‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 204 sur 312 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Que l'union à laquelle l'amour prétend est spirituelle.

Il faut pourtant prendre garde qu'il y a des unions naturelles , comme celle de ressemblance , consanguinité , et de la cause avec son effet ; et d'autres lesquelles n'estant pas naturelles peuvent estre dites volontaires, car bien qu'elles soient selon la nature , elles ne se font neantmoins que par nostre volonté : comme celle qui prend son origine des bienfaitz , qui unissent indubitablement celuy qui les reçoit à celuy qui les fait ; celle de la conversation et compaignie, et autres semblables. Or quand l'union est naturelle , elle produit l'amour ; et l'amour qu'elle produit nous porte à une nouvelle union volontaire , qui perfectionne la naturelle : ainsy le père et le fils , la mère et la fille , ou deux frères , estans naturellement unis par la communication d'un mesme sang , sont excités par cette union à l'amour, et par l'amour sont portés à une union de volonté et d'esprit qui peut estre dite volontaire , d'autant qu'encor que son fondement soit naturel, son action neantmoins esî; délibérée; et en ces amours produitz par l'union naturelle, il ne faut point chercher d'autre correspondance que celle de l'union mesme, par laquelle la nature prévenant la volonté, l'oblige d' approuver, aymer et perfectionner l'union qu'elle a desja faite. Mays quant aux unions volontaires , elles sont postérieures à l'amour en effet, et causes neantmoins d'iceluy , comme sa

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fin et prétention unique : en sorte que , comme l'amour tend à l'union , ainsy l'union estend bien souvent et aggrandit l'amour ; car l'amour fait chercher la conversation , et la conversation nourrit souvent et accroist l'amour; l'amour fait désirer l'union nuptiale , et cette union réciproquement conserve et dilate l'amour : si que il est vray en tous sens que Famour tend à l'union.

Mays à quelle sorte d'union tend-il? N'avés-vous pas remarqué , Theotime , quel'espou^e sacrée exprime son souhait d'estre unie avec son espoux par le bayser , et que le bayser représente l'union spirituelle , qui se fait par la réciproque communication des âmes? Certes, c'est l'homme qui ayme, mays il ayme par la volonté , et partant la fin de son amour est de la nature de sa volonté ; mays sa volonté est spirituelle : c'est pourquoy l'union que son amour prétend est aussi spirituelle, d'autant plus que le cœur, siège et source de l'amour, non seulement ne seroit pas perfectionné par l'union qu'il auroit aux choses corporelles , mays en seroit avili.

Ce n'est ])as, Theotime, qu'il n'y ait quelque sorte de passions en l'homme lesquelles, comme le guy vient sur les arbres par manière d'excrément et de surcroissance, naissent aussi bien souvent parmy l'amour et autour de l'amour; mays nearimoins elleiî ne sont pas ni l'amour, ni partie de l'amour, ains sont des excremens et superfluités d'iceluy , lesquelles non seulement ne sont pas profitables pour maintenir ou perfectionner l'amour, mays au contraire l'endommagent grandement , l'affoiblissent, et en fin finale , si on ne les retranche , le ruinent tout à fait ; de quoy voicy la rayson.

A mesure que nostre ame s'employe à plus d'opérations , ou de mesme sorte , ou de diverse sorte , elle les fait moins parfaitement et vigoureusement, par ce que estant finie , sa vertu d'agir l'est aussi , si que fournissant son activeté à di-

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verses opérations, il est force que chacune d'icelles en ait moins; ainsy les hommes attentifs à plusieurs choses le sont moins à chacune d'icelles : on ne sçauroit exactement considérer les traitz d'un visage par la veuë , et à mesme tems exactement escouter l'harmonie d'une excellente musique, ni en un mesme temsestre attentif à la figure et à la couleur; si nous sommes affectionnés à parler, nous ne sçaurions avoir attention à autre chose.

Ce n'est pas que je ne sache ce qu'on dit de César , et que je ne croye ce que tant de grandz personnages ont asseuré d'Origene , que leur attention pouvoit à mesme tems s'appliquer à plusieurs objetz; mays pourtant chacun confesse qu'à mesure qu'ilz l'appliquoient à plus d'objetz , elle estoit moindre à chacun d'iceux. Il y a donc de la différence entre voir, ouïr, ou sçavoir plus , et voir, ouïr, ou sçavoir mieux ; car qui void mieux void moins , et qui void plus ne void pas si bien. Il est rare que ceux qui sçavent beaucoup sachent bien ce qu'ilz sçavent, par ce que la vertu et force de Fentendement, espanchée en la connoissance de plusieurs choses, est moins forte et vigoureuse que quand elle est ramassée à la considération d'un seul objet. Quand donq l'ame employé sa vertu affective à diverses sortes d'opérations amoureuses, il est force que son action ainsy divisée soit moins vigoureuse et parfaite. Nous avons trois sortes d'actions amoureuses , les spirituelles , les raysonnables et les sensuelles : quand l'amour escoule sa force par toutes ces trois opérations , il est sans doute plus estendu , mais moins tendu; et quand il ne s'escoule que par une sorte d'opérations , il est plus tendu , quoy que moins esfendu. Ne voyons-nous pas que le feu , symbole de l'amour, forcé de sortir par la seule bouche du canon, fait un esclat prodigieux, qu'il feroit beaucoup moindre s'il avoit ouverture par deux ou par trois endroitz ? Puis donc que l'amour est un acte de nostre volonté , qui le veut avoir non seulement noble et généreux^

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mays fort vigoureux et actif, il en faut retenir la vertu et la force dans les limites des opérations spirituelles ; car qui voudroit l'appliquer aux opérations de la partie sensi])le ou sensitive de nostre ame, il afToibliroit d'autant les ope« rations intellectuelles , esquelles toutesfois consiste l'amour essentiel.

Les philosophes anciens ont reconnu qu'il y avoit deux sortes d'extases , dont Tune nous portoit au-dessus de nousmesmes, et l'autre nous ravalloit au-dessous de nous-mesmes : comme s'ilz eussent voulu dire que l'homme estoit d'une nature moyenne entre les anges et les bestes , participant de la nature angelique en sa partie intellectuelle, et de la nature bestiale en sa partie sensitive ; et que neantmoins il pouvoit^ par l'exercice de sa vie et par un continuel soin de soy-mesme, s'oster et déloger de cette moyenne condition , d'autant que , s'appliquant et s'exerçant beaucoup aux actions intellectuelles, il se rendoit plus semblable aux anges qu'il ne l'estoit aiîx bestes ; que s'il s'appliquoit beaucoup aux actions sensuelles, il descendoit de sa moyenne condition, et s'approchoit de celles des bestes ; et par ce que l'extase n'est autre chose que la sortie qu'on fait de soy-mesme , de quel costé que l'on en sorte , on est vrayement en extase. Ceux donqucs qui , touchés des voluptés divines et intellectuelles y laissent ravir leur cœur aux sentimens d'icelles , sont voirement hors d'eux-mesmes , c'est à dire , au-dessus de la condition de leur nature ,mays par une bienheureuse et désirable sortie , par laquelle entrans en un estât plus noble et relevé , ilz sont autant anges par l'opération de leur ame comme ilz sont hommes par la substance de leur nature , et doivent estre ditz ou anges humains, ou hommes angeliques. Au contraire, ceux qui, alléchés des playsirs sensuelz, appliquent leurs âmes à la jouissance d'iceux, ilz descendent de leur moyenne condition à la plus basse des bestes brutes, et méritent autant d' estre appelés brutaux par leurs opérations

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