PREMIER PASTEUR, À BERNE
Aux Délices, 3 septembre.
Mon cher philosophe, les Délices sont devenues un petit hôpital. J'ai une nièce très-malade, ce n’est pas M Denis. C'est une autre bonne parente, qui a fait le voyage de Paris à Genève pour son pauvre oncle le malingre. Je n’ai pas eu un jour de santé depuis que je vous ai vu; il est vrai que malgré mes souffrances je me suis amusé à esquisser un essai de l’histoire générale jusqu’à nos jours. J'ai trouvé que les malheurs du prince Édouard, le voyage de l'amiral Anson autour du globe, la révolution de Gênes, la prise de Madras et la cruelle récompense donnée à La ‘Bourdonnaie en le mettant trois ans à la Bastille; j'ai trouvé, dis-je, que tout cela pouvait fournir quelques réflexions philosophiques. Je n’écris l’histoire qu’autant qu’elle peut être utile à la raison et aux mœurs, et je néglige tous les faits, qui ne sont bons que dans les gazettes.
Il me semble que j'avais eu l’honneur de voir cette jeune Ms: de Freudenreich que la mort vient d'enlever. Je suis sensiblement touché de tout ce qui regarde ceux qui portent ce nom. Je vais écrire à monsieur le banneret. M Denis vous fait mille compliments.
4. Nous croyons que ce billet sans date, édité par MM. de Cayrol et François, doit avoir place à cette époque ou être rejeté au mois de juin 1758. (G. A.)
2. Six Lettres inédites de Voltaire, broch. in-8° (sans lieu ni date) de M. CI. Perroud.
Comptez, mon cher monsieur, sur la tendre et inviolable
amitié de VOLTAIRE.
Aux Délices, 6 septembre.
Mon divin ange, vous n’avez point encore répondu au Botoniate; je vous crois un peu embarrassé avec la cour de Constantinople et avec l’auteur. Il s’est senti animé par les réflexions que vous aviez eu la bonté de faire sur son ouvrage ; il a corrigé sa pièce plus facilement que je n’en puis faire une; il vous l’a envoyée, tirez-vous de là comme vous pourrez. Mon cher ange, j'aime à voir des conseillers faire des tragédies. Je ne peux pas vous faire la même galanterie que ce bon M. Tronchin ; je vous écris au chevet du lit de M de Fontaine, qui est très-malade, et que lautre Tronchin aura bien de la peine à tirer d’affaire. Je ne me porte guère mieux qu’elle. (aurait été un beau coup d'aller à Lyon voir le maréchal de Richelieu, et entendre Mi Clairon ; mais nous donnons la préférence à Tronchin sur les autres grands personnages du siècle. C’est bien dommage d’être malade dans une si belle saison et dans un aussi beau séjour ; la seule situation de mon petit ermitage devrait rendre la santé.
Je ne peux guère, mon cher ange, vous parler de mes amusements de théâtre, au milieu des inquiétudes que M"° de Fontaine me donne, et des continuelles souffrances qui me persécutent ; altri tempi, altre cure. Je m'intéresse encore moins à tout ce qui se passe sur ce pauvre globe, depuis Stockholm, où lon coupe des têtes, jusqu’à Paris, où l’on fait des remontrances et de très-mauvais vers. Je ne m'intéresse qu’à vous et à vos anges. Mr Denis vous fait les plus tendres compliments. Adieu, mon cher et respectable ami; je serais bien affligé de mourir sans vous embrasser. Vous êtes tout ce que je regrette.
Aux Délices, 6 septembre.
Je ne conçois pas trop comment mon héros, environné, tout du long de la route, d'affaires, de feux de joie, de fusées, de bals, de comédies, de cris de joie, de battements de mains, de femmes, de filles, daigne encore trouver le temps de donner une lettre à Florian! pour moi. Je vous remercie tendrement, monseigneur. Soyez bien persuadé que je serais venu vous faire ma cour à Lyon; mais je crains pour la vie d’une de mes nièces. Tronchin sera un grand médecin s'il la tire d'affaire.
Quand vous pourrez m’envoyer quelque petit détail de votre belle expédition de Mahon, je vous serai vraiment très-obligé ; mais à présent je ne fais qu’un tableau général des grands événements, et je ne peins qu’à coups de brosse. Puisque j'avais commencé une Histoire générale, il a fallu la finir; et, dans cette histoire, ce qui fait le plus d'honneur à la nation, y est marqué en peu de mots?. Je dis que vous avez sauvé Gênes, que vous avez contribué plus que personne au gain de la bataille de Fontenoy. Je parle de l'assaut de Berg-op-Zoom, pour mettre audessus de cette entreprise l’assaut général que vous avez donné à des ouvrages bien moins entamés que ceux de Berg-op-Zoom ; tout cela sans affectation, sans avoir l'air de vouloir parler de vous, et comme conduit par la force des événements. J'aurai eu du moins le plaisir de finir une Histoire générale par vous.
Il est venu, dans mon trou des Délices, un petit garçon haut comme Ragotin, nommé Dufour, qui a fait un petit divertissement à Lyon en votre honneur et gloire. Il dit que c’est vous qui me l'avez adressé, qu’il va à Paris, qu'il veut être votre secrétaire, qu'il faut que je lui donne une lettre pour vous. Je lui donnerai donc cette lettre, qui contiendra que le porteur est le petit Dufour, et vous ferez du petit Dufour tout ce qu’il vous plaira ; mais je serai fort surpris si le petit Dufour peut vous aborder. On dit qu’un abbé? va à Vienne. J'espère qu'il bénira l'aigle à deux têtes, et qu’il maudira celui qui n’en a qu’une.
Les ermites suisses vous présentent leurs tendres respects.