‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 188 sur 312 · LIVRE I, CHAPITRE III. 32T · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE III. 32T

raconte cette gracieuse histoire \ Aulus Gellius s'estant embarqué avec un fameux stoïcien , une grande tempeste survint , de laquelle le stoïcien estant effrayé , il commença à paslir , blesmir et trembler si sensiblement que tous ceux du vaisseau s'en apperceurent, et le remarquèrent curieusement, quoyqu'ilz fussent es mesmes bazars avec luy. Cependant la mer en fm s'appayse , le danger passe, et Tasseurance redonnant à un chacun la liberté de causer, voire mesme de railler, un certain voluptueux asiatique, se moquant du stoïcien, luy reprochoit qu'il avoit eu peur , et qu'il estoit devenu hâve et pasle au danger , et que luy au contraire estoit demeuré ferme , sans effroy. A quoy le stoïcien repartit par le récit de ce que Aristippus , philosophe socratique , avoit respondu à un homme qui , pour mesme sujet, l'avoit piqué d'un mesme reproche : Car , luy dit-il , toy tu as eu rayson de ne t'estre point soucié pour l'ame d'un meschant brouillon ; mays moy j'eusse eu tort de ne point craindre la perte de l'ame d' Aristippus; et le bon de l'histoire est, queAulusGellias , tesmoin oculaire, la recite : mays quant à la repartie qu'elle contient, le stoïcien qui la fit favorisa plus sa promptitude que sa cause , puisque , allegant un compaignon de sa crainte , il laissa preuve par deux irréprochables tesmoins que les stoïciens estoyent touchés de la crainte , et de la crainte qui respand ses effeiz es yeux , au visage, et ea la contenance , et qui par conséquent est une passion.

Grande folie de vouloir estre sage d'une sagesse impossible ! L'Eglise certes a condamné la folie de cette sagesse, que certains anachorettes présomptueux voulurent introduire jadis, contre lesquelz toute l'Escriture, mays sur tout le grand Apostre, crie que nous avons une loy en nos corps qui répugne à la loy de nostre esprit *. « Entre nous autres chrestiens, dit le grand saint Augustin ', selon les l-^scritures saintes et la doctrine saine , les citoyens de la sacrée cité

1 Lib.de Civit. IX^ c.4.(R.) — 2 Rom. VII, 23.— 3 Lib.XIY de Civil, c. 9. (IU>

328 DE l'amour de dieu,

de Dieu, vivans selon Dieu, au pèlerinage de ce monde, craignent, désirent, se dénient, et se resj ouïssent ; » ouymesme le roy souverain de cette cité a craint, désiré, s'est doulu et resjouy jusques à pleurer, blesmir , trembler, et sue^ h sang , bien qu'en luy ces mouvemens n'ont pas esté des pas* sions pareilles aux nostres ; dont le grand saint Hierosme , et après luy l'escole , ne les a pas osé nommer du nom de passions , pour la révérence de la personne en laquelle ilz estoient , ains du nom respectueux de propassions , pour tesmoigner que les mouvemens sensibles en nostre Seigneur y tenoient lieu de passion , bien qu'ilz ne fussent pas passions, d'autant qu'il ne patissoit ou soufFroit chose quelconque de la part d'icelles , sinon ce que bon luy sembloit , et comme il luy playsoit , les gouvernant et maniant à son gré : ce que nous ne faysons pas nous autres pécheurs , qui souffrons et pâtissons ces mouvemens en desordre, contre nostre gré , avec un grand préjudice du bon estât et police de nos âmes.

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