Conagsponvance. VII
lérance est sans difficulté le plus odieux. Mais il faut la prendre à sa source : car les fanatiques les plus sanguinaires changent de langage selon la fortune, et ne prêchent que patience et douceur quand ils ne sont pas les plus forts. Ainsi, j’appelle intolérant par principe tout homme qui s’imagine qu'on ne pout être homme de bien sans croire tout ce qu’il croit, et damne impitoyablement ceux qui ne pensent pas comme lui. En effet, les fidèles sont rarement d'humeur à laisser les réprouvés en paix dans ce monde; et un saint qui croit vivre avec des damnés anticipe volontiers sur le métier du diable : que, s’il y avait des incrédules intolérants qui voulussent forcer le peuple à ne rien croire, je ne les bannirais pas moins sévèrement que ceux qui veulent forcer à croire tout ce qui leur plait.
Je voudrais donc qu’on eût, dans chaque État, un code moral ou une espèce de profession de foi civile qui contint positivement les maximes sociales que chacun serait tenu d’admettre, et négativement les maximes anatiques qu'on serait tenu de rejeter, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi, toute religion qui pourrait s’accorder avec le code serait admise; toute religion qui ne s’y accorderait pas serait proscrite; et chacun serait libre de n'en avoir point d'autre que le code même. Cet ouvrage fait avec soin serait, ce me semble, le livre le plus utile qui jamais ait été composé, et peut-être le seul nécessaire aux hommes. Voilà, monsieur, un sujet pour vous; je souhaiterais passionnément que vous voulussiez entreprendre cet ouvrage, et l’embellir de votre poésie, afin que chacun pouvant l’apprendre aisément, il portät dès l'enfance dans tous les cœurs ces sentiments de douceur et d'humanité qui brillent dans vos écrits, et qui manquèrent tocjours aux dévots. Je vous exhorte à méditer ce projet qui doit plaire au moins à votre âme. Vous nous avez donné, dans votre poëme sur la Religion naturelle, le catéchisme de l’homme; donnez-nous maintenant dans celui que je vous propose le catéchisme du citoyen. C’est une matière à méditer longtemps, et peut-être à réserver pour le dernier de vos ouvrages, afin d'achever, par un bienfait au genre humain, la plus brillante carrière que jamais homme de lettres ait parcourue.
Je ne puis m'empêcher, monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance : bien sûr de l’immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'âme; et si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami; vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre; et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d’un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes ? vous l'avez vous-même expliqué : vous jouissez: mais j'espère, et l'espérance embellit tout.
J'ai autant de peine à quitter cette ennuyeuse lettre que vous en aurez à l’achever; pardonnez-moi, grand homme, un zèle peut-être indiscret, mais qui ne s'épancherail pas avec vous si je vous estimais moins. À Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporains dont j'honore le
plus les talents, et dont les écrits parlent le mieux à mon cœur! mais il
s’agit de la cause de la providence dont j'attends tout. Après avoir si longtemps puisé dans vos leçons des consolations et du courage, il m'est dur que vous m'ôtiez maintenant tout cela pour ne m'offrir qu’uve espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif actuel que comme un dédommagement à venir. Non, j'ai trop souffert en cette vie pour n’en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immortalité de l'âme et d’une providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l'espère, je la défendrai jusqu’à mon dernier soupir; et ce sera de toutes les disputes que j'aurai soutenues la seule où mon intérêt ne sera pas oublié.
Je suis, avec respect, monsieur, etc.
Aux Délices, 20 août.
Il se passera plus de trois mois, monsieur, avant que les Cramer soient en état de donner l'Histoire universelle dont vous me parlez. J'y travaille autant que ma mauvaise santé me le permet, et, dès que l’ouvrage sera prêt à paraître, je tâcherai de faire ce que vous désirez de moi. Je voudrais être en état de vous donner, monsieur, des preuves plus solides de l'estime véritable et de tous les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être.
Aux Délices, 20 août.
Pourquoi donc cet honnête homme de La Beaumelle est-il à la Bastille ? Il avait fait un si beau livre, et M Geoffrin le prônait tant!
J'ai entre les mains les Annales politiques de l'abbé de Saint- Pierre ; c’est un fou sérieux, qui traite Louis XIV de grand enfant. Je crois que je trouverai dans ce manuscrit beaucoup plus à réfuter qu’à imiter. Il est probable qu’il sera bientôt imprimé.
Si vous voyez Lambert, mon ancien ami, je vous prie de lui dire que la tête lui tourne de réimprimer la détestable rapsodie de la prétendue Histoire universelle qu’on a donnée sous mon nom, et ce recueil encore plus mauvais de la Guerre de 1741.
Il prend bien mal son temps encore de réimprimer l’Histoire du Siècle de Louis XIV, lorsque je l’ai augmentée d'un grand tiers.
1. Bibliothèque royale de Bruxelles, manuscrit 11583. 2. Éditeurs, de Cayrol et François.
J1 doit, pour son intérêt et pour son honneur, attendre que l’édition des Cramer, qui va depuis Charlemagne jusqu’à 1756, ait paru. Faites-lui entendre raison, si vous pouvez, je vous en conjure.
Nous avons ici d'Alembert et Patu: ce sont deux mérites différents. Patu va gagner ses pardons à Rome: si vous voulez en faire autant, passez par Genève. Je vous rendrai bientôt M. d’Alembert; c’est un des meilleurs philosophes de l’Europe, et, qui plus est, un des plus aimables.
J'avais déjà le projet du Glossaire; ce sera un livre nécessaire pour l'intelligence des auteurs français du moyen âge : je ne doute pas que M. de Sainte-Palaye ne trouve de grands secours dans les langues du Nord; on ne saurait s’en passer pour tous les vieux mots qui ne sont pas dérivés du latin.
Imprime-t-on ce drôle de corps de Cosnac, évêque de Valence?
On parle d’une tragédie nouvelle ; mais vous n’êtes pas de ce tripot. Une vraie tragédie se joue à Stockholm, et il s’en prépare ailleurs. Tu, Tityre, lentus in umbra, et moi aussi. Je vous embrasse de tout mon cœur. Mes respects à Mr: La Popelinière. Quid novi? Vale.
Des Délices, 21 août 1756.
On m'écrit de Paris qu’on parie à Londres, à bureau ouvert, vingt contre un que M. le maréchal de Richelieu sera mené prisonnier en Angleterre avant quatre mois, et celui qui me l'écrit a envoyé vingt guinées, à ce qu’il dit, pour en gagner quatre cents. Je parierais bien vingt contre un, mais il est encore plus doux de mettre un contre vingt. Si la chose est ainsi, faisons fortune aux dépens de l’Angleterre. Je veux bien parier cinquante Jouis pour M. de Richelieu, et compte ne rien hasarder. Je vous conseille d’en faire autant : cela vaut mieux que Cadix. Informezvous, je vous prie, de cette folie anglaise, et punissons-la.
M. le docteur Tronchin continue ses miracles, mais il ne peut rien sur monsieur le conseiller votre frère. Ce n’est que dans sa famille qu’il ne fait point de prodiges, mais il y a des miracles impossibles. On dit des choses si extraordinaires du roi de Pologne et du roi de Suède; mais je ne les crois point. Il faut attendre le dénoûment de tout ceci. Quand le dernier des Autrichiens aura tué le dernier des Prussiens, cela n’empêcherait pas