LIVRE I, CHAPITRE XI
quoy que une fille soit mariée au gré de son père et de sa mère , si est-ce que prenant leur bénédiction elle excite les larmes; en sorte que, la volonté supérieure acquiesçant à son départ, l'inférieure monstre de la résistance. Or ce n'est pas pourtant à dire qu'il y ait dans l'homme deux âmes ou deux natures , comme pensoient les Manichéens : '^on, dit saint Augustin, livre huitième de ses Confessions, cnapitre dixième ; ains la volonté alléchée par divers attraitz , esmue par diverses raysons , semble estre divisée en soy-mesme , tandis qu'elle est tirée de deux costés , jusques à ce que prenant party selon sa liberté , elle suit ou l'un ou l'autre ; car alors la plus puissante volonté surmonte , et gaignant le dessus , ne laisse à l'ame que le ressentiment du mal que le débat luy a fait, que nous appelions contre-cœur.
May s l'exemple de nostre Sauveur csl admirable pour ce sujet , et après la considération duquel il n'y a plus à douter de la distinction de la portion supérieure et inférieure de l'ame. Car qui ne sçait entre les théologiens qu'il fut parfaitement glorieux dés l'instant de sa conception au ventre de la Vierge? et neantmoins il fut à mesmo tems sujet aux tristesses, regretz et afflictions de cœur. Et ne faut pas dire qu'il souffrit seulement selon le corps , ni mesme selon l'ame , en tant qu'elle estoit sensible , ou , qui est la mesme chose, selon le sens ; car luy-mesme atteste qu'avant qu'il souffrit aucun tourment extérieur, ni mesme qu'il veid les bourreaux auprès de soy, son ame estoit triste jusques à la mort; en suite de quoy il fit la prière , que le calice de sa passion fut transporté de luy*, c'est à dire , qu'il en fut exempt : en quoy il exprime manifestement le vouloir de la portion inférieure de son ame, laquelle discourant sur les tristes et angoisseux objets de la passion qui luy estoit préparée, et de laquelle la vive image estoit représentée en son imagination, il en tira , par une conséquence tres-raysonnable , la fuite et
1 Matth., XXVI, 38.
358 DE l'amour de dieu,
esloignement d'iceux , dont il fait la demande à son Peve : par où Ion remarque clairement que la portion inférieure de l'ame n'est pas la mesme chose que le degré sensitif d'icelle, ni la volonté inférieure une mesme chose avec l'appétit sensuel; car Fappetit sensuel, ni l'ame, selon son degré sensitif, ne sont pas capables de faire aucune demande ni prière, qui sont des actes de la faculté raysonnable ; et particulièrement ilz ne sont pas capables de parler à Dieu , objet auquel les sens ne peuvent atteindre pour en donner la connaissance à l'appétit. Mays ce mesme Sauveur ayant fait cet exercice de la portion inférieure , et tesmoigné que , selon icelle et les considérations qu'elle faysoit , sa volonté inclinoit à la fuite des douleurs et des peines, il montra par après qu'il avoit la portion supérieure, par laquelle, adhérant inviolablement à la volonté éternelle et au décret que le Père céleste avoit fait, il accepte volontairement la mort , et nonobstant la respugnauce de la partie inférieure de la rayson, il dit : Ah! non, mon Père, a que ma volonté ne soit pas faite , ains la vostre. * w Quand il dit «ma volonté» ,il parle de sa volonté selon la portion inférieure ; et d'autant qu'il dit cela volontairement, il monstre qu'il a une volonté supérieure.