une copie entière dans le temps qu'il peut m'être plus utile que jamais. Il est vrai que l’impératrice de Russie a paru souhaiter que je travaillasse à l’histoire du règne de son père, et que je donnasse au public un détail de cette création nouvelle. La plupart des choses que M. de Vokenrodt a dites étaient vraies autrefois, et ne le sont plus. Pétersbourg n’était autrefois qu’un amas irrégulier de maisons de bois; c’est à présent une ville plus belle que Berlin, peuplée de trois cent mille hommes; tout s’est perfectionné à peu près dans cette proportion. Le czar a créé, et ses successeurs ont achevé. On m'envoie toutes les archives de Pierre le Grand. Mon intention n'est pas de dire combien il $ avait de vessies de cochon à la fête des cardinaux qu’il célébrait tous les ans, ni combien de verres d’eau-de-vie il faisait boire aux filles d'honneur à leur déjeuner, mais tout ce qu’il a fait pour le bien du genre humain dans l'étendue de deux mille lieues de pays. Nous ne nous attendions pas, mon cher ami, quand nous étions à Potsdam, que les Russes viendraient à Kænigsberg avec cent pièces de gros canon, et que M. de Richelieu serait dans le même temps aux portes de Magdebourg. Ce qui pourra peut-être encore vous étonner, c’est que le roi de Prusse m’écrive aujourd’hui, et que je sois occupé à le consoler. Nous voilà tous éparpillés. Vous souvenez-vous qu’entre vous et Algarotti c'était à qui décamperait le premier ? Mais que devient votre fils? est-il toujours là ? ou bien avez-vous la consolation de le voir auprès de

vous ? Je vous serais très-obligé de m'’en instruire. J'aime encore mieux des mémoires sur ce qui vous regarde que sur l'empire de Russie ; cependant, puisque vous avez encore quelques anecdotes sur ce pays-là, je vous serai aussi fort obligé de vouloir bien m'en faire part. J’ai reçu votre paquet contre-signé Bouret : cette voie est prompte et sûre. Je m'amuserai dans ma douce retraite avec l'empire de Russie, et je verrai en philosophe les révolutions de l'Allemagne, tandis que vous formerez de bons officiers dans l'École militaire. M. Duverney doit être déjà bien satisfait des succès de cet établissement, par lequel il s’immortalise. Il faut qu’il travaille et qu'il soit utile jusqu’au dernier moment de sa vie. Je me flatte que la vôtre est heureuse, que votre emploi vous laisse du loisir, et que vous ne vous repentez pas d’avoir quitté les bords de la Sprée. Il ne reste plus là que ce pauvre d’Argens; je le plains, mais je plains encore plus son maître. Mon jardin est beaucoup plus agréable que celui de Potsdam, et heureusement on n’y fait point de parade. Je me laisse aller, comme je peux, au plaisir de m’entretenir avec vous sans beaucoup de suite, mais avec le plaisir qu'on sent à causer avec son compatriote et son ami. Il me semble que nous nous retrouvons; je crois vous voir et vous entendre. Conservez votre amitié au Suisse VOLTAIRE.

Aux Délices, 5 octobre.

Voilà qui est plaisant, mon cher ange! M. Darget m'envoie un manuscrit! que le roi de Prusse fit rédiger pour moi, il y a près de vingt ans, et dont j'ai déjà fait usage dans les dernières éditions de Charles XII. Je ne lui en suis pas moins obligé. II me promet quelques autres anecdotes que je ne connais pas. C’est donc vous qui vous mettez à favoriser l’histoire, et qui faites des infidélités au tripot? Je vous renouvelle la prière que je vous ai faite par ma précédente : et cette prière est d'attendre. Laissons Iphigénie en Crimée? reparaître avec tous ses avantages; ne nous présentons que dans les temps de disette; ne nous prodiguons point, il faut qu’on nous désire un peu. Eh bien! ce M. de Gotter

4. Voyez la lettre 790 de Frédéric à Voltaire, du 13 novembre 1737; il y est question d'une histoire manuscrite du czar.

2. Iphigénie en Tauride, dont la reprise eut lieu, à la Comédie française, dans la première quinzaine de décembre 17517.

est-il à Paris, comme on le dit? Personne ne m'en parle, et je suis bien curieux. Je voudrais vous écrire quatre pages, et je finis parce que la poste part. Nous faisons ici des mariages; nous rendons service, M: Denis et moi, à notre petit pays roman, et nous allons jouer en trois actes la Femme qui a raisoni,

Mille tendres respects.

Le 8 octobre.

Vos lettres me sont toutes bien parvenues. L'agitation de mon esprit a si fort accablé mon corps que je n’ai pu vous répondre plus tôt. Je suis surprise que vous soyez étonné de notre désespoir. Il faut que les nouvelles soient bien rares dans vos cantons, puisque vous ignorez ce qui se passe dans le monde. J'avais dessein de vous faire une relation détaillée de l’enchaînement de nos malheurs. Ma faiblesse y a mis obstacle. Je ne vous la ferai que très-abrégée. La bataille de Kollin était déjà gagnée, et les Prussiens étaient les maîtres du champ de bataille, sur la montagne, à l'aile droite des ennemis, lorsqu'un certain mauvais génie?, que vous n’aimez point, s’avisa, contre les ordres exprès qu'il avait reçus du roi, d'attaquer le corps de bataille autrichien; ce qui causa un grand intervalle entre l’aile gauche prussienne, qui était victorieuse, et ce corps. Il empêcha aussi que cette aile füt soutenue. Le roi boucha le.vide avec deux régiments de cavalerie. Une décharge de canons à cartouches les fit reculer et fuir. Les Autrichiens, qui avaient eu le temps de se reconnaître, tombèrent en flanc et à dos sur les Prussiens. Le roi, malgré son habileté et ses peines, ne put remédier au désordre. Il fut en danger d’être pris ou tué. Le premier batail- Jon des gardes à pied lui donna le temps de se retirer, en se jetant devant lui. Il vit massacrer ces braves gens, qui périrent tous, à la réserve de deux cents, après avoir fait une cruelle boucherie des ennemis. Le blocus de Prague fut levé le lendemain *. Le roi forma deux armées; il donna le commandement de l’une à mon frère de Prusse, et garda l’autre. Il tira uv cordon depuis Lissa jusqu’à Leutmeritz, où il posa son camp. La désertion se mit dans son armée. De près de trente mille Saxons, à peine il en resta deux à trois mille. Le roi avait en face l’armée de Nadasti; mon frère, qui était à Lissa, celle de Daun. Mon frère tirait ses vivres de Zittau; le roi. du magasin de Leutmeritz. Daun passa l'Elbe, et déroba une marche an

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