Chauvelin
Ce qui me tient beaucoup plus au cœur, c’est que vous veniez à Lyon, mon cher ange. Il faut absolument que Tronchin, qui va partir, fasse cette négociation !, et qu’il la fasse de lui-même, et qu’il y réussisse. Comptez qu’il entend ces affaires-là comme celles du change. Mon Dieu, le joli coup que ce serait! On est riche comme un puits. On radote. J'aurais le bonheur de vous voir. J’ai toujours peur de radoter moi-même en me livrant trop à mes idées; mais pardonnez-moi la plus douce illusion du monde.
Mw de Fontaine vous rapportera Fanime et la Femme qui a raison. Si ces misères vous amusent, elles en amuseront bien d’autres.
Je me flatte que M d’Argental est en bonne santé. Je baise les ailes de tous les anges.
Je fais mille tendres compliments à M. de Sainte-Palaye; je suis aussi honoré qu’enchanté de lavoir pour confrère,
Aux Délices, 16 juin.
Vous avez dû, madame, avoir M. le prince de Soubise, qui probablement a passé par Strasbourg pour aller prendre sa revanche. M. le comte de Clermont joue peut-être sa première partie au moment où je vous écris?. En attendant, nous payons les cartes. Permettez-moi de vous demander où est monsieur votre fils pendant toutes ces aventures. Ne sert-il pas toujours ? N'a-t-il pas été de son lit de mariage à son lit de camp? Était-il dans l’armée de Hanau ? Est-il dans l’armée du Rhin ? Je fais toujours des vœux pour sa conservation, pour son avancement, et pour la tranquillité de votre vie.
J'ai été sur le point, madame, de venir vous faire une visite. Je promets tous les ans à monseigneur l'électeur palatin de lui aller faire ma cour. Je viendrais vous demander un lit, et jouir de la consolation de causer avec vous, si je pouvais faire le voyage; mais ma mauvaise santé et ma famille, que j'ai auprès
4. Il s'agissait d'exciter M®° de Grolée à engager son neveu d’Argental à la venir voir à Lyon. Voltaire espérait de cette entrevue des suites avantageuses pour son ami.
3. Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye, né à Auxerre en 1697, reçu à l'Académie française en 1758, à la place de Boissy, est mort le 1°" mars 1781.
3. Quelques jours plus tard, le 23 juin, Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont, fut battu près de Crevelt par le prince Ferdinand de Brunswick.
de moi, me retiennent. Daignez au moins m'apprendre quelques bonnes nouvelles des bords de votre Rhin. Notre lac de Genève est plus tranquille ; on n’y extermine que des truites qui pèsent trente livres; et on y est presque dégoûté de la félicité paisible qu'on y goûte. Nous sommes trop heureux, et les Allemands et les Français sont trop à plaindre. Vous n'avez vu dans votre vie que des malheurs. Vivez heureuse au milieu de tant de désolations, s’il est possible. Pourquoi donc votre pauvre neveu a-t-il choisi le voisinage de Lyon pour sa maison de campagne ? Que de misère générale et particulière dans ce monde ! Consolez-vous avec votre très-aimable chanoinesse, et conservez vos bontés pour les ermites du lac. V.
Délices, 16 juin.
Vous savez combien je suis flatté de vous voir réussir dans tout ce que vous entreprenez. Nous savions déjà l'affaire des six millions ; mais je ne dis à personne que vous êtes chargé de cette grande affaire; c'est un triomphe qui ne sera pas longtemps ignoré. M. de La Bat, votre ami, prétend qu’il sera difficile aux Génois de fournir tout d'un coup cette somme, et peut-être la Suisse, toute Suisse qu’elle est, serait-elle en état de donner ce que les Génois n’auront pas de prêt. En ce cas, je pourrais, en qualité de Suisse, mettre mon denier de la veuve dans cette grande offrande, s’il y avait place dans le tronc.
Il s'en faut bien que nos affaires militaires soient conduites comme vous traitez les affaires de finance. La marche du prince Ferdinand de Brunswick et son passage du Rhin sont un chefd'œuvre de Part militaire, et ce n’en est pas un de l’avoir laisw passer. Voilà un terrible événement.
Aux Délices, 16 juin.
Mon cher ange, je cours grand risque de vous déplaire, en ne vous envoyant que la prose pour l’Encyclopédie, au lieu de vous dépêcher des cargaisons de vers pour Clairon et pour Lekain. Je