PREFACE. XXXI
dessein, je me rendis fort soigneux de la bien instruire; et l'ayant conduite par tous les exercices convenables à son désir et à sa condition, je luy en laissay des mémoires par escrit, aftin qu'elle y eust recours à son besoin. Elle depuis les communiqua à un grand, docte, et dévot religieux \ lequel, estimant que plusieurs en pourroient tirer du profit, m'exhorta fort de les faire publier : ce qui luy fut aysé de me persuader, par ce que son amitié avoit beaucoup de pouvoir sur ma volonté , et son jugement une grande authorité sur le mien.
Or afûn que le tout fut plus utile et aggreable, je Fay reveu, et y ay mis quelque sorte d' entresuite , adjoustant plusieurs advis et enseignemens propres à mon intention ; mays tout cela, je Tay fait sans nulle sorte presque de loysir. C'est pourquoy tu ne verras rien icy d'exact , ains seulement un amas d'advertissemens de bonne foy, que j'explique par des paroles claires et intelligibles; au moins ay-je désiré de le faire. Et quant au reste des ornemens du langage, je n'y ay pas seulement voulu penser, comme ayant assés d'autres choses à faire.
J'adresse mes paroles à Philothée , par ce que , voulant réduire à l'utilité commune de plusieurs âmes ce que j'avois premièrement escrit pour une seule, je l'appelle du nom commun à toutes celles qui veulent estre dévotes ; car Philothée veut dire amatrice ou amoureuse de Dieu.
Regardant donc en tout cecy une ame qui par le désir de la dévotion aspire à l'amour de Dieu, j'ay fait cette Introduction de cinq parties : en la première desquelles je m'essaye , par quelques remonstrances et exercices , de convertir le simple désir de Philothée en une entière resolution , qu'elle fait à la
* Ce fut au R. P. Forier, théologien de la compagnie de Jésus, lors recteur du collège de Chambery. {Ed, de 1641.)
XXXn PREFACE.
parfîn , après sa confession générale , par une solide protestation , suivie de la tres-sainte communion , en laquelle se donnant à son Sauveur et le recevant, elle entre heureusement en son saint amour. Cela fait, pour la conduire plus avant, je luy monstre deux grands moyens de s*unir de plus en plus à sa divine Majesté : l'usage des sacremens, par lesquelz ce bon Dieu vient à nous , et la sainte orayson , par laquelle il nous tire à soy. Et en cecy j'employe la seconde partie. En la troisième, je luy fay voir comme elle se doit exercer en plusieurs vertus plus propres à son advancement , ne m*amusant pas sinon à certains advis particuliers qu'elle n'eust pas sceu aysément prendre ailleurs, ni d'elle-mesme. En la quatrième, je luy fay descouvrir quelques embusches de ses ennemis, et luy monstre comme elle s'en doit desmesler et passer outre en sa digne entreprise. Et finalement en la cinquième partie , je la fay un peu retirer à part soy pour se rafraiscliir, reprendre haleyne, et reparer ses forces, affîn qu'elle puisse par après plus heureusement gaigner pays , et s'advancer en la vie dévote.
Cet âge est fort bigearre , et je prevoy bien que plusieurs diront qu'il n'appartient qu'aux religieux et gens de dévotion de faire des conduites si particulières à la pieté ; qu'elles requièrent plus de loysir que n'en peut avoir un evesque chargé d'un diocèse si pesant comme est le mien; que cela distrait trop l'entendement qui doit estre employé à choses importantes.
Mais moy, mon cher lecteur, je te dis avec le grand saint Denis qu'il appartient principalement aux evesques de perfectionner les âmes, d'autant que leur ordre est le suprême entre les hommes , comme celui des séraphins entre les anges : si'que leur loysir ne peut estre mieux destiné qu'à cela. Les