IV* PARTIE, CHAPITRE XIII
pour nous amuser à cela, excite nostre imagination à l'appréhension propre pour telz effetz.
2. Ces tendretés et affectueuses douceurs sont neantmoins quelquefois très-bonnes et utiles ; car elles excitent Tappetit de Tame , confortent l'esprit, et adjoustent à la promptitude de la dévotion une sainte gayeté et allégresse, qui rend nos actions belles et aggreables , mesme en l'extérieur. C'est ce goust que l'on a es choses divines pour lequel David s'escrioit : « 0 Seigneur 1 que vos paroles sont douces à mon palais! elles sont plus douces que le miel à ma bouche. » Et certes la moindre petite consolation de la dévotion que nous recevons vaut mieux de toute façon que les plus excellentes récréations du monde. Les mammelles et le lait, c'est à dire, les faveurs du divin espoux , sont meilleures à l'ame que le vin le plus précieux des playsirs de la terre : qui en a gousté tient tous le reste des autres consolations pour du fiel et de l'absynthe. Et comme ceux qui ont l'herbe scithique en la bouche en reçoivent une si extrême douceur qu'ilz ne sentent ni faim ni soif , ainsy ceux à qui Dieu a donné cette manne céleste des suavités et consolations intérieures ne peuvent désirer ni recevoir les consolations du monde, pour au moins y prendre goust et y amuser leurs affections. Ce sont des petitz avant-goustz des suavités immortelles que Dieu donne aux âmes qui le cherchent; ce sont des grains succrés qu'il donne à ses petitz enfans pour les amorcer; ce sont des eaux cordiales qu'il leur présente pour les conforter, et ce sont aussi quelquefois des arrhes des recompenses éternelles. On dit qu'Alexandre le Grand, singlant en haute mer, descouvrit premièrement l'Arabie heureuse par l'assentiment qu'il eut des suaves odeurs que le vent luy donnoit, et sur cela se donna du courage et à tous ses compaignons : ainsy nous recevons souvent des douceurs et suavités en cette mer de la vie mortelle , qui sans doute nous font pressentir les délices de cette patrie heureuse et céleste, à laquelle nous tendons et aspirons. I. 17
3. Mays, ce me dires -vous, puisqu'il y a des consolations sensibles qui sont bonnes et viennent de Dieu , et que néantmoins il y en a des inutiles, dangereuses, voire pernicieuses, qui viennent ou de la nature, ou mesme de Tennemy , comment pourray-je discerner les unes des autres , et connoistre les mauvaises ^u inutiles entre les bonnes ? C'est une générale doctrine , tres-cbere Pbilothée , pour les affections et passions de nos âmes , que nous les devons connoistre par leurs fruitz. Nos cœurs sont des arbres, les affections et passions sont leurs brancbes, et leurs œuvres ou actions sont les fruitz. Le cœur est bon qui a des bonnes affections, et les affections et passions sont bonnes qui produisent en nous des bons effetz et saintes actions. Si les douceurs, tendretés et consolations nous rendent plus humbles, patiens, traittables, charitables et compatissans à l'endroit du prochain , plus fervens à mortifier nos concupiscences et mauvaises inclinations, plus constans en nos exercices , plus maniables et souples à ceux à qui nous devons obeïr , plus simples en nostre vie, sans doute , Pbilothée , qu'elles sont de Dieu ; mais si ces douceurs n'ont de la douceur que pour nous , qu'elles nous rendent curieux, aigres, pointilleux, impatiens, opiniastres, fiers , présomptueux , durs à l'endroit du prochain , et que, pensans desja estre des petitz saintz , nous ne voulons plus estre sujetz à la direction ni à la correction, indubitablement ce sont des consolations fausses et pernicieuses. Un bon arbre ne produit que des bons fruitz.
4. Quand nous aurons de ces douceurs et consolations , 1 . il nous faut beaucoup humilier devant Dieu. Gardons-nous bien de dire pour ces douceurs : 0 que je suis bon ! Non, Pbilothée, ce sont des biens qui ne nous rendent pas meilleurs ; car, comme j'ay dit, la dévotion ne consiste pas len cela. Mais disons : 0 que Dieu est bon à ceux qui espèrent en Imj , à Vame qui le recherche l Qui a le succre en bouche ne peut pas dire que sa bouche soit douce , mais ouy bien que