A M. DE SAINT-LAMBERT
Le 9 juillet 1758.
Mon cher Tibulle, votre lettre a ragaillardi le vieux Lucrèce. Je ne me pendrai absolument pas comme fit le bon philosophe, et j'ai la plus grande envie de vivre avec tous. Je suis pénétré des bontés de M. de Boufflers, et je voudrais l'en venir remercier. Voici mon cas : je suis depuis quelques jours chez l'électeur palatin; par reconnaissance, je lui suis attaché, tout souverain qu’il est, parce qu’il m'a fait un très-grand plaisir, et j'ai fait cent quarante lieues pour lui dire que je lui suis obligé. J'en
4. L’une était la Femme qui a raison, comédie en trois actes et en vers, c:&posée, en 1749, pour une fête donnée au roi Stanislas, puis remise en un acte.
2. Celui qu'il avait établi dans sa maison de Lausanne, rue du Grand Chêne. n°6. du côté de la promenade de Montbenon, maison acquise au printemps de 1:5.
ferais davantage pour votre cour, pour M* de Boufflers et pour vous.
J'ai toute ma famille dans un de mes ermitages nommé les Délices, auprès de Genève. Je suis devenu jardinier, vigneron et laboureur. Il faut que je fasse en petit ce que le roi de Pologne fait en grand, que je plante, déplante, et bâtisse des nids à rat quand il rêve des palais. Je déteste les villes, je ne puis vivre qu’à la campagne, et, étant vieux et malingre, je ne peux vivre que chez moi; il est fort insolent d’avoir deux chez-moi, et d’en vouloir un troisième ; mais ce troisième m’approcherait de vous. J'ai très-bonne compagnie à Lausanne et à Genève; mais vous êtes meilleure compagnie. Mes Délices n’ont que soixante arpents, coûtent fort cher, et ne me rapportent rien du tout : c’est d’ailleurs terre hérétique dans laquelle je me damne visiblement, et j'ai voulu me sauver avec la protection du roi de Pologne. Fontenoy m’a paru tout propre à faire mon salut, attendu qu’il me rapporte dix mille livres de rente et que j'enrage d’avoir des terres qui ne me rapportent rien. Je ne peux abandonner absolument mes Délices, qui sont, révérence parler, ce qu’il y a de plus joli au monde pour la situation. Craon est un beau nom; Fontenoy aussi, à cause de la bataille. Craon n'est-il pas une maison de plaisance, et puis c’est tout ? Il n’y a rien là à cultiver, à labourer et planter. J'ai une nièce qui joue #érope et Alzire à merveille, toute grosse et courte qu’elle est, et qui, malgré le droit des gens de Puffendorf et de Grotius, a été traînée dans les boues à Francfort-sur-le-Mein, en prison, au nom de Sa gracieuse Majesté le roi de Prusse; et comme ce monarque ne fait rien pour elle, du moins jusqu’à présent, je me crois obligé, en conscience, de lui laisser une bonne terre, un bon fonds, un bien assuré : voilà ce qui m'a fait penser à Fontenoy. Il n’y a plus qu'une petite difficulté, c'est de savoir si on vend cette terre. Quoi qu'il en soit, la tête me tourne de l'envie de vous revoir. Ma reconnaissance à Mw° de Boufflers, Si vous voyez l’évêque de Toul’, dites-lui que le bruit de ses sermons est venu jusque dans le pays de Calvin, et que ce bruit-là m’a converti tout net.
Avez-vous à Commercy M. de Tressan ? Cest bien le meilleur et le plus aimable esprit qui soit en France; et M. Devaux, jadis Panpan, est-il aussi à Commercy ? Conservez-moi un peu d’amitié. Comment va votre machine, jadis si frêle? Je suis un sque-
1. Claude Drouas de Boussey, né en 1713, sacré évêque de Toul en 1754.
lette de soixante-quatre ans, mais avec des sentiments vifs, tels que vous les inspirez.
Mandez-moi aux Délices près de Genève de quoi il est question, et raimez un peu le Suisse Vo LTAIRE.
3632. — À MADAME LA DUCHESSE DE SAXE-GOTHA t.
À Schwetzingen, 16 juillet.
Madame, je n'arrive que dans ce moment à Schwetzingen, maison de plaisance de monseigneur l'électeur palatin, ayant e:: assez longtemps malade en chemin. Je trouve la lettre du 4 juii-: dont m’honore Votre Altesse sérénissime.
Je commence par lui souhaiter d’abord, et à toute son augus:famille, une neutralité tranquille, qui la mette à l’abri des dévas tations cruelles que l'Allemagne éprouve. Je ne vois partout qu: des malheurs, et Dieu sait quand ils finiront. Les misères publiques sont cimentées de sang, et tous les partis ont des larme: à répandre. J’ose assurer monseigneur le duc que c’est un cou? de hasard que j'aie trouvé M. La Bat, après avoir frappé en vain à trente portes. Je pense, madame, qu’il en coûtera moins à Vos Altesses sérénissimes en traitant par un de vos ministres avec ce Genevois que si vous aviez emprunté à Berne, et que tout sera plus prompt et plus facile : car Berne ne prête aux princes qu'avr+ la garantie de leurs États, ce qui entraîne toujours des lenteurs et des frais, et j'imagine que La Bat fera toucher de l'argent ser une simple lettre d’un de vos ministres. Cette insolence que ;'ä eue, madame, de me faire caution, est entre La Bat et moi. N:ix cela n’exige assurément aucun billet de la part de Vos Altesses sérénissimes ; La Bat n’a pas l'honneur de les connaître : c'est tnégociant chargé de famille, qui veut prendre ses sûretés. M1° moi, madame, je vous suis attaché depuis longtemps. Je conn:: votre cœur et votre manière de penser généreuse; la bonté votre belle âme ne voudra pas m’offenser par un billet. Les +-timents dont elle daigne m’honorer sont le meilleur des bil:'<
Je me flatte que sa santé est actuellement meilleure. Je cr: bien que les désastres publics ne l’aient altérée. Prions Dieu q:1 : rende bientôt à l'Allemagne la paix dont elle a besoin. On s'at::: encore à des batailles de tous côtés. S'il y avait quelque nou: . *