‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 202 sur 312 · LIVRE I, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE IX

communs avec les animaux en nos yeux, es sourcils, au front et en tout le reste du visage : « On connoist Thomme au visage, » dit TEscriture* ; et Aristote rendant rayson de ce qu'à l'ordinaire on ne peint sinon la face des grands hommes : c'est d'autant, dit-il, que le visage montre qui nous sommes. Mays pourtant , nous ne respandons nos discours ni les pensées qui procèdent de la portion spirituelle de nos âmes , que nous appelions rayson , et par laquelle nous sommes difFerens d'avec les animaux , sinon par nos paroles , et par conséquent , par le moyen de la bouche : si que verser son ame , et respandre son cœur , n'est autre chose que parler : (( Yersés devant Dieu vos cœurs , » dit le Psalmiste * , c'est à dire, exprimés et prononcés les affections de vostre cœur par paroles. Et la dévote mère de Samuel , prononçant ses prières, quoy que si bellement qu'à peyne voyoit-on le mouvement de ses lèvres • « J'ayrespandu, dit-elle, mon ame devant Dieu. ^ » En cette sorte on applique une bouche à l'autre quand on se bayse , pour tesmoigner qu'on voudroit verser les âmes l'une dedans l'autre réciproquement pour les unir d'une union parfaite ; et pour cela , en tout tems et entre les plus saintz hommes du monde , le bayser a esté le signe de l'amour et dilection : ainsi fut-il employé universellement entre tous les premiers chrestiens , comme le grand saint Paul tesmoigne quand il dit aux Romains et Corinthiens : <( Salués- vous mutuellement les uns les autres par le saint bayser * » ; et conime plusieurs tesmoignent, Judas en la prise de nostre Seigneur employa le bayser pour le faire connoistre,par ce que ce divinSauveur baysoit ordinairement ses disciples quand il les rencontroit ; et non seulement ses disciples, mays aussi les petitz enfans, qu'il prenoit amoureusement entre ses bras, comme il fit celui par la comparayson duquel il invita si solemnellement ses disciples à la

» Eccle. XIX, 26. — « Ps. LXI, 9. — » I Reg., I, 15. — *Rom. XVI, 16; ICor. XVI, 20.

346 DE l'amour .de dieu,

charité du prochain % que phisieurs estiment avoir esté saint

Martial , comme Tevesque Jansenius - le rapporte.

Ainsy Jonc le bayser estant la vive marque de Funioii des cœurs , Fespouse , qui ne prétend en toutes ses poursuites que d'estre unie avec son bienaymé : a Qu'il me bayse , ditelle, d'un bayser de sa bouche 1 » comme si elle s'escrioit : Tant de souspirs et de traitz enflammés , que mon amour jette incessamment, n'impelreront-ilz jamais ce que mon ame désire? Je cours: hé! n'atlaindray-je jamais au prix pour lequel je m'eslance, qui est d'estre unie cœur à cœur, esprit à esprit, avec mon Dieu , mon espoux, et ma vie? Quand sera-ce que je respandray mon ame dans son cœur, et qu'il versera son cœur dedans mon ame, et qu' ainsy heureusement unis , nous vivrons inséparables î

Quand l'Esprit divin veut exprimer un amour parfait , il employé presque tous -jours les paroles d'union et de conjonction, a En la multitude des croyans, dit saint Luc, il n'y avoit qu'un cœur et qu'une ame. ^ » Nostre Seigneur pria son père pour tous les fi délies , ce ailin qu'ilz fussent tous une mesme chose. ^ » Saint Paul nous advertit que nous soyons (( soigneux de conserver l'unité d'esprit par l'union de la paix ^ )) Ces unités de cœur , d'ame et d'esprit , signifient la perfection de l'amour, qui joint plusieurs âmes en une. Ainsy est-il dit que « l'âme de Jonathas estoit collée à l'ame de David ; » c'est à dire, comme i'Escriture adjouste , ce il ayma David comme son ame propre ^ » Le grand Apostre de France, tant selon son sentiment que rapportant celuy de son ilierotée , escrit, je pense , cent fois en un seul chapitre des Noms divins, que l'amour est unifique, unissant, ramassant, resserrant, recueillant et rapportant les choses à l'unité. Saint Grégoire de Nazianze et saint Augustin disent que leurà

* Marc. IX, 35. — 2 Évêque de Gand , dans son Commentaire sur l'Evangile de saint Marc. {Ca.) — a Act. IV, 32. — * Jean. XVII, 2. — » Eph. IV, 3. — 6 I. Reg. XVIII, 1,

Page 1