‹ Œuvres complètesChapitre 296 sur 475 · Dans une lettre du 27 décembre · texte numérisé non relu

Dans une lettre du 27 décembre

Madame la margrave me dit qu’elle écrit beaucoup de coquetteries à Son Éminence, mais point de coquineries. Il est assez difficile, en effet, de faire des coquineries à présent. On craint de manquer à ses alliés ; on craint de se trouver seul, et je crois que tous les partis sont un peu embarrassés. Il ne m’appartient pas assurément de prévoir ; il m’appartient à peine de voir ; mais bien des gens, qui ont des yeux, disent qu’après les actions inouïes du roi de Prusse il est moralement impossible que l'Autriche prévale. Voilà un bel exemple de ce que peut la discipline militaire, et de ce que peut la présence d’un roi qui court entre les rangs de ses troupes avant la bataille, et qui appelle beaucoup de ses soldats par leur nom. 11 a quarante mille prisonniers ; madame sa sœur me le certifie encore. Sa célérité et ses armes ont donc, en moins de quatre mois, rétabli cette balance que nous voulions si prudemment détruire. Il est vrai que c’est par des miracles qu’il la rétablie; mais nous ne pouvions pas les prévoir, et si la maison d'Autriche n’est pas absolue en Allemagne, ce n’est pas notre faute. La France s’épuise et a dépensé trois cents millions d’extraordinaire en deux ans. J'ai été témoin des déprédations et du brigandage des finances dans la guerre de 1741. Ce talent s’est bien perfectionné dans la guerre présente. La paix paraîtra bientôt nécessaire à tout le monde. Si Son Éminence veut écrire, et si les choses viennent au point qu’elle écrive sérieusement, on pourra trouver une voie plus sûre que celle dont je me suis servi jusqu’ici, et cette voie sera praticable incessamment.

À Breslau, le 16 janvier.

J'ai reçu votre leltre du 22 de novembre, et du 2 de janvier, en mème temps. J'ai à peine le temps de faire de la prose, bien moins des vers pour répondre aux vôtres. Je vous remercie de la part que vous prenez aux heureux hasards qui m'ont secondé à Ja fin d'une campagne où tout semblait perdu. Vivez heureux et tranquille à Genève; il n'y a que cela dans le monde; et faites des vœux pour que la fièvre chaude héroïque de l'Europe se guérisse bientôt, pour que le triumvirat ? se détruise, etqueles tyrans de cet univers ne puissent pas donner au monde les chaînes qu'ils lui préparent.

FÉDÉRIC

Je ne suis malade ni de corps ni d'esprit, mais je me repose dans

4. On n'a point trouvé ces lettres; et plusieurs autres manquent également. 2. Le triumvirat féminin dont il est question dans une note de la lettre 3502

ma chambre. Voilà ce qui a donné lieu aux bruits que mes ennemis ont semés. Mais je peux leur dire comme Démosthène aux Athéniens : « Eb bien ! si Philippe était mort, que serait-ce? à Athéniens! vous vous feriez bientôt un autre Philippe. »

O Autrichiens! votre ambition, votre désir de tout dominer, vous feraient bientôt d’autres ennemis; et les libertés germaniques et celles de l'Europe ne manqueront jamais de défenseurs.

Lausanne, 17 janvier.

Malgré les housards d’Hildbourghausen, voici encore une lettre, et les mesures sont prises pour que ce petit commerce de galanterie ne soit pas interrompu. S'il y a du mal, je m'en lave ‘les mains : je suis comme la bonne vieille qui disait : « Il est vrai que je les ai mis tous deux au lit; mais je ne me méle de rien. »

L’évêque de Breslau s’est enfui en Moravie et a abandonné son troupeau. L’'impératrice court les processions, et fait des neuvaines pour son carnaval. Le roi de Prusse a fait mettre en prison un certain Kiou ou Kieu, général d'infanterie, le lendemain qu’il à été nommé général.

La personne respectable à qui mon cher correspondant donnera l’incluse apprendra peut-être une autre nouvelle en lisant cette lettre, c’est qu’on désire la paix très-sincèrement. La paix et la Silésie sont deux bonnes choses. Le roi de Prusse en a déjà une, et qui sait si Son Éminence ne pourrait pas parvenir à donner l’autre ? Ses conseils ne doivent-ils pas être écoutes ? N’est-il pas à portée de les donner ? Et n’en a-t-on pas un besoin qui deviendra tous les jours plus grand ? Pour moi, j'espère en sa prudence et en ses lumières.

On dit en Allemagne que si le roi de Prusse envoie quinze mille hommes du côté de Cassel, l’armée française, délabrée, pourra se trouver en presse entre messieurs de Prusse et messieurs de Hanovre. Franchement, il serait bien humiliant d'être frotte deux fois par le marquis.

En vérité, il serait digne de Son Éminence de prévenir tous les désastres ; mais je dois me borner à faire des souhaits, et m'en tenir au rôle de la bonne vieille.

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