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Chapitre xx; voyez tome XXI, page

vivre, mais du pays, par exemple, où vous êtes, et généralement de tout pays libre; j'ose poser en fait qu'il n’y a peut-être pas dans le Haut-Valais un soul montagnard mécontent de sa vie presque automate, et qui n’acceptât volontiers, au lieu même du paradis, le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me font croire que c’est souvent l’abus que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge; et j’ai bien moins bonne opinion de ceux qui sont fâchés d’avoir vécu que de celui qui peut dire avec Caton : Vec me virisse pœnilel, quoniam ila viri ut frustra me natum non exisiimem. Cela n'empêche pas que le sage ne puisse quelquefois déloger volontairement, sans murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui portent bien distinctement l’ordre du départ. Mais selon le cours ordinaire des choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n’est pas, à tout prendre, un mauvais présent; et si ce n’est pas toujours un mal de mourir, c’en est fort rarement un de vivre.

Nos différentes manières de penser sur tous ces articles m'apprennent pourquoi plusieurs de vos preuves sont peu concluantes pour moi: car je n’ignore pas combien la raison bumaine prend plus facilement le moule de nos opinions que celui de la vérité, et qu'entre deux hommes d'avis contraire, ce que l’un croit démontré n’est souvent qu’un sophisme pour l’autre.

Quand vous attaquez, par exemple, la chaîne des êtres si bien décrite par Pope, vous dites qu'il n’est pas vrai que si l’on ôtait un atome du monde le monde ne pourrait subsister. Vous citez là-dessus M. de Crousaz ; puis vous ajoutez que la nature n’est asservie à aucune mesure précise ni à aucune forme précise; que nulle planète ne se meut dans une courbe absolument régulière ; que nul être connu n’est d’une figure précisément mathématique ; que nulle quantité précise n'est requise pour nulle opération ; que la nature n’agit jamais rigoureusement; qu’ainsi on n’a aucune raison d'assurer qu’un atome de moins sur la terre serait la cause de la destruction de la terre. Je vous avoue que, sur tout cela, monsieur, je suis plus frappé de la force de l’assertion que de celle du raisonnement, et qu'en cette occasion je céderais avec plus de confiance à votre autorité qu'à vos preuves.

À l'égard de M. de Crousaz, je n’ai point lu son écrit contre Pope, et ne sais peut-être pas en état de l’entendre; mais ce qu’il y a de très-certain, c'est que je ne lui céderai pas ce que je vous aurai disputé, et que j'ai tout aussi peu de foi à ses preuves qu’à son autorité. Loin de penser que la nature ne soit point asservie à la précision des quantités et des figures, je croirais tout au contraire qu’elle seule suit à la rigueur cette précision, parce qu’elle seule sait comparer exactement les fins et les moyens, et mesurer la force à la résistance. Quant à ses irrégularités prélendues, peut-on douter qu'elles n'aient toutes leur cause physique? Et suffit-il de ne la pas apercevoir pour nier qu'elle existe ? Ces apparentes irrégularités viennent sans doute de quelques lois que nous ignorons, et que la nature suit tout aussi fidèlement que celles qui nous sont connues; de quelque agent que nous

1. Commentaire sur la traduction en vers, de M. l'abbé du Resnel, de l'Essai de M. Pope sur l'Homme, 1738, in-12.

n’apercevons pas, et dont l'obstacle ou le concours a des mesures fixes dans toutes ses opérations; autrement il faudrait dire nettement qu'il y a des actions sans principe et des effets sans cause, ce qui répugne à toute philosophie.

Supposons deux poids en équilibre, et pourtant inégaux; qu'on ajoute au plus petit la quantité dont ils diffèrent : ou les deux poids resteront encore en équilibre, et l'on aura une cause sans effet, ou l'équilibre sera rompu, et l’on aura un effet sans cause. Mais si les poids étaient de fer, et qu'il y eût un grain d'aimant caché sous l'un des deux, la précision de la nature lui ôterait alors l'apparence de la précision, et à force d’exactitude elle paraltrait en manquer. Il n'y a pas une figure, pas une opération, pas une loi, dans le monde physique, à laquelle on ne puisse appliquer quelque exemple semblable à celui que je viens de proposer sur la pesanteur.

Vous dites que nul être connu n'est d'une figure précisément mathématique : je vous demande, monsieur, s'il y a quelque figure possible qui ne le soit pas, et si la courbe la plus bizarre n’est pas aussi régulière aux yeux de la nature qu’un cercle parfait aux nôtres. J'imagine, au reste, que si quelque corps pouvait avoir celte apparente régularité, ce ne serait que l'univers même, en le supposant plein et borné: car les figures mathématiques n'étant que des abstractions, n’ont de rapport qu'à elles-mêmes, au lieu que toutes celles des corps naturels sont relatives à d’autres corps et à des mouvements qui les modifient. Ainsi cela ne prouverait encore rien contre la précision de la nature, quand même nous serions d'accord sur co que vous entendez par ce mot de précision.

Vous distinguez les événements qui ont des effets, de ceux qui n’en ont point; je doute que cette distinction soit solide. Tout événement me semble avoir nécessairement quelque effet ou moral, ou physique, ou composé des deux, mais qu'on n'aperçoit pas toujours, parce que la filiation des événements est encore plus difficile à suivre que celle des hommes. Comme, en général, on ne doit pas chercher des effets plus considérables que les événements qui les produisent, la petitesse des causes rend souvent l'examen ridicule, quoique les effets soient certains, et souvent aussi plusieurs effets presque imperceptibles se réunissent pour produire un événement considérable. Ajoutez que tel effet ne laisse pas d’avoir lieu quoiqu'il agisse hors du corps qui l’a produit. Ainsi la poussière qu'élève un carrosse peut ne rien faire à la marche de la voiture, et influer sur celle du monde. Mais comme il n’y a rien d’étranger à l'univers, tout ce qui s’y fait, agit nécessairement sur l'univers même.

Ainsi, monsieur, vos exemples me paraissent plus ingénieux que convaincants. Je vois mille raisons plausibles pourquoi il n'était peut-être pas indifférent à l'Europe qu’un certain jour l’héritière de Bourgogne fût bien ou mal coiffée, ni au destin de Rome que César tournât les yeux à droite ou à gauche, et crachât de l’un ou de l’autre côté, en allant au sénat le jour qu'il y fut puni. En un mot, en me rappelant le grain de sable cité par Pascal !,

1. Pascal a dit : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté : la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se

je suis à quelques égards de l'avis de votre Bramine‘; et de quelque manière qu'on envisage les choses, si tous les événements n’ont pas des effets sensibles, il me paraît incontestable que tous en ont de réels dont l'esprit humain perd aisément le fil, mais qui ne sont jamais confondus par la nature.

Vous dites qu’il est démontré que les corps célestes font leur révolution dans l’espace non résistant. C'était assurément une très-belle chose à démontrer; mais, selon la coutume des ignorants, j'ai très-peu de foi aux démonstrations qui passent ma portée. J'imaginerais que, pour bâtir celleci, l’on aurait à peu près raisonné de cette manière. Telle force agissant selon telle loi doit donner aux astres tel mouvement dans un milieu non résistant; or les astres ont exactement le mouvement calculé: donc il n’y a point de résistance. Mais qui peut savoir s'il n'y a pas peut-être un million d’autres lois possibles, sans compter la véritable, selon lesquelles les mêmes mouvements s’expliqueraient mieux encore dans un fluide que dans le vide par celle-ci? L’horreur du vide n’a-t-elle pas longtemps expliqué la plupart des effets qu'on a depuis attribués à l’action de l'air? D’autres expériences ayant ensuite détruit l'horreur du vide, tout ne s'est-il pas trouvé plein ? N’a-t-on pas rétabli le vide sur de nouveaux calculs? Qui nous répondra qu'un système encore plus exact ne le détruira pas derechef? Laissons les diffcultés sans nombre qu’un physicien ferait peut-être sur la pature de la lumière et des espaces éclairés; mais croyez-vous de bonne foi que Bayle, dont j'admire avec vous la sagesse et la retenue en matière d'opinions, eût trouvé la vôtre si démontrée ? En général, il semble que les sceptiques s’oublient un peu sitôt qu’ils prennent le ton dogmatique, et qu'ils devraient user plus sobrement que personne du terme de démontrer. Le moyen d’être cru quand on se vante de ne rien savoir, en affirmant tant de choses ? |

Au reste, vous avez fait un correctif au système de Pope, en observant qu’il n’a aucune gradation proportionnelle entre les créatures et le créateur, et que si la chaine des êtres créés aboutit à Dieu, c’est parce qu'il la tient, et non parce qu’il la termine. Sur le bien du tout préférable à celui de sa partie, vous faites dire à l’homme : Je dois être aussi cher à mon maître, moi être pensant et sentant, que les planètes qui probablement ne sentent point. Sans douts cet univers matériel ne doit pas être plus cher à son auteur qu'un seul être pensant et sentant; mais le système de cet univers qui produit, conserve et perpétue tous les êtres pensants et sentants, doit lui être plus cher qu'un seul de ces êtres; il peut donc, malgré sa bonté, ou plutôt par sa bonté même, sacrifier quelque chose du bonheur des individus à la conservation du tout. Je crois, j'espère valoir mieux aux yeux de Dieu que

met dans son urètre. Rome même allait trembler sous lui; mais ce petit gravir, qui n'était rien ailleurs, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée, et le roi rétabli. » Mais Cromwell est mort d’une fièvre, et non de la pierre ni de la gravelle. (B.)

4. Rousseau veut sans doute parler de l'Ermite, l’un des personnages de Zadig; voyez tome XXI, page 86,

la terre d’une planète; mais si les planètes sont habitées, comme il est probable, pourquoi vaudrais-je mieux à ses yeux que tous les habitants de Saturne ? On a beau tourner ces idées en ridicule, il est certain que toutes les analogies sont pour cette population, et qu'il n'y a que l'orgueil humain qui soit contre. Or cette population supposée, la conservation de l'univers semble avoir pour Dieu même une moralité qui se multiplie par le nombre des mondes habités.

Que le cadavre d’un homme nourrisse des vers, des loups ou des plantes, ce n’est pas, je l'avoue, un dédommagement de la mort de cet homme; mais si, dans le système de cet univers, il est nécessaire à la conservation du genre humain qu'il y ait une circulation de substance entre les hommes, les animaux, et les végétaux, alors le mal particulier d’un individu contribue au bien général. Je meurs, je suis mangé des vers; mais mes enfants, mes frères, vivront comme j'ai vécu, et je fais par l'ordre de la nature, et pour tous les hommes, ce que firent volontairement Codrus, Curtius, les Décies, les Philènes, et mille autres pour une petite partie des hommes.

Pour revenir, monsieur, au système que vous attaquez, je crois qu’on ne peut l’examiner convenablement sans distinguer avec soin le mal particulier, dont aucun philosophe n’a jamais nié l'existence, du mal général, que nie l’optimiste. Il n’est pas question de savoir si chacun de nous souffre ou non; mais s’il était bon que l'univers fût, et si nos maux étaient inévitables dans la constitution de l'univers. Ainsi l'addition d’un article rendrait, ce semble, la proposition plus exacte; et au lieu de Tout est bien, il vaudrait peut-être mieux dire : Le iout est bien, ou Tout est bien pour le tout; alors il est très-évident qu'aucun homme ne saurait donner de preuves directes ni pour ni contre, car ces preuves dépendent d’une connaissance parfaite de la constitution du monde et du but de son auteur, et cette connaissance est incontestablement au-dessus de l'intelligence humaine : les vrais principes de l’optimisme ne peuvent se tirer ni des propriétés de la matière, ni de la mécanique de l’univers, mais seulement par induction des perfections de Dieu, qui préside à tout : de sorte qu'on ne prouve pas l'existence de Dieu par le système de Pope, mais le système de Pope par l’existence de Dieu; et c’est, sans contredit, de la question de la providence .qu'est dérivée celle de l'origine du mal. Que si ces deux questions n'ont pas été mieux traitées l’une que l’autre, c’est qu’on a toujours si mal raisonné sur la providence que ce qu'on en a dit d’absurde a fort embrouillé tous les corollaires qu’on pouvait tirer de ce grand et consolant dogme.

Les premiers qui ont gâté la cause de Dieu sont les prêtres et les dévots, qui ne souffrent pas que rien se fasse selon l’ordre établi, mais font toujours intervenir la justice divine à des événements purement naturels, et, pour être sûrs de leur fait, punissent et châtient les méchants, éprouvent ou récompensent les bons indifféremment avec des biens ou des maux, selon l'événement. Je ne sais, pour moi, si c'est une bonne théologie; mais je trouve que c’est une mauvaise manière de raisonner, de fonder indifféremment sur le pour et le contre les preuves de la providence, et de lui attribuer sans choix tout ce qui se ferait également sans elle.

Les philosophes, à leur tour, ne me paraissent guère plus raisonnables quand je les vois s’en prendre au ciel de ce qu'ils ne sont pas impassibles, crier que tout est perdu quand ils ont mal aux dents, ou qu'ils sont pauvres, ou qu'on les vole, et charger Dieu, comme dit Sénèque, de la garde de leur valise. Si quelque accident tragique eût fait périr Cartouche ou César dans leur enfance, on aurait dit : Quel crime avaient-ils commis? Ces deux brigaods ont vécu, et nous disons : Pourquoi les avoir laissés vivre? Au con= traire, un dévot dira dans le premier cas : Dieu voulait punir le père en lui Ôtant son enfant; et dans le second : Dieu conservait l'enfant pour le châtiment du peuple. Ainsi, quelque parti qu’ait pris la nature, la providence a toujours raison chez les dévots, et toujours tort chez les philosophes. Peutêtre, dans l'ordre des choses humaines, n'a-t-elle ni tort ni raison, parce que tout tient à la loi commune, et qu’il n’y a d'exception pour personne. Il est à croire que les événements particuliers ne sont rien ici-bas aux yeux du maître de l'univers; que sa providence est seulement universelle; qu'il se contente de conserver les genres et les espèces, et de présider au tout sans s'inquiéter de la manière dont chaque individu passe cette courte vie. Un roi sage, qui veut que chacun vive heureux dans ses États, a-t-il besoin de s'informer si les cabarels y sont bons? Le passant murmure une nuit quand ils sont mauvais, et rit tout le reste de ses jours d’une impatience aussi déplacée, commorandi enim nalura diversorium nobis, non habitandi dedit.

Pour penser juste à cet égard, il semble que les choses devraient être considérées relativement dans l’ordre physique, et absolument dans l'ordre moral: de sorte que la plus grande idée que je puis me faire de la providence est que chaque être matériel soit disposé le mieux qu'il est possible par rapport au tout, et chaque être intelligent et sensible le mieux qu'il est possible par rapport à lui-même; ce qui signifie en d’autres termes que, pour qui sent s0n existence, il vaut mieux exister que ne pas exister. Mais il faut appliquer cette règle à la durée totale de chaque être sensible, et non à quelque instant particulier de la durée, tel que la vie humaine : ce qui montre combien la question de la providence tient à celle de l’immortalité de l'âme, que j'ai le bonheur de croire, sans ignorer que la raison peut en douter, et à celle de l’éternité des peines, que ni vous, ni moi, ni jamais homme pensant bien de Dieu, ne croirons jamais.

Si je ramène ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu’elles se rapportent toutes à celle de l'existence de Dieu. Si Dieu existe, il est parfait; s'il est parfait, il est sage, puissant, et juste; s’il est sage et puissant, tout est bien; s’il est juste et puissant, mon âme est immortelle; si mon âme est immortelle, trente ans de vie ne sont rien pour moi, et sont peut-être nécessaires au maintien de l'univers : si l’on m'accorde la première proposition, jamais on n’ébranlera les suivantes; si on la aie, il ne faut point disputer sur ses conséquences.

Nous ne sommes ni Jun ni l’autre dans ce dernier cas : bien Join du moins que je puisse rien présumer de semblable de votre part, en lisant le recueil de vos Œuvres, la plupart m'offrent les idées les plus grandes, les

plus douces, les plus consolantes de la Divinité; et j'aime bien mieux un chrétien de votre façon que de celle de la Sorbonne.

Quant à moi, je vous avouerai naïvement que ni le pour ni le contre ne me paraissent démontrés sur ce point par les lumières de la raison, et que si le théiste ne fonde son sentiment que sur des probabilités, l’athée, moins précis encore, ne me paraît fonder le sien que sur des possibilités contraires; de plus, les objections de part et d'autre sont toujours insolubles, parce qu'elles roulent sur des choses dont les hommes n’ont point de véritable idée. Je conviens de tout cela, et pourtant je crois en Dieu tout aussi fortement que je croie aucune autre vérité, parce que croire et ne croire pas sont les choses du monde qui dépendent le moins de moi; que l'état de doute est un état trop violent pour mon âme; que, quand ma raison flotte, ma foi ne peut rester longtemps en suspens, et se détermine sans elle: qu'enfin mille sujets de préférence m'attirent du côté le plus consolant, et joignent le poids de l’espérance à l'équilibre de la raison.

Je me souviens que ce qui m'a frappé le plus fortement en toute ma vie, sur l’arrangement fortuit de l'univers, est la vingt et unième pensée philosophique, où l’on montre, par les lois de l'analyse des sorts, que, quand la quantité des jets est infinie, la difficulté de l'événement est plas que suffisamment compensée par la multitude des jets, et que par conséquent l'esprit doit être plus étonné de la durée hypothétique du chaos que de la naissance réelle de l'univers. C’est, en supposant le mouvement nécessaire, ce qu'on a jamais dit de plus fort à mon gré sur cette dispute, et, quant à moi, je déclare que je n’y sais pas la moindre réponse qui ait le sens commun, ni vrai, ni faux, sinon de nier comme faux ce qu'on ne peut pas savoir, que le mouvement soit essentiel à la matière. D'un autre côté, je ne sache pas qu'on ait jamais expliqué par le matérialisme la génération des corps organisés et la perpétuité des germes; mais il y a cette différence entre ces deux positions opposées que, bien que l'une et l’autre me semblent également convaincantes, la dernière seule me persuade. Quant à la première, qu’on vienne me dire que d’uo jet fortuit de caractères la Henriade a été composée, je le nie sans balancer; il est plus possible au sort d'amener qu’à mon esprit de le croire, et je sens qu’il y a un point où les impossibilités morales équivalent pour moi à une certitude physique. On aura beau me parler de l'éternité des temps, je ne l’ai point parcourue ; de Finfinité des jets, je ne les ai point comptés, et mon incrédulité, tout aussi peu philosophique qu’on voudra, triomphera là-dessus de la démonstration même. Je n'empêche pas que, ce que j'appelle sur cela preuve de sentiment, on ne l'appelle préjugé; et je ne donne point cette opiniâtreté de croyance comme un modèle; mais, avec une bonne foi peut-être sans exemple, je la donne comme une invincible disposition de mon âme, que jamais rien ne pourra surmonter, dont jusqu'ici je n’ai point à me plaindre, et qu'on ne peut attaquer sans cruauté.

1. Paragraphe extrait des OEuvres et Correspondance inédites de J.-J. Roussea vw, publiées par M. G. Streckeisen-Moultou; Paris, Michel Lévy frères, 1861.

Voilà donc une vérité dont nous partons tous deux, à l'appui de laquelle vous sentez combien l'optimisme est facile à défendre et la providence à justifier ; et ce n’est pas à vous qu’il faut répéter les raisonnements rebattus, mais solides, qui ont été faits si souvent à ce sujet. A l’égard des philosophes qui ne conviennènt pas du principe, il ne faut point disputer avec eux sur ces matières, parce que ce qui n’est qu’une preuve de sentiment pour nous ne peut devenir pour eux une démonstration, et que ce n'est pas un discours raisonnable de dire à un homme : Vous devez croire ceci parce que je le crois. Eux, de leur côté, ne doivent point non plus disputer avec nous sur ces mêmes matières, parce qu’elles ne sont que des corollaires de la proposition principale qu’un adversaire honnête ose à peine leur opposer, et qu’à leur tour ils auraient tort d'exiger qu'on leur prouvât le corollaire indépendamment de la proposition qui lui sert de base. Je pense qu'ils ne le doivent pas encore par une autre raison : c’est qu'il y a de l’inhumanité à troubler les âmes paisibles et à désoler les hommes à pure perte, quand ce qu'on veut leur apprendre n’est ni certain ni utile. Je pense, en un mot, qu’à votre exemple on ne saurait attaquer trop fortement la superstition, qui trouble la société, ni trop respecter la religion, qui la soutient.

Mais je suis indigné comme vous que la foi de chacun ne soit pas dans la plus parfaite liberté, et que l’homme ose contrôler l'intérieur des consciences où il ne saurait pénétrer, comme s'il dépendait de nous de croire ou de ne pas croire dans des matières où la démonstration n’a point lieu, et qu'on püt jamais asservir la raison à l’autorité. Les rois de ce monde ont-ils donc quelque inspection dans l’autre, et sont-ils en droit de tourmenter leurs sujets ici-bas pour les forcer d’aller en paradis ? Non. Tout gouvernement humain se borne par sa nature aux devoirs civils, et quoi qu’en ait pu dire le sophiste Hobbes, quand un homme sert bien l’État, il ne doit compte à personne de la manière dont il sert Dieu.

J'ignore si cet être juste ne punira point un jour toute tyrannie exercée en s0n nom; je suis bien sûr, au moins, qu'il ne la partagera pas, et ne refusera le bonheur éternel à nul incrédule vertueux et de bonne foi. Puisje, sans offenser sa bonté et même sa justice, douter qu'ui cœur droit ne rachète une erreur involontaire, et que des mœurs irréprochables ne vaillent bien mille cultes bizarres prescrits par les hommes et sgjetés par la raison ? Je dirai plus : si je pouvais, à mon choix, acheter les œuvres aux dépens de ma foi, et compenser à force de vertu mon incrédulité supposée, je ne balancerais pas un instant, et j'aimerais mieux pouvoir dire à Dieu : «J'ai fait, sans songer à toi, le bien qui l'est agréable, et mon cœur suivait ta volonté sans la connaître, » que de lui dire, comme il faudra que je fasse un jour : « Hélas! je t'aimais, et n’ai cessé de t'offenser; je t’ai connu, et n'ai rien fait pour te plaire. »

Il y a, je l'avoue, une sorte de profession de foi que les lois peuvent imposer; mais, hors les principes de la morale et du droit naturel, elle doit être purement négative, parce qu’il peut exister des religions qui attaquent les fondements de la société, et qu'il faut commencer par exterminer ces religions pour assurer la paix de l'État : de ces dogmes à proscrire, l’into-

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