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LETTRE DES PANDOURS AU FRÈRE SUISSE

Pourquoi nous nommez-vous vilains ? Nous pillons, nous saccageons, et nous sommes larrons privilégiés, cela est vrai. Sommes-nous en cela plus

condamnables que ceux qui gouvernent le monde, que les auteurs qui dérobent les pensées d'autrui, et que les saints du paradis, qui, pour fonder des églises et des couvents, s’appropriaient les biens du peuple et des particuliers ? Non, assurément. Rendez-nous donc plus de justice, et souhaitez, au lieu de nous injurier, que les souverains de l’Europe suivent à l’avenir notre exemple : qu’ils deviennent aussi avides que nous de posséder vos lettres; qu'ils apprennent, par leur lecture, à devenir philosophes, et pandours de la vertu. Si jamais nous avons le bonheur de vous attraper, nous tâcherons de piller votre esprit et vos connaissances, pour nous venger de votre mépris. Nos rossinantes seront alors métamorphosés en Pégases, « nous saurons bien, avec le secours d’une certaine dame qui se nomme Raison, vous empêcher de faire des neuvaines contre nous. Adieu.

P. S. J'ai reçu toutes vos lettres, et j’y réponds à la fois. Le plan de la comédie italienne ! n’est pas tout à fait assez juste; mais il me siérait mal de vouloir critiquer vos ouvrages. La sœur de Mezzettin n’ose se mêler que de ce qui la regarde; et d'ailleurs il est bien dangereux d'entreprendre de jouer la comédie, puisqu'on risque d’itre enlevé par les pandours, ou que les rôles ne soient interceptés. Il y a plus de quatre semaines que je n'ai aucunes nouvelles du roi. Il se peut qu'il m’ait écrit, ce que je crois trèssürement; mais je pense que ses lettres ont peut-être pris des routes qui ne conduisent pas ici.

On dit que les Français ont reçu un petit échec à Bremen, et qu'il v a eu sept mille hommes de battus. Les Suédois sont au pis en Poméranie. Leur cavalerie s’est retirée dans l’île de Rugen. L’infanterie est à Stralsund, où on les à bloqués et où on va les bombarder. Voilà tout ce que je sais. Mon frère de Prusse m'a adressé cette lettre? pour vous. Vous pouvez voir par la date combien les lettres arrivent régulièrement ici. Je plains votre aveuglement de ne croire qu'un dieu, et de renier J..... Comment ferez-voas pour plaider votre cause ? Si quelque chose pouvait me divertir encore. c serait de voir votre apologie. Adieu; donnez-moi, je vous prie, de vx nouvelles, et surtout de celles de mon amant. Veuille le ciel qu’elles soier’

bonnes | WILHELMINE.

J'ai oublié de vous dire que c’est moi qui suis la pandoure. Je me si méprise, et j'ai envoyé un papier blanc au roi au lieu de votre lettre, ju j'ai retrouvée. Je l'ai fait repartir. Si elle arrive à bon port, vous a:r7 bientôt réponse.

1. Ceci fait allusion à quelque passage d’une des lettres perdues. Peut: s'agit-il d’un projet de paix. (B.)

2. Elle est perdue, ainsi que toute la correspondance entre Voltaire et ‘2 prince Auguste-Guillaume, né en 1722, devenu prince royal en 174), meurt k 12 juin 1758.

3. Le cardinal de Tencin, avec lequel elle voulait négocier la pair.

À Lausanne, où je serai tout l'hiver, 5 janvier.

Eh bien ! madame, monsieur votre fils n’a donc perdu qu’un cheval, et a gagné de la gloire! Je lui en fais comme à vous, madame, mon très-tendre compliment. Je me flatte qu’il n’a pas été moins heureux dans la bataille qu’on dit que M. le maréchal de Richelieu a gagnée le 26 décembre‘ contre M. le prince de Brunswick. J'ai gagné, à Potsdam, plus de cinquante louis à ce prince aux échecs ; mais il vaut mieux gagner au beau jeu que M. de Richelieu joue. Je n’ai aucun détail de cette grande journée qui venge l'honneur de nos armes, et qui lave dans le sang hanovrien la perfidie dont on les accuse, et la honte de l’armée de Soubise.

Vous abandonnez donc Marie-Thérèse, depuis que le roi de Prusse bat ses troupes, reprend Breslau?, et a quarante mille prisonniers ? Ah ! madame, ne changez pas avec la fortune. Je vous ai vue si bonne Autrichienne ! Mais surtout ayez soin de votre santé. Faites comme moi; mon appartement est si chaud que j'y suis incommodé des mouches en voyant quarante lieues de neiges. Je me suis arrangé une maison à Lausanne qu’on appellerait palais en Italie ; quinze croisées de face en cintre donnent sur le lac à droite, à gauche, et par devant. Cent jardins sont au-dessous de mon jardin*. Le grand miroir du lac les baigne. Je vois toute la Savoie au delà de cette petite mer, et, par delà la Savoie, les Alpes qui s'élèvent en amphithéâtre, et sur lesquelles les rayons du soleil forment mille accidents de lumière. M. des Alleurs n'avait pas une plus belle vue à Constantinople. Dans cette douce retraite, on ne regrette point Potsdam.

Avez-vous toujours M" de Brumath dans votre île? Vivez-y longtemps heureuse avec elle. Je ne laisse pas de déchiffrer votre écriture, et j'attends vos lettres avec impatience à Lausanne.

Le Suisse V.

4. Ce fut le 25 décembre qu'eut lieu le combat où les Hanovriens perdirent cinq à six cents hommes et cent cinquante chariots.

2. Breslau, pris par les Autrichiens le 2$ novembre, avait été repris par les Prussiens le 20 décembre ; voyez la lettre 3521.

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