‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 182 sur 312 · VIVE JESUS · texte numérisé non relu

VIVE JESUS

Le saint Esprit enseigne que les lèvres de la divine Espouse, c'est à dire de l'Eglise, ressemblent à Tescarlate et au bornai qui distille le mieP , affîn que chacun sache que toute la doctrine qu'elle annonce consiste en la sacrée dilection, plus esclatante en vermeil que Tescarlate à cause du sang de l'Espoux qui l'enflamme , plus douce que le miel à cause de la suavité du Bienaymé qui la comble de délices. Ainsy ce céleste Espoux, voulant donner commencement à la pubUcation de sa loy, jetta sur l'assemblée des disciples qu'il avoit députés à cet office force langues de feu^, monstrant assés par ce moyen que la prédication evangelique estoit toute destinée à l'embrazement des cœurs.

Representés-vous des belles colombes aux rayons du soleil : vous les verres varier eiî autant de couleurs comme vous diversifîerés le biays duquel vous les regarderés , par ce que leurs plumes sont si propres à recevoir la splendeur que , le soleil venant mesler sa clarté avec leur pennage, il se fait une multitude de transparances, lesquelles produisent une grande variété de nuances et changemensde couleurs, mays couleurs

» Gant. Gant, IV, 11. -- « Act. II, 3.

si aggreables à voir qu'elles surpassent toutes couleurs et rémail encor des plus belles pierreries, couleurs resplendissantes et si mignardement dorées que leur or les rend plus vivement colorées; car en cette considération le prophète royal disoit aux Israélites :

Quoique l'affliction vous fanne le visage, Vostre teint désormais se verra ressemblant Aux aisles d'un pigeon où l'argent est tremblant. Et dont l'or brunissant rayonne le pennage '.

Certes l'Eglise est parée d'une variété excellente d'enseignemens, sermons, traittés et livres pieux, tous grandement beaux et aymables à la veuë , à cause du meslange admirable que le Soleil de justice fait des rayons de sa divine sagesse avec les langues des pasteurs, qui sont leurs plumes , et avec leurs plumes, qui tiennent aussi quelquefois lieu de langues, et font le riche pennage de cette colombe mystique. Mays parmy toute la diversité des couleurs de la doctrine qu'elle publie, on descouvre par tout le bel or de la sainte dilection , qui se fait excellemment entrevoir, dorant de son lustre incomparable toute la science des saintz, et la rehaussant au-dessus de toute science. Tout est à l'amour, en l'amour, pour l'amour et d'amour en la sainte Eglise.

Mays comme nous sçavons bien que toute la clarté du jour provient du soleil , et disons neantmoins pour l'ordinaire que le soleil n'esclaire pas , sinon quand à descouvert il darde ses rayons en quelque endroit : de mesme, bien que toute la doctrine chreslienne soit de l'amour sacré , si est-ce que. nous n'honnorons pas indistinctement toute la théologie du tiltre de ce divin amour, ains seulement les parties d'icelle qui con-

» Psal. LXVII, 14.

templent l'origine , la nature , les propriétés et les opérations d'iceîuy en particulier.

Or c'est la vérité que plusieurs escrivains ont admirablement traitté ce sujet , sur tout ces anciens Pères , qui, servans tresailioureusement Dieu , parloient aussi divinement de son amour. 0 lîu'il fait bon oiiyr parler des choses du ciel saint Paul , qui les avoit apprises au ciel mesme ! et qu'il fait bon voir ces âmes nourries dans le sein de la dilection escrire de sa sainte suavité! Pour cela mesme entre les scholastiques, ceux qui en ont le mieux et le plus discouru ont pareillement excellé en pieté. Saint Thomas en a fait un traitté digne de saint Thomas. Saint Bonaventure et le bienheureux Denis le Chartreux enontfaitplusieurs tres-excellens sous divers tiltres; et quanta Jean de Gerson, chancellier de l'université de Paris, Sixte le Siennois en parle ainsi : Il a si dignement discouru des cinquante propriétés du divin amour qui sont çà et là déduites au Cantique des Cantiques , qu'il semble que luy seul ait tenu le conte des affections de Famour de Dieu. Certes cet homme fut extrêmement docte , judicieux et dévot.

Mays affin que Ton sceut que cette sorte d'escritz se font plus heureusement par la dévotion des amans que par la doctrine des sçavans, le saint Esprit a voulu que plusieurs femmes ayent fait des merveilles en cela. Qui a jamais mieux exprimé les célestes passions de l'amour sacré que sainte Catherine de Gennes , sainte Angelle de F^lligni , sainte Catherine de Sienne, sainte Matilde?

En nostre aage aussi plusieurs en ont escrit , desquelz je n'ay pas eu le loysir de lire distinctement les Kvres, ains seulement par cy par là, autant qu'il estoit requis pour voir si celuy-cy pourroit encore treuver place. Le Père Louys de

Grenade , ce grand docteur de pieté , a mis un traitté de Tamour de Dieu dans son Mémorial , qu'il suffît de dire estre d'un si bon autheur pour le rendre recommandable. Diegue Stella, de l'ordre de saint François , en a fait un autre grandement affectif et utile pour Forayson. Christofle de Fonseca, religieux Augustin , en a mis en lumière un encor plus grand , où il dit diverses belles choses. Le Père Louys Richeome, de la Compagnie de Jésus, a aussi publié un livre sous le tiltre de TArt d'aymer Dieu par les créatures ; et cet auteur est tant aymable en sa personne et en ses beaux escritz qu'on ne peut douter qu'il ne le soit encor plus, escrivant de l'amour mesme. Le père Jean de Jesus-Maria, de l'ordre des Carmes deschaussés, a composé un livret qui porte de mesme le nom de l'Art d'aymer Dieu , lequel est fort estimé. Ce grand et célèbre cardinal Bellarmin a aussi depuis peu fait voir un petit livret intitulé l'Escalier pour monter à Dieu par les créatures, qui ne peut estre qu'admirable , partant de cette tres-sçavante main et tres-devote ame, qui a tant escrit et si doctement pour le bien de l'Eglise. Je ne veux rien dire du Parenetique de ce fleuve d'éloquence qui flotte meshuy parmy toute la France par la multitude et variété de ses sermons et beaux escritz. L'estroite consanguinité spirituelle que mon ame a contractéa avec la sienne lorsque, par l'imposition de mes mains, il reçut le caractère sacré de l'ordre episcopal pour le bonheur du diocèse de Belley et l'honneur de l'Eglise, outre mille neuds d'une sincère amitié qui nous lient ensemble, ne permettent pas que je puisse parler avec crédit de ses ouvrages, entre lesquelz ce Parenetique de l'amour divin fut une des premières saillies delà nonpareille affluence d'esprit que chacun admire en luy. Nous voyons de plus un grand et magnifique Palais que le

révérend Père Laurens de Paris , prédicateur de Tordre des Capucins, bas tit à l'honneur de l'amour divin; lequel estant achevé sera un cours accomply de la science de bien aymer. Mays en fin la bienheureuse Terese de Jésus a si bien escrit des mouvemens sacrés de la dileclion en tous les livres qu'elle a laissés , qu'on est ravi de voir tant d'éloquence en une si grande humihté, tant de fermeté d'esprit en une si grande simplicité ; et sa tres-sçavante ignorance fait paroistre tresignorante la science de plusieurs gens de lettres , qui, après un ^rand tracas d'estude, se voyant honteux de n'entendre pas ce qu'elle escrit si heureusement de la pratique du saint amour. Ainsy Dieu esleve le throsne de sa vertu sur le théâtre de nostre infirmité, a se servant des choses foibles pour confondre les fortes *. »

Or quoy que ce traitté que je te présente, mon cher lecteur, suive de bien loin tous ces excellens Hvres, sans espoir de les pouvoir acconsuivre , si est-ce que j'espère tant en la faveur des deux amans célestes ausquelz je le dédie qu'encor te pourra-il rendre quelque sorte de service , et que tu y rencontreras beaucoup de bonnes considérations qu'il ne te seroit jpas si aysé de treuver ailleurs, comme réciproquement tu treuveras ailleurs plusieurs belles choses qui ne sont pas icy. Il me semble mesme que mon dessein n'est pas celuy des autres, sinon en gênerai, en tant que nous visons tous à la gloire du saint amour. Mais de cecy la lecture t'en fera foy.

Certes j'ay seulement pensé à représenter simplement et naïfvement, sans art, et encorplus sans fard, l'histoire de la naissance, du progrés, de la décadence, des opérations, propriétés, avantages et excellences de l'amour divin. Que si

i I Cor. I, 27.

outre cela tu treuves quelque autre chose, ce sont des surcroîssances, qu'il n'est presque pas possible d'éviter à celuy qui, comme moy , escrit entre plusieurs distractions Mays je croy bien pourtant que rien ne sera sans quelque sorte d'utilité. La nature mesme, qui est une si sage ouvrière , projettant la production desraysins, produ?^ quant et quant, comme par une prudente inadvertence, tant de fueilles et de pampres qu'il y a peu de vignes rui n'ayent besoin en leur sayson d'estra effeuï?]ées et esbourgeonnées.

On traitte maintefois les escrivains trop rudement; on précipite les sentences que l'on rend contre eux , et bien souvent avec plus d'impertinence qu'ilz n'ont pratiqué d'imprudence en se hastant de publier leurs escritz. La précipitation des jugemens met grandement en danger la conscience des juges et l'innocence des accusés. Plusieurs escrivent sottement, et plusieurs censurent lourdement. La douceur des lecteurs rend douce et utile la lecture ; et pour t' avoir plus favorable , mon cher lecteur, je te veux icy rendre rayson de quelques pointz qui autrement, à l'adventure, te mettroient en mauvaise humeur.

Quelques-unspeut-estretreuveront que j'ai trop dit, et qu'il n'estoit pas requis de prendre ainsy les discours jusques dans^ leurs racines. Mays je pense que le divin amour est une plante pareille à celle que nous appelions angelique, de laquelle la racine n'est pas moins odorante et salutaire que le tige et les feuilles. Les quatre premiers livres et quelques chapitres des autres pouvoient sans doute estre obmis au gré des âmes qui ne cherchent que la seule pratique de la sainte dilection ; mays tout cela neantmoins leur sera bien utile, si elles le regardent dévotement. Cependant plusieurs peut-estre aussi eussent treuvé mauvais de ne voir pas icy toute la suite de ce qui ap-

partient au traitté du céleste amour. Certes j'ay eu en considération la condition des espritz de ce siècle , et je le devois : W importe beaucoup de regarder en quel âge on escrit.

Je cite aucunefois l'Escriture sainte en autres termes que ceux qui sont portés ptir l'édition ordinaire. 0 vray Dieu! mon cher lecteur, ne me fais pas pour cela ce tort de croire que je veuille me départir de celte edition-là : ah non! car je sçay que le saint Esprit l'a authorisée par le sacré concile de Trente, et que parlant nous nous y devons tous arrester; ains au contraire je n'employé les autres versions que pour le service de celle-cy, quand elles expliquent et confirment son vray sens. Par exemple, ce que TEspoux céleste dit à son Espouse : « Tuas blessé mon cœur S), est fort esclaircy par Fautre version : a Tu m'as emporté le cœur » , ou c( Tu as tiré et ravy mon cœur ; » ce que nostre Seigneur dit : « Bienheureux sont les pauvres d'esprit ^ » , est grandement amplifié et déclaré selon le grec : u Eienheureux sont les mendians d'esprit; » et ainsy des autres.

J'ay souvent cité le sacré Psalmiste en vers, et c'a esté pour recréer ton esprit, et selon la facihté que j'en ay eu par la belle traduction de Philippe des Portes, abbé de Tiron, de laquelle neantmoins je me suis quelquefois departy, non certes cuidant de pouvoir faire mieux les vers que ce fameux poëte; car je serois un grand impertinent si, n'ayant jamais seulement pensé à celte sorte d'escrire, je pretendois d'y reuscir en un âge et en une condition de vie qui m'obhgeroit de m'en retirer si jamais j'y avois esté engagé; mays en quelques endroitz où il y pouvoit avoir plusieurs intelligences, je n'ay pas suivyses vers par ce que je ne voulois pas suivre son sens : comme au

i Gant. Gant. IV, 9. — « Alatt. V, 3.

psalme CXXXII* il a entendu un mot latin qui y est des franges de la robbe , que j'ay estimé devoir estre pris pour le collet; c'est pourquoy j'ay fait la traduction à mon gré.

Je ne dis rien que je n'aye appris des autres ; or il me seroit impossible de me resouvenir de qui j*ay receu chaque chose en particulier. Mays je t'asseure bien que si j'avois tiré de quelque autheur des grandes pièces dignes de quelque remarque, je ferois conscience de ne luy en rendre pas la louange qu'il en meriteroit ; et pour t*oster un soupçon qui te pourroit venir en l'esprit contre ma sincérité pour ce regard , je t'advertis que le chapitre XIII du septième livre est extrait d'un sermon que je fis à Paris , à saint Jean en Grève , le jour de TAssumption de nostre Dame, l'an 1602.

Je n'ay pas tous-jours exprimé la suite des chapitres ; mays si tu y prens garde , tu treuveras aysément les neuds de leur hayson. En cela et plusieurs autres choses, j'ay eu grand soin d'espargner mon loysir et ta patience. Lorsque j'en fait imprimer l'Introduction à la vie dévote. Monseigneur l'archevesque de Vienne , Pierre de Villars , me fît la faveur de m'en escrire son opinion en termes si advantageux pour ce livret et pour moy que je n'oserois jamais les redire ; et, m' exhortant d'appliquer le plus que je pourrois de mon loysir à faire de pareilles besoignes , entre plusieurs beaux advis desquelz il me gratifia, l'un fut que j'observasse tous-jours, tant que le sujet le permettroit, la briefveté des chapitres : car tout ainsy, dit-il, que les voyageurs , sachans qu'il y a quelque beau jardin à vingt ou vingt-cinq pas de leur chemin , se destournent aysément de si peu pour l'aller voir, ce qu'ils ne feroient pas s'ils sçavoient qu'il fust plus esloigné de leur route : de mesme

ceux qui sçavent que la fin d'un chapitre n*est guère esloignée du commencement, ils entreprennent volontier de le lire ; ce qu'ils ne feroient pas, pour aggreable qu'en fust le sujet, s'il failloit beaucoup de tems pour en achever la lecture. J'ay donc eu rayson de suivre en ce]'*" mon inclination , puisqu'elle fut aggreable à ce grand personnage , qui a esté l'un des plus saintz prelatz et des plus sçavans docteurs que l'Eghse ait eu de nostre âge, et lequel, lorsqu'il m'honnora de sa lettre, estoit le plus ancien de tous les docteurs de la faculté de Paris.

Un grand serviteur deDieum'advertit n'aguiere que l'adresse que j'avois faite de ma parole à Philothée en l'Introduction à la vie dévote avoit empesché plusieurs hommes d'en faire leur profit, dautant qu'ilz n'estimoient pas dignes de la lecture d'un homme les advertissemens faitz pour une femme. J'admiray qu'il se treuvast des hommes qui, pour vouloir paroistre hommes, se montrassent en effect si peu hommes ; car je te laisse à penser, mon cher lecteur, si la dévotion n'est pas esgalement pour les hommes comme pour les femmes, et s'il ne faut pas lire avec pareille attention et révérence la seconde epistre de saint Jean, addressée àlasainte dame Electa, comme la troisième, qu'il destine à Caïus ; ^.t si mille et mille lettres ou excellens traités des anciens Pères de l'Eglise doivent estre tenus pour inutiles aux hommes, dautant qu'ilz sont addressés à des saintes femmes de ce tems-là. Mays outre cela, c'est l'ame qui aspire à la dévotion que j'appelle Philothée ; et les hommes ont une ame aussi bien que les femmes.

Toutefois, pour imiter en cette occasion le grand Apostre, qui s'eslimoit redevable à tous *, j'ay changé d'adresse en ce traitté , et parle à Theotime. Que si d'adventure il se treuvoit

1 Rom. I, 14.

des femmes (or cette impertinence seroit plus supportable en elles) qui ne voulussent pas lire les enseignemens qu'on fait à un homme , je les prie de croire que le Ttieotime auquel je parle est l'esprit humain qui désire faire progrés en la dilection sainte, esprit qui est esgalement es femmes comme es hommes.

Ce traitté est donc fait pour ayder Tame desja dévote à ce qu'elle se puisse avancer en son dessein , et pour cela il m'a 3sté force de dire plusieurs choses un peu moins conneuës au vulgaire, et qui par conséquent sembleront plus obscures. Le fond de la science est tous-jours un peu plus malaysé à sonder, et se trouve peu de plongeons qui veuillent et sachent aller recueillir les perles et autres pierres précieuses dans les entrailles de rOcean. Mays si tu as le courage franc pour enfoncer cet escrit, il t'arrivera de vray comme aux plongeons, lesquelz, dit Pline, estans es plus profonds gouffres de la mer, y voyent clairement la lumière du soleil ; car tu treuveras es endroilz les plus malaysés de ces discours une bonne et amiable clarté. Et certes, comme je n'aypas voulu suivre ceux qui mesprisent quelques livres qui traittent d'une certaine vie sureminente en perfection, aussi n'ay-je pas voulu parler de cette sureminence ; car ni je ne puis censurer les autheurs, ni authoriser les censeurs d'une doctrine que je n'entens pas.

J'ay touché quantité de pointz de théologie , mays sans esprit de contention , proposant simplement , non tant ce que j'ay jadis appris es disputes, comme ce que l'attention au service des âmes et Femploitte de vingt-quatre années en la sainte prédication m'ont fait penser estre plus convenable à la gloire de l'Evangile et de l'Eglise.

Au demeurant, quelques gens de marque de divers endroitz m'ont adverty que certains livretz ont esté publiés sous les

seules premières lettres du nom de leurs autheurs, qui se treuvent les mesmes avec celles du mien ; qui a fait estimer à quelques-uns que ce fussent besoignes sorties de ma main , non sans un peu de scandale de ceux qui cuidoient que je me fusse détraqué de ma simplicité pour enfler mon stile de paroles pompeuses, mon discours de conceptions mondaines , et mes conceptions d'une éloquence altiere et empanachée. A cette cause, mon cher lecteur, je te diray que, comme ceux qui gravent ou entaillent sur les pierres précieuses , ayans la %^euë lassée à force de la tenir bandée sur les traitz dehés de leurs ouvrages , tiennent volontiers devant eux quelque belle emeraude, affîn que la regardant de tems en tems ilz puissent recréer en son verd et remettre en nature leurs yeux aîlangouris : de mesme, en cette variété d'affaires que ma condition me donne incessamment , j'ay tous-jours des petitz projetz de quelque traitté de piété, que je regarde quand je puis, pour alléger et délasser mon esprit.

Mays je ne fay pas pourtant profession d'estre escrivaiu; car la pesanteur de mon esprit et la condition de ma vie exposée au service et à l'abord de plusieurs ne me le sçauroient permettre. Pour cela j'ay donc fort peu escrit, et beaucoup moins mis en lumière ; et, pour suivre le conseil et la volonté de mes amis , je te diray que c'est, affin que tu n'attribues pas la louange du travail d'autruy à celuy qui n'en mérite point du sien propre.

Il y a dix-neuf ans que me treuvant à Thonon , petite ville située sur le lac de Genève , laquelle lors se convertissoij petit à petit à la foy catholique , le ministre adversaire de TEglise crioit partout que Tarticle catholique de la réelle présence du corps du Sauveur en l'eucharistie destruisoit le symbole et Tanalogie de la foy (car il estoit bien-ayse de dire ce

mot d'analogie , non entendu par ses auditeurs, affîn deparoistre fort sçavant) , et sur cela les autres prédicateurs catholiques avec lesquelz j'estois là, me chargèrent d'escrire quelque chose en réfutation de cette vanité ; et je fis ce qui me sembla convenable, dressant une briefve méditation sur le symbole des Apostres pour confirmer la vérité, et toutes les copies furent distribuées en ce diocèse, où je n'en treuve plus aucune.

Peu après. Son Altesse vint deçà les montz , et treuvant lesbailliages de Chablaix, Gaillard et Ternier, qui sont es environs de Genève , à moitié disposés de recevoir la sainte religion cathoHque, qui en avoit esté arrachée par le malheur des guerres et révoltes il y avoit près de soixante et dix ans, elle se resoulut d*en restablir l'exercice en toutes les paroisses, et d'abolir celuy de l'heresie. Et par ce que d'un costé il y avoit des grands empeschemens à ce bonheur, selon les considérations que l'on appelle raysons d'Estat, et que d'ailleurs plusieurs, non encor bien instruitz de la vérité , resistoient à ce tant désirable restablissement , Son Altesse surmonta la première difficulté par la fermeté invincible de son zèle à la sainte religion , et la seconde par une douceur et prudence extraordinaire ; car elle fit assembler les principaux et plus opiniastres, et les harengua avec une éloquence si amiablement pressante que presque tous, vaincus par la douce violence de son amour paternel envers eux , rendirent les armes de leur opiniastreté à ses pieds , et leurs âmes entre les mains de la sainte EgUse.

Mays qu'il me soitloysible, mon cher lecteur, je t'en prie , de dire ce mot en passant. On peut loiier beaucoup de riches actions de ce grand prince , entre lesquelles je voy la preuve de son indicible vaillance et science militaire , qu'il vient de

rendre maintenant admirée de toute l'Europe. Mays toutefois, quant à moy, je ne puis assés exalter le restablissement de la sainte religion en ces trois bailliages que je viens de nommer , y ayant veu tant de traitz de pieté assortis d'une si grande variété d'actions de prudence , constance , magnanimité, justice et debonnaireté, qu'en cette seule petite pièce il me sembloit de voir comme en un tableau raccourci tout ce qu'on loue es princes qui jadis ont le plus ardemment servi à la gloire de Dieu et de l'Eglise : le théâtre estoit petit , mays les actions grandes. Et comme ce ancien ouvrier ne fut jamais tant estimé pour ses ouvrages de grande forme comme il fut admiré d'avoir sçeu faire un navire d'y voire , assorty de tout son équipage , en si petit volume que les aisles d'une abeille le couvroient tout : aussi estime-je plus ce que ce grand prince fit alors en ce petit coin de ses Estats que beaucoup d'actions de plus grand esclat, que plusieurs relèvent jusques au ciel.

Or en cette occasion on replanta par toutes les avenues et places publiques de ces quartiers-là les victorieuses enseignes de la croix ; et , par ce que peu auparavant on en avoit planté une fort solemnellement à Ennemasse près Genève, un certain ministre fit un petit traitté contre l'honneur d'icelle, contenant une invective ardente et vénéneuse, à laquelle pour cela il fut trouvé bon que l'on respondisi; et Monseigneur Claude de Granier, mon prédécesseur, duquel la mémoire est en bénédiction, m'en imposa la charge , selon le pouvoir qu'il avoit sur moy, qui le regardois non seulement comme mon evesque, mays comme un saint serviteur de Dieu. Je fis donc cette response sous le tiltre de Défence de l'Estendart de la Croix , et la dediay à Son Altesse, partie pour luy tesmoigner ma tres-humble

sujellion, partie pour luy faire quelque remerciement du soin qu'elle avoit de F Eglise eu ces lieux-là.

Or depuis peu on a reimprimé celte Defence sous le tiltre prodigieux de la Panthalogie ou Tliresor de la Croix , tiltre" auquel jamais je ne pensay , comme en venté aussi ne suis-je pas homme d'estude, ni de loysir, ni de mémoire pour pouvoir assembler tant de pièces de prix eu un livre qu'il puisse porer le tiltre de Tliresor ni de Panthalogie ; et ces frontispices insoiensmc soiijt en horreur:

L'architGcte est un sot, qui, privé de rayson. Fait le portail plus grand que toute la mayson.

On célébra l'an 1602 à Paris , où j'estois, les obsèques de ce magnanime prince Philippe Emanuel de Lorraine , duc de Mercœur, lequel avoit fait tant de beaux exploitz contre le Turc en Ongrie que tout le Christianisme devoit conspirer à rhonneur de sa mémoire. Mays sur tout Madame Marie de Luxembourg, sa vefve , fit de son costé tout ce que son courage et Famour du defunct luy put suggérer pour solemniser ses funérailles ; et, par ce que mon père, mon ayeul, mon bisayeul avoient esté nourris pages des tres-illustres et tresexcellens princes de Martigues ses père et prédécesseurs, elle me regarda comme serviteur héréditaire de sa maison, et me choisit pour faire la harangue funèbre en cette si grande célébrité, oii se treuverent non seulement plusieurs cardinaux et prelatz, mays quantité de princes , princesses , mareschaux de France, chevaliers de l'ordre, et mesme la cour de parlement en corps. Je fis donc cette orayson funèbre, et la prononçay en cette si grande assemblée dans la grande église de Paris; et par ce qu'elle contenoit un abrégé véritable des faitz he-

roïques du prince defunct, je la fis volontîer imprimer, puisque la princesse vefve le desiroit , et que son désir me devoit estre une loy. Or je dediay cette piece-là à Madame la duchesse de Yandosme , lors encor fille et toute jeune princesse , mays en laquelle on voyait desja fort connoissablement les traitz de cette excellente vertu et pieté qui reluisent maintenant en elle , dignes de l'extraction et nourriture d'une si dévote et pieuse mère.

A mesme que Ton imprimoit cette orayson , j'appris que j'avois esté fait evesque , si que je revins soudain icy pour estre consacré et commencer ma résidence. Et d'abord on proposa la nécessité qu'il y avoit d'avertir les confesseurs de quelques pointz d'importance, et pour cela j'escrivis vingtcinq advertissemens, que je lis imprimer pour les faire courir plus aysément parmy ceux à qui je les addressois ; mays depuis, ilz ont esté reimprimés en divers lieux.

Trois ou quatre ans après, je mis en lumière l'Introduction à la vie dévote , pour les occasions et en la façon que j'ay remarqué en la préface d'icelle , dont je n'ay rien à te dire , mon cher lecteur, sinon que si ce livret a receu généralement un doux et gracieux accueil, voire mesme parmy les plus braves prelatz et docteurs de l'Eglise, il n'a pas pourtant esté exempt d'une rude censure de quelques uns, qui ne m'ont pas seulement blasmé, mays m'ont, asprement baffoué en public de ce que je dis à Philothée que le bal est une action de soy-mesme indifférente , et qu'en récréation on peut dire des quolibetz; et moy, sachant la qualité de ces censeurs, je loue leur intention, que je pense avoir esté bonne. Mays j'eusse neantmoins désiré qu'il leur eust pieu de considérer que la première proposition est puisée de la commune et véritable

doctrine des plus sains et sçavans theolopens ; que j'escmoù pour les gens qui vivent emmi le E^::de et les cours ; qu'au partir de là , j'inculque soigneuseiï»»*at J'extreme péril qu'il y a es danses ; et que , quant à la se/^onde proposition avec le mot de quolibet , elle n'est pas dp moy , mays de cet admirable roi saint Louys, docteut- vll^ne d'estre suivy en l'art de bien conduire les courtisans à la vie dévote : car je croy que s'ilz eussent pris garde à cela, leur cliarité et discrétion n'eust jamais permis à leur zèle, pour vigoureux et austère qu'il eust esté, d'armer leur indignation contre moy.

Et sur ce propos, mon cher lecteur , je te conjure de m'estre doux et bonteux en la lecture de ce traitté. Que si tu treuves le style un peu (quoy quecesera, je m'asseure, fort peu) différent de celuy dont j'ay usé escrivant à Philothée, et tous deux grandement divers de celuy que j'ay employé enlaDefence de la Croix, sache qu'en dix-neuf ans on apprend et desapprend beaucoup de choses; que le langage de la guerre est autre que celuy de la paix ; et que l'on parle d'une façon aux jeusnes apprentis, et d'une autre sorte aux vieux compaignons.

Icy certes je parle pour les âmes avancées en la dévotion. Car il faut que je te die que nous avons en cette ville une congrégation de filles et vefves crni, retirées du monde, vivent unanimement au service de Dieu sous la protection de sa tres-sainte Mère ; et comme leur pureté et pieté d'esprit m'a souvent donné des grandes consolations, aussi ay-je tasché de leur en rendre fréquemment par la distribution de la sainte parole, que je leur ay annoncée tant en sermons publics cfu'en colloques spirituelz, et presque tous-jours en la présence de plusieurs religieux et gens de grande dévotion , dont il m*a fallu traitter maintefois des sentimens plus delicatz de lapieté^

passant au-delà de ce que j*avois dit à Philothce ; et c'est une bonne partie de ce que je te communique maintenant que je dois à cette bénite assemblée , par ce que celle qui en est la Mère et y préside sachant que j'escrivois sur ce sujet, et que neantmoins malaysémentpourrois-je tirer la besoigne au jour si Dieu ne m*aydoit fort spécialement, et que je ne fusse continuellement pressé , elle a eu un soin continuel de prier et îaire prier pour cela, et de me conjurer saintement de recueillir tous les petitz morceaux de loysir qu'elle estimoit pouvoir estre sauvés par-cy par-là de la presse de mes empeschemens, pour les employer à cecy ; et par ce que cette ame m'est en la considération que Dieu sçait , elle n'a pas eu peu de pouvoir pour animer la mienne en cette occasion. Il y a voirement longtems que j'avois projette d'escrire de l'amour sacré; mays ce projet n'estoit point comparable à ce que cette occasion m'a fait produire, occasioTiqnejefp manifeste ainsy naïfvement tout à la bonne foy , à l'imitation des anciens , affin que tu saches que je n'escris que par rencontre et occurrence, et que tu me sois plus amiable. On disoit entre les payens que Phidias ne representoit jamais rien si parfaitement que les divinités, ni Appelles qu'Alexandre : on ne reûscit pas tous-jours esgalement ; si je demeure court en ce traitté , mon cher lecteur , fay que ta bonté s'avance, et Dieu bénira ta lecture.

A cette intention, j'ay dédié cette œuvre à la Mère de dilection €t au Père de l'amour cordial , comme j'avois dédié l'Introduction au divin Enfant , qui est le Sauveur des amans et l'amour des sauvés. Certes comme les femmes , tandis qu'elles sont fortes et habiles à produire aysément les enfans , leur choisissent ordinairement des parrains entre leurs amis de ce monde j mays quand leur foiblesse et indisposition rend leurs

enfantemens difficiles et périlleux, elles invoquent les samtz du ciel, et vouent de faire tenir leurs enfans par quelque pauvre , ou par quelque personne dévoie , au nom de saint Joseph, de saint François d'Assise, de saint François de Paule, de saint Nicolas, ou de quelque autre bienheureux qui puisse impetrer de Dieu le bon siKcès de leur grossesse et une naissance vitale pour Tenfant : de mesme , avant que je fusse evesque, me treuvant avec plus de loysir et moins d'appréhension pour escrire , je dediay les petitz ouvrages que je fis aux princes de la terre ; mays maintenant qu'accablé de ma charge j'ay mille difficultés d'escrire, je ne consacre plus rien qu'aux princes du ciel , affîn qu'ilz m'obtiennent la lumière requise, et que, si telle est la volonté divine, ces escritz ayent une naissance fructueuse et utile à plusieurs.

Ainsy Dieu te bénisse , mon cher lecteur , et te face riche de son saint amour. Cependant je sousmetz tous-jours de tout mon cœur mes escritz, mes paroles et mes actions à la correction de la tres-sainte Eglise catholique, apostoUque et romaine, sachant qu'elle est ce la colonne et fermeté de la vérité *, » dont elle ne peut ni failhr ni défaillir , et que nul ne peut avoir Dieu pour père qui n'aura cette Eglise pour merc.

• Tim. in, 15.

A Neci, le jour des tres-amans apostres saint Pierre et saint Paul, 1616.

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