Éditeurs, Bavoux et François
vous avoue, madame, que j'aurais bien voulu me trouver là : mais j'ai bien peur d’être condamné à rester sur les bords de mon lac: du moins ces bords sont paisibles, et ceux des fleuves allemands ne le seront pas. On dit que le Danemark entre aussi dans la querellet. On dit qu’on va faire de tous côtés de nouveaux efforts. Que me reste-t-il qu’à plaindre le genre humain dans ma retraite ?
J'avais procuré au roi de Prusse un abbé de Prades, prêtre, docteur, hérétique, et lecteur de Sa Majesté. On prétend qu’il a trahi son bienfaiteur, et qu’il est puni à Breslau d’un supplice bien étrange pour un prêtre. Je ne veux point le croire, mais je ne sais à qui en demander des nouvelles : c’est d’ailleurs bien peu de chose parmi tant de désastres publics. Je gémis sur ces misères; je souhaite à Votre Altesse sérénissime le bonheur qu’elle mérite. Je me mets à ses pieds et à ceux de son auguste famille avec le plus profond respect.
L'Ermite.
Paris, 28 janvier.
Je suis infiniment flatté, mon très-cher et illustre philosophe, du suffrage que vous accordez à l'article Géométrie. J'en ai fait beaucoup d’autres pour ce septième volume, dont je désirerais fort que vous fussiez content, et où j'ai tâché de mettre de l'instruction sans verbiage, tels que Force, Fondamental, Gravitation, Gravité, Forme substantielle, Fortuil, Fornicalion, Formulaire, Fulur contingent, Frères de la Charité, Fortune, etc. Vous trouverez aussi, à la fin de l’article Goût, des réflexions sur l'application de l'esprit philosophique aux matières de goût, où j'ai tâché de mettre de la vérité sans déclamation : car je déteste la déclamation, à votre exemple; mais vous avez bien mieux à faire que de lire tout cela. Envoyez-nous de quoi nous faire lire, et ne nous lisez point.
Oui, sans doute, mon cher maître, l'Encyclopédie est devenue un ouvrage nécessaire, et se perfectionne à mesure qu'elle avance; mais il est devenu impossible de l’achever dans le maudit pays où nous sommes. Les brochures, les libelles, tout cela n’est rien; mais croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par des ordres supérieurs, dont M. de Malesherbes n'a pu empêcher l'exécution? Croiriez-vous qu'une satire atroce contre nous, qui se trouve dans une feuille périodique qu'on appelle les Affiches de province?, a été envoyée de Versailles à l’auteur, avec ordre de l'impri-
1. Le Danemark mit sur pied dix-huit mille hommes d'infanterie et six mille de cavalerie pour protéger Hambourg, Lubeck, et les possessions du duc de Holstein-Gottorp. La France lui fournit des subsides. (G. A.)
2. Annonces, Affiches et Avis divers, dits Affiches de province, rédigés par Meusnier de Querlon, et depuis par l’abbé de Fontenai. (B.)
mer; et qu après avoir résisté autant qu’il a pu, jusqu'à s’exposer à perdre son gagne-pain, il a enfin imprimé cette satire en l’adoucissant de 502 mieux ? Ce qui en reste, après cet adoucissement fait par la discrétion 1. préteur, c'est que nous formons une secte qui a juré la ruine de toute :0ciété, de tout gouvernement, et de toute morale. Cela est gaillard; mai: vous sentez, mon cher philosophe, que si on imprime aujourd’hui de pareilles choses, par ordre exprès de ceux qui ont l'autorité en main, ce n'et pas pour en rester là; cela s'appelle amasser les fagols au septième volume pour nous jeter dans le feu au huitième. Nous n'avons plus de censeurs raisonnables à espérer, tels que nous en avions eu jusqu'à présent. M. de Malesherbes a reçu là-dessus les ordres les plus précis, et en a donné de pareils aux censeurs qu’il a nommés. D'ailleurs, quand nous obtiendrion: qu'ils fussent changés, nous n’y gagnerions rien; nous conserverions alors le ton que nous avons pris, et l'orage recommencerait au huitième volume. I faudrait donc quitter de nouveau, et cette comédie-là n'est pas bonne à jouer tous les six mois. Si vous connaissiez d’ailleurs M. de Malesherbes: si vous saviez combien il a peu de nerf et de consistance, vous seriez convaincu que nous ne pourrions compter sur rien avec lui, même après les promesses les plus positives. Mon avis est donc, et je persiste, qu'il faut laisser là l'Encyclopédie, et attendre un temps plus favorable (qui ne reviendra peut-être jamais) pour la continuer. S'il était possible qu’elle s'imprimât dans le pays étranger, en continuant, comme de raison, à se faire à Paris, je reprendrais demain mon travail; mais le gouvernement n'y cosentira jamais, et quand il le voudrait bien, est-il possible que cet ouvrage s'imprime à cent ou deux cents lieues des auteurs ?
Par toutes ces raisons je persiste en ma thèse 1.
Parlons un peu de Genève et de vos ministres. Je n'ai garde, monsieur le piénipotentiaire de l'Encyclopédie, de vous interdire les politesses arsc ces sociniens honteux ; mais surtout ne passez pas les politesses et vo pouvoirs; point de rétractation ni directe ni indirecte. Dites-leur bien de 1 part que je n’ai point violé leur secret, que je n’ai rien dit qui ne soit cunou de toute l’Europe, et sur quoi ils se justifieraient vainement ; qu'enfn :'ai cru leur faire beaucoup d'honneur en les représentant comme les prêtres du monde qui ont le plus de logique. Proposez-leur à signer cette petite profession de foi de deux lignes : « Je soussigné crois, comme article de foi. que les peines de l’enfer sont éternelles, et que Jésus-Christ est Diea, é:1l en tout à son Père; » vous verrez les pharisiens aux prises avec les saducéens, et nous aurons les rieurs pour nous.
La commission établie pour savoir ce qu'il faut faire ressemble au grand conseil qui se tint à Dresde, le lendemain du jour que Charles XL 1 passa ?; et je crois qu'elle aura la même issue.
4. Vers 77 de la Coupe enchantee, conte de La Fontaine. d. Voyez tome XVI, page 230.
Je reviens à l'Encyclopédie; je doute fort que votre article Histoire puisse passer avec les nouveaux censeurs, et je vous renverrai cet article quand vous voudrez, pour y faire les changements que vous avez en vue. Mais rien ne presse; je doute que le huitième volume se fasse jamais. Voyez donc la foule d'articles qu'il est impossible de faire : Hérésie, Hiérarchie, Indulgence, Infaillibilité, Immortalité, Immatériel, Hébreux, Hobbisme, Jésus-Christ, Jésuites, Inquisilion, Jansénistes, Intlolérance, etc., et tant d'autres! Encore une fois, il faut nous en tenir là. À vos moments perdus jetez les veux, je vous prie, sur Figure de la terre, au sixième volume.
À Lausanne, de mon lit, d’où je vois dix lieues de lac, 29 janvier.
N’appelez point vos lettres du bavardagé, mon digne et courageux philosophe ; il faut, s’il vous plaît, s'entendre et parler de ses affaires.
On fait une grande profession de foi à Genève: vous aurez le plaisir d’avoir réduit les hérétiques à publier un catéchisme. On se plaint de l’article des Comédiens, inséré dans celui de Genève ; mais vous avez joint ce petit mot de la comédie à la requête des citovens qui vous en ont prié. Ainsi d’un côté vous n’avez fait que céder à l’empressement des bourgeois, et de l’autre vous n’avez fait que répéter le sentiment des prêtres, sentiment publié dans le catéchisme d’un: de leurs théologiens, et débité publiquement devant vous dans toutes les conversations.
Quand je vous ai supplié de reprendre l'Encyclopédie; j'ignorais à quel excès de brutalité on avait poussé les libelles, et j'étais bien loin de soupçconner qu'ils fussent autorisés. Je vous ai écrit une grande lettre par M"“° de Fontaine ; elle est votre voisine ; ne pourriez-vous pas passer chez elle ?
Il serait triste qu’on crût que vous quittez l'Encyclopédie à cause de Particle Genève, comme on affecte d’en faire courir le bruit : mais il serait encore plus triste de continuer en étant exposé à des dégoûts qui doivent vous révolter autant qu'ils déshonorent Ja nation. Êtes-vous bien uni avec M. Diderot et les autres associés ? Funiculus triplex difficillime rumpitur?, Quand voussignifierez tous ensemble que vous ne travaillerez qu'avec l'assurance de la liberté honnête qu’il vous faut, et de la protection qu’on vous doit, il faudra bien qu’on en vienne à vous prier de ne pas priver