‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 154 sur 312 · IV" PARTIE, CHAPITRE XIII. 2S · texte numérisé non relu

IV" PARTIE, CHAPITRE XIII. 2S

le succre est doux : ainsy, encor que cette douceur spirituelle est fort bonne , et Dieu qui nous la donne est tres-bon , il ne s'ensuit pas que celuy qui la reçoit soit bon. 2. Connoissons que nous sommes encor des petitz enfans, qui avons besoin du lait, et que ces grains succrés nous sont donnés par ce que nous avons encor l'esprit tendre et délicat, qui a besoin d'amorces et d'appas pour estre attiré à l'amour de Dieu. 3. Mais après cela, parlant généralement, et pour l'ordinaire , recevons humblement ces grâces et faveurs , et les estimons extrêmement grandes , non tant par ce qu'elles le sont en elles-mêmes comme par ce que c'est la main de Dieu qui nous les met au cœur, comme feroit une mère qui, pour amadouer son enfant , luy mettroit elle-mesme les grains de dragée en bouche l'un après l'autre; car si l'enfant avoit de l'esprit , il priseroit plus la douceur de la mignardise et caresse que sa mère luy fait que la douceur de la dragée mesme : et ainsy c'est beaucoup , Philothée , d'avoir les douceurs , mays c'est la douceur des douceurs de considérer que Dieu de sa main amoureuse et maternelle les nous met en la bouche, au cœur, en l'ame, en l'esprit. 4. Les ayans receuës ainsy humblement, employons-les soigneusement selon l'intention de celuy qui les nous donne. Pourquoy pensons-nous que Dieu nous donne ces douceurs? pour nous rendre doux envers un chacun , et amoureux envers luy. La mère donne la dragée à l'enfant affin qu'il labayse ; baysons donc ce Sauveur qui nous donne tant de douceurs. Or bayser le Sauveur, c'est luy obeïr, garder ses commandemens , faire ses volontés , suivre ses désirs : bref, l'embrasser tendrement avec obéissance et fidélité. Quand donc nous aurons receu quelque consolation spirituelle, il faut ce jourlà se rendre plus diligens à bien faire et à nous humilier. 5. Il faut outre tout cela renoncer de tems en tems à telles douceurs , tendretés et consolations , separans nostre cœur d'icelles, et protestans qu'encor que nous les acceptions hum»

blement et les aymions , par ce que Dieu nous les envoya et qu'elles nous provoquent à son amour , ce ne sont neantmoins pas elles que nous cherchons , mays Dieu et son saint amour; non la consolation, mays le consolateur; non la douceur, mays le doux Sauveur; non la tendreté, mays celuy qui est la suavité du ciel et de la terre : et en cette afFection nous nous devons disposer à demeurer fermes au saint amour de Dieu, quoy que de nostre vie nous ne deussions jamais avoir aucune consolation , et de vouloir dire esgalement sur le mont de Calvaire comme sur celuy de Thabor : 0 Seigneur ! il m'est bon d'estre avec vous , ou que vous soyés en croix, ou que vous soyés en gloire. 6. Finalement je vous advertis que s'il vous arrivoit quelque notable abondance de telles consolations, tendretés, larmes et douceurs, ou quelque chose d'extraordinaire en icelles , vous en conferiés fidellement avec vostre conducteur, affin d'apprendre comme il s'y faut modérer et comporter; car il est écrit : «As-tu trouvé le miel? manges-en ce qui suffit. »

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