‹ Œuvres complètesChapitre 404 sur 475 · DE M. HENNIN · texte numérisé non relu

DE M. HENNIN

Turin, 17 septembre 1758.

Monsieur, quitter les Délices pour traverser les montagnes de Savoie, c’est passer des riches campagnes de l'Égypte dans les déserts de Chanaan: aussi ai-je souvent tourné la tête vers cette heureuse eolline où vous avez dressé votre tente. J'ai comparé la liberté dont vous y jouissez à l'esclavage volontaire que je me suis imposé, et je me suis trouvé aussi enfant que les autres hommes. Cette idée m'allait affliger; j’ai repris mes joujoux pour m'en distraire. J’ai examiné avec attention tous les objets qui se sont offerts successivement à mes yeux, rochers, torrents, animaux, plantes, minéraux. J'ai suivi les diverses nuances qui joignent l'espèce humaine à celle des brutes, à mesure qu’o2 s'enfonce dans les contrées les moins fréquentées ; et malgré la lenteur de ma märche, l’ennui ne m’a point approché.

Arrivé à Saint-Jean de Maurienne, je me suis informé de la fin de mon pauvre ami Patu. Ses hôtes m'ont dit qu'un instant après être descendu de

4. Imprimé sous le titre d'Avis au public, dans le Journal encyclopédique du 15 août 1758, page 147.

2. La bataille de Zorndorf, près de Custrin, où, suivant quelques-uns, la victoire fut indécise ; où, suivant d’autres, elle resta aux Russes, qui cependant, apres onze heures et demie de combat, perdirent cent trois canons, au moins quinze mille morts, et deux mille prisonniers. (B.)

3. Correspondance inédite de Voltaire avec P.-M. Hennin, 1825.

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Lui présageaient une grande réputation.

Estimé en Angleterre, Applaudi à Rome,

Chéri dans sa patrie,

1l mourut à Saint-Jean de Maurienne, Dans le cours de ses voyages,

Le 20 août 1757.

P.-M. H., son compatriote et son ami, Après avoir versé des pleurs sur sa tombe, Ÿ a fait graver cette épitaphe Le 9 septembre 1758.

Je souhaite, monsieur, que ce bavardage vous déplaise; la mémoire de .10n ancien ami n6 pourra qu'y gagner.

Aux Délices, 17 septembre.

Il faut reprendre où nous en étions, mon ancien ami. Jai été nn peu de temps par monts et par vaux ; me voilà rendu à ma famille et à mes amis, dans mes chères Délices. Que faites-vous? où êtes-vous ? avez-vous recu un manuscrit concernant la Russie, que M. Pabbé Menet doit vous avoir remis ? Il y a un domestique de M de Fontaine qui repartira bientôt pour notre lac ; je vous serai très-obligé d'envoyer le manuscrit chez elle. Je suppose que vous êtes toujours chez Mr de Montmorency, et que votre vie est douce et tranquille ; j'en connais qui ne le sont pas. Je n'ai pas été précisément aux champs de Mars ; mais j'étais assez près de ces vilains champs, quand les Hanovriens battaient une aile de notre armée, prenaient Dusseldorf, et repassaient le Rhin à leur aise. Mes chers Russes sont venus depuis d’Archangel et d’Astrakan pour se faire égorger à Custrin. Nous sommes malheureux sur terre et sur mer, et on dit que l'artillerie prussienne porte jusqu’à Paris, où elle estropie la main droite de nos payeurs des rentes. Je suis honteux d’être chez moi, en paix et aise, et d’avoir quelquefois vingt personnes à dîner, quand les trois quarts de l'Europe souffrent.

J'avais lu dans un journal que M. Helvétius a fait un livre sur l'Esprit, comme un seigneur qui chasse sur ses terres : un livre très-bon, plein de littérature et de philosophie, approuvé

“emier eommis ‘ des affaires étrangères ; et j'apprends qu'on a condamné ce livre, et qu’il le désavoue

vez lettre 36592.

comme un ouvrage dicté par le diable. Je voudrais bien lire ce livre, pour le condamner aussi ! ; tâchez de me le procurer. Vous voyez, sans doute, quelquefois cet infernal Helvétius : demandez-lui son livre pour moi, Mais vous êtes un paresseux, un perdigiorno; vous n’en ferez rien. Je vous connais ; allons, courage ; remuez-vous un peu. Je suis aussi paresseux que vous, et je viens de faire trois cents lieues. On dit que cela est fort sain : cependant je ne m'en porte pas mieux. Une de vos lettres me fera probablement beaucoup de bien. Je suis toujours tout ébaubi d’être venu à mon âge avec une santé si maudite. Vous qui êtes, à peu de chose près, mon contemporain, et qui êtes gras comme un moine, n'oubliez pas le plus maigre des Suisses, qui vous aime de tout son cœur.

P. S. Qu’est-ce qu’un livre de Jean-Jacques contre la comédie °? Jean-Jacques est-il devenu Père de l’Église ?

ÿ. Fr ou Aux Délices, 20 septembre.

On ne sait plus que croire et que penser, madame. Hier, tout le monde avoue que les Russes ont été détruits ; aujourd’hui, tout le monde avoue que les Russes sont ressuscités pour battre le roi de Prusse. La nouvelle vous sera venue de Paris de la défaite des Anglais auprès de Saint-Malo. C’est du baume sur la blessure que la perte de Louisbourg nous a faite. Je voudrais bien, en qualité de curieux, et encore plus d'homme pacifique, savoir ce que c’est que cet armistice entre le maréchal de Contades et M. le prince de Brunswick ; je voudrais un armistice éternel entre les hommes.

Je vous remercie de tout mon cœur, madame, des petites coquetteries que vous faites en ma faveur en Lorraine. Vous savez combien j'aimerais une terre qui me rapprocherait de vous ; mais M. de Fontenoy * veut à présent vendre trois cent mille livres son Champignelle 4, qui ne rapporte pas plus de six mille livres de rente. M» de Mirepoix et M=° de Boufflers veulent me vendre Craon ; mais il est substitué, et ce marché est difficile à conclure.

1. Voltaire en a critiqué plusieurs passages : voyez tome XIX, page 23; XA1. 321; mais il prend sa défense, tome XIX, 375; XXV, 474.

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