‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 189 sur 312 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que l'amour domine sur toutes les affections et passions, et que mesme il gouverne la volonté, bien que la volonté ayt aussi domination sur luy.

L'amour estant la première complaysance que nous avons au bien , ainsy que nous dirons tantost , certes il précède le désir ; et d'effet , qu'est-ce que Ion désire , sinon ce que Ion ayme ? il précède la délectation , car comme pourroit-on se resj ouïr en la jouissance d'une chose , si on ne l'aymoit pas? il précède l'espérance , car on n'espère que le bien qu'on ayme; il précède la hayne, car nous ne haïssons le mal que pour l'amour que nous avons envers le bien , ains le mal n'est pas mal sinon par ce qu'il est contraire au bien : et c'en est de mesme , Theotime , de toutes autres passions ou

affections ; car elles proviennent toutes de l'amour, comme de leur source et racine.

C'est pourquoy, les autres passions et affections sont bonnes ou mauvaises, vicieuses ou vertueuses, selon que Tamour duquel elles procèdent est bon ou mauvais ; car il respand tellement ses qualités sur elles qu'elles ne semblent estre que le mesme amour. Saint Augustin*, réduisant toutes les passions et affections à quatre, comme ont faitBoëce,Ciceron, Yirgile, et la plus part de l'antiquité : ce L'amour, dit-il, tendant à posséder ce qu'il ayme, s'appelle convoitise ou désir; l'ayant et possédant, il s'appelle joye ; fuyant ce qui luy est contraire , il s'appelle crainte : que si cela luy arrive, et qu'il le sente , il s'appelle tristesse ; et partant ces passions sont mauvaises si l'amour est mauvais , bonnes s'il est bon. Les citoyens de la cité de Dieu craignent, désirent, se dénient, se resjouïssent; et par ce que leur amour est droit, toutes ces affections sont aussi droites. La doctrine chrestienne assujettit l'esprit à Dieu, afîin qu'il le guide et secoure; et assujettit à l'esprit toutes ces passions, affin qu'il les bride et modère , en sorte qu'elles soient converties au service de la justice et vertu *. La droite volonté est l'amour bon, la volonté mauvaise est l'amour mauvais; » c'est àdire, en un mot , Theotime , que l'amour domine tellement en la volonté qu'il la rend toute telle qu'il est.

La femme, pour l'ordinaire, cliange sa condition en celle de son mary , et devient noble s'il est noble, reyne s'il est roy , ducbesse s'il est duc. La volonté change aussi de qualité selon l'amour qu'elle espouse : s'il est charnel , elle est charnelle; spirituelle, s'il est spirituel ; et toutes les affections de désir, de joye, d'espérance, de crainte, de tristesse, comme enfans nays du mariage de l'amour avec la volonté, reçoivent aussi par conséquent leurs qualités de l'amour. Bref, Theotime, la volonté n'est esmeuë que par ses affections,

1 Lib. XIV, c. 7 et 9 de Ci vit. (R.) — « Ibid., lib. IX, c. 5. (R.)

330 DE l'amour de dieu,

entre lesquelles l'amour , comme le premier moLile et la première affection , donne le branle à tout le reste , et fait tous les autres mouvemens de l'ame.

Mays pour tout cela il ne s'ensuit pas que la volonté ne soit encor régente sur Tamour, d'autant que la volonté n'ayme qu'en voulant aymer, et, de plusieurs amours qui se présentent à elle, elle peut s'attacher à celuy que bon luy semble ; autrement il n'y auroit point l'amour ni prohibé , ni commandé. Elle est donc maistresse sur les amours, comme une damoyselle sur les amans qui la recerchent, parmy lesquelz elle peut eslire celuy qu'elle veut. Mays tout ainsy qu'après le mariage elle perd sa liberté , et de maistresse devient sujette à la puissance du mary, demeurant prise par celuy qu'elle a pris : de mesme la volonté, qui choisit l'amour à son gré , après qu'elle en a embrassé quelqu'un , elle demeure asservie sous luy ; et comme la femme demeure sujette au mary qu'elle a choisy tandis qu'il vit , et que s'il meurt elle reprend sa précédente liberté pour se remarier à un autre , ainsy pendant qu'un amour vit en la volonté il y règne, et elle demeure soumise à ses mouvemens ; que si cet amour vient à mourir, elle pourra par après en reprendre un autre. Mays il y a une liberté en la volonté qui ne se treuve pas en la femme mariée , et c'est que la volonté peut rejetter son amour quand elle veut, appliquant l'entendement aux motifs qui l'en peuvent desgouter, et prenant resolution de changer d'objet ; car ainsy, pour faire vivre et régner l'amour de Dieu en nous, nous amortissons l'amour propre, et si nous ne pouvons l'anéantir du tout, au moins nous l'affoiblissons , en sorte que , s'il vit en nous , il n'y règne plus : comme au contraire, nous pouvons , en quittant l'amour sacré, adhérer à celuy des créatures, qui est l'infâme adultère que le céleste espoux reproche si souvent aux pécheurs.

Page 1