‹ Œuvres complètesChapitre 363 sur 475 · ConnesponDancs. VII · texte numérisé non relu

ConnesponDancs. VII

de vivres, ou de fourrages, ou d’hôpitaux, s’engraissent du malheur public. On dit que l’armée qu'on appelle de l'empire est morte d’inanition et qu’il n’en reste rien, que la plupart des soldats sont retournés chez eux se faire laboureurs ou jardi niers : je voudrais que tous les soldats du monde prissent ce parti. La terre a plus besoin d’être cultivée que d’être ensanglantée. Je fais toujour, des vœux, madame, pour le territoire de la Thuringe. Si la félicité des peuples dépend des vertus des souverains, le pays de Gotha doit être le plus heureux de la terre.

Je prends la liberté de présenter mon profond respect à monseigneur le duc, et à toute votre auguste famille; je suis enchant: que la grande maîtresse des cœurs se porte bien ; je me mets aux

pieds de Votre Altesse sérénissime.

L'Ermite suisse.

3613. — À M. JEAN SCHOUVALOW.

1°" de juin 1.

J'ai l’honneur d'envoyer à Votre Excellence un second cahier, c’est-à-dire un second essai qui a besoin de vos lumières et de vos bontés. Ce sont plutôt des matériaux qu’un édifice commencé, et c’est à vous à daigner me dire si ces matériaux doivent étre employés, et à m'indiquer les nouveaux qui pourraient me servir. Il y a un an que je fais des recherches dans toute l'Europe. La matière est bien belle, mais les cours sont bien rares. Presque tous ceux qui pouvaient me servir de bouche sont morts, et il est difficile de démèler la vérité dans la foule des mémoires contradictoires qui me sont parvenus. On m'a communiqué beaucoup de petits détails indignes de la majesté de l’histoire et du héres dont j'écris la vie. Je marche toujours à travers des broussailles et des épines, pour arriver jusqu’à la personne de Pierre le Grand. Cest lui que je cherche à rendre toujours grand, jusque dans les plus petites choses ; et il me semble que cette grandeur rejaillit sur son épouse, l’impératrice Catherine.

J'ai pensé qu’il fallait un peu adoucir quelquefois le style sevère qu'imposent les grands objets de la politique et de la guerre, varier son sujet, l’égayer même avec discrétion et avec mesure, lui ôter l'air insipide d’annales, l'air rebutant de la compilation. l'air sec que donnent les petits faits rangés scrupuleusement sui-

1. C'est sans doute par erreur que tous les éditeurs ont daté cette lettre de Ferney, dont, à ce moment, il n’était pas encore question.

vant leurs dates. Il faut plaire au grand nombre des lecteurs : et ce n’est qu’en sachant jeter de l'intérêt et de la variété dans son ouvrage qu’on peut se faire lire, ou plutôt, monsieur, ce n’est qu’en vous consultant. Il y aura des défauts qu’il faudra imputer à la faiblesse de ma santé, à mon âge avancé, et non au défaut de mon zèle. Je reprendrais de nouvelles forces si je pouvais me flatter de satisfaire votre cour par mon travail, et surtout l’auguste fille du héros dont j'écris l’histoire. Peut-être, en lisant les deux essais que je vous soumets, il vous viendra quelque nouvelle idée. Vous pouvez, monsieur, me faire fournir quelques pièces utiles; disposez de moi et du peu de temps qui me reste à travailler et à vivre.

J'ai l'honneur d’être, avec le zèle le plus empressé, etc.

Aux Délices, 7 juin.

Je vous remercie, mon cher philosophe, de l’ouvrage‘ sur l'ancienne langue de notre pays roman. Je voudrais seulement qu’il fût plus long.

Les libraires de Paris me paraissent aussi intéressés que tous les libraires de ce monde, et je ne sais s'ils entendent bien leurs intérêts. Il faut que les marchands, associés pour débiter nos pensées, tiennent un grand conseil dans lequel on décidera, à Ja pluralité des voix, s’il est convenable à leur république d’envoyer un exemplaire de leur Encyclopédie à un homme qui veut bien avoir la bonté de travailler pour eux. Briasson, le libraire, me mande qu’il attend le résultat de ce grand conseil. On a mis bien des sottises dans l'Encyclopédie, les libraires en font de leur côté; ainsi va le monde, äinsi vont nos affaires de terre et de mer. Mille tendres respects à M. et M" Freudenreich. Bonsoir,

mon cher philosophe.

Le malade suisse V.

7 juin.

M. de Florian ne sera pas assurément le seul, mon très-cher gouverneur, qui vous écrira du petit ermitage des Délices; c’est

1. Recherches sur les langues anciennes et modernes de la Suisse, etc., par Élie Bertrand; 1798, in-8°.

un plaisir dont j'aurai aussi ma part. Il y a bien longtemps que je n'ai joui de cette consolation. Ma déplorable santé rend ma main aussi paresseuse que mon cœur est actif; et puis on a tant de choses à dire qu’on ne dit rien. Il s’est passé des aventure: si singulières dans ce monde qu’on est tout ébahi, et qu'on se tait; et, comme cette lettre passera par la France, c'est encore une raison pour ne rien dire. Quand je lis les Lettres de Cicéron, et que je vois avec quelle liberté il s'explique au milieu des guerres civiles, et sous la domination de César, je conclus qu'on disait plus librement sa pensée du temps des Romains que du temps des postes. Cette belle facilité d’écrire d’un bout de l’Europe a l’autre traîne avec elle un inconvénient assez triste : c’est qu'on ne recoit pas un mot de vérité pour son argent. Ce n’est que quand les lettres passent par le territoire de nos bons Suisses qu'on peut ouvrir son cœur. Par quelque poste que ce billet passe, je peux au moins vous assurer que vous n'avez ni de plus vieux serviteur, ni de plus tendrement attaché que moi. Peut-être, quand vous aurez la bonté de m'écrire par la Suisse, me direz-vous ce que vous pensez sur bien des choses; par exemple, sur l'Encyclipe.ice, sur la Fille d'Aristide, sur l'Académie française. N’aurai-je jamais le bonheur de m'’entretenir avec vous ? N'irai-je jamais à Plombières? Pourquoi Tronchin ne m'ordonne-t-il point les eaux? Pourquoi ma retraite est-elle si loin de votre gouvernement, quand mon cœur en est si près ?

Mille tendres respects.

Le Suisse VOLTAIRE.

Aux Délices, 7 juin.

‘ Par ma foi, mon grand et aimable indépendant philosophe, vous devriez apporter votre Dynamique à Genève. Qui vous empêche de passer par le mont Cenis? Quoi! parce que quelque marmottes du pays, en manteau noir, ont signé qu'ils sont d'accord avec vous dans le fond, et ont un peu biaisé sur la forme. vous éviteriez de passer par une ville où tous les honnêtes gens vous estiment et vous considèrent comme ils doivent ! Qui vous empêche de venir coucher chez M. Necker!, à la ville, et chez moi, à la campagne ? Pour moi, je pense que rien pe serait mieu\

4. Probablement Charles-Frédéric Necker, mort professeur de droit civil s Genève en 1760; père de Jacques Necker, ministre sous Louis XVI.

pour vous et pour les Genevois. Vous feriez voir hardiment que, dans le siècle où nous sommes, les disputes sur la consubstantialité n’altèrent point l'union des gens sages, et qu’on commence à devenir plus humain que théologien ; en un mot, pour la rareté du fait, pour l'édification publique, et pour mon plaisir, je vous prie de passer hardiment par chez nous. S'il y a des sots, il faut les braver ; et d’ailleurs un sujet, un pensionnaire du roi de France, un académicien, doit être respecté dans une ville qui est sous la protection du roi, et qui ne subsiste que par l’argent qu’elle gagne avec la France, argent dont elle fait cent fois plus de cas que de l’homoiousios.

Vous avez fait en digne philosophe de dédier la Dynamique à un disgracié!. Ce n’est pas qu’il entende un mot de votre livre; mais il sera plus flatté de votre attention qu’il ne l’eût été quand il donnait des audiences.

Je vous remercie de la bonté que vous avez de me faire parvenir votre ouvrage. J’en entendrai ce que je pourrai, car j'ai bien renoncé à la physique depuis qu'aucune académie n’a pu m’apprendre le secret de se laver les mains dans du plomb fondu sans se faire de mal, secret connu de tous les charlatans: et celui de chasser les mouches d'une maison, comme font les bouchers de Strasbourg. Si vous savez ces grandes choses, je vous prie de m'en faire part.

Allez voir faire un pape*, vous ne verrez pas grand’chose: un bel opéra est plus agréable.

Je suis persuadé que vos voyages ne vous feront pas oublier l'Encyclopédie. Vous l’embellirez aux articles Rome, et Pape, et Moines, et vous leur direz tout doucement leurs vérités.

J'ai changé Histoire; j'en ai fait un article outrecuidant. S'il passe, à la bonne heure; sinon, je me passerai bien qu’on l’imprime. Mes nièces et l’oncle suisse vous aiment de tout leur cœur.

3617. — DE DIDEROTà.

14 juin 1758.

Si je veux de vos articles, monsieur et cher maitre, est-ce qu’il peut y avoir de doute à cela? Est-ce qu'il ne faudrait pas faire le voyage de Genève et aller vous les demander à genoux, si on ne pouvait les obtenir qu'à ce

2. Le 6 juillet 1758, Charles Rezzonico succéda, sous le nom de Clément XINH, à Benoît XIV, mort le 3 mai précédent.

3. OEuvres complètes de Diderot, édition Assézat, tome XIX, page 453.

454 CORRESPONDANCE. à

prix? Choisissez, écrivez, envoyez, envoyez souvent. Je n’ai pu accepter vos offres plus tôt; mon arrangement avec les libraires est à peine conclu. Nou: avons fait ensemble un beau traité, comme celui du diable et du paysan d: La Fontaine : les feuilles sont pour moi, le grain est pour eux; mais au moins ces feuilles me seront assurées. Voilà ce que j'ai gagné à la désertion de mon collègue. Vous savez sans doute qu'il continuera de donner sa partie mathématique. 11 n’a pas dépendu de moi qu'il ne fit mieux. Je crovail'avoir ébranlé; mais il faut qu’il se promène. Il est tourmenté du désir d voir l'Italie. Qu'il aille donc en Italie; je serai content de lui s’il revier: heureux, etc.

15 juin.

Mon divin ange, ce paquet contient de plats articles pour ce Dictionnaire encyclopédique. L'article Heureux a pourtant quelque chose d’intéressant, ne fût-ce que par le sujet. Il n'appartient guère à un homme éloigné de vous de traiter cette matière.

Si vous avez la bonté de donner ces paperasses avec Histoire, on commence à présent le huitième volume, et votre présent sera bien reçu. Diderot ne m’a point écrit : c’est un homme dont il est plus aisé d’avoir un livre qu’une lettre. Il est vrai qu'il n'a pas trop de temps, et qu’on peut lui pardonner. Ce n'est qu'à la campagne qu’on a du temps, encore n’en ai-je guère.

Il est toujours bon, mon cher ange, de dire aux auteurs que leur pièce est bonne. Il n’y a que moi à qui on puisse dire franchement la vérité; d’ailleurs la pièce‘ en question est si intriguée. si chargée, que je n’y comprends plus rien. On dit que les places du parlement ont été mises au double, et que cela indispose |: public contre l’auteur; il n’y a que le temps qui décide du mérit: des ouvrages. Il faut donc attendre.

Je rends mille grâces à votre aimable ami, au plus aimable des ambassadeurs ?. Je suis pénétré de reconnaissance pour vous et pour lui. Sa médiation sera d’autant mieux placée qu'ellsera seulement l'effet de la bonté de son cœur, qu’elle ne paraîtra point mendiée, qu’elle ne pourra embarrasser en rien la personne à qui cette médiation s’adressera, et que probablement elle sera très-bien reçue. Rien ne presse; et on peut attendre très-patiemment le

ee mollia fandi Tempora. .

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