CHAPITRE XI
Qu'il y a deux portions en l'ame, et comment.
Nous n'avons qu'une ame, Theotime, et laquelle est indivisible , mays en cette ame il y a divers degrés de perfection ; car elle est vivante , sensible et raysonnable ; et selon ces divers degrés, elle a aussi diversité de propriétés et inclinations, par lesquelles elle est portée à la fuite ou à l'union des choses. Car premièrement, comme nous voyons que la vigne hayt , par manière de dire , et fuit les choux , en sorte qu'ilz s'entrenuisent l'un à l'autre, et qu'au contraire elle se plait avec l'olivier , ainsy voyons-nous que naturellement il y a contrariété entre l'homme et le serpent, en sorte que la seule salive de l'homme qui est à jeun fait mourir le serpent , et que au contraire l'homme et la brebis ont une merveilleuse convenance, et se playsent l'un avec l'autre. Or cette inclination ne procède d'aucune connoissance que l'un ait de la
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nuisance de son contraire, ou de l'utilité de celuy avec lequel il a convenance , ains seulement d'une propriété occulte et secrette, qui produit cette contrariété et antipathie insensible, comme aussi la complaysance et sympathie.
Secondement, nous avons en nous l'appétit sensitif, par le moyen duquel nous sommes portés à la recherche et à la fuite de plusieurs choses par la connoissance sensitive que nous en avons, tout ainsy comme les animaux, desquelz les uns appetent une chose , et les autres une autre , selon la connoissance qu'ilz ont qu'elle leur est convenable ou non ; et en cet appétit réside, ou d'iceluy provient l'amour que nous appelions sensuel ou brutal, qui, à proprement parler, ne doit neantmoins pas estre appelle amour, ains simplement appétit.
En troisième lieu, en tant que nous sommes raysonnables, nous avons une volonté , par laquelle nous sommes portés à la recherche du bien , selon que nous le connoissons ou jugeons estre tel par le discours. Or en nostre ame , en tant qu'elle est raysonnable, nous remarquons manifestement ^eux degrés de perfection , que le grand saint Augustin , et après luy tous les docteurs, ont appelle deux portions de l'ame, l'inférieure et la supérieure; desquelles celle-là est -dite inférieure , qui discourt et fait ses conséquences selon ce qu'elle apprend et expérimente par les sens; et celle-là est dite supérieure, qui discourt et fait ses conséquences selon la connoissance intellectuelle, qui n'est point fondée sur l'expérience des sens, ains sur le discernement et jugement de l'esprit. Aussicette portion supérieure est appellée communément esprit et partie mentale de l'ame, comme l'inférieure est ordinairement appelléele sens, ou sentiment, et rayson humaine»
Or cette portion supérieure peut discourir selon deux sortes de lumières : ou bien selon la lumière naturelle, comme ont fait les philosophes, et tous ceux qui ont discouru par science; ou selon la lumière surnaturelle, comme font les théologiens et chrestiens , entant qu'ilz établissent leurs discours sur la
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foy, et parole de Dieu révélée; et encor plus particulièrement ceux desquel z l'esprit est conduit par des particulières illustrations , inspirations et esmotions célestes. C'est ce que dit saint Augustin , que la supérieure portion de l'ame est celle par laquelle nous adhérons, et nous appliquons à l'obeïssance de la loy éternelle.
Jacob pressé de l'extrême nécessité de sa famille , lascha son Benjamin pour estre mené par ses frères en Egypte : ce qu'il fit contre son gré, comme l'histoire sacrée asseure*; en quoy il tesmoigne deux volontés , l'une inférieure, par laquelle il se faschoit de l'envoyer , l'autre supérieure , par laquelle il se résolut de l'envoyer ; car le discours pour lequel il se faschoit de l'envoyer estoit fondé sur le playsir qu'il sentoit de l'avoir auprès de soy, et le desplaysir qui luy revenoit de la séparation d'iceluy, qui sont des fondemens perceptibles et sensibles ; mays la resolution qu'il print de l'envoyer estoit fondée sur une rayson de Testât de sa famille , pour la prévoyance de la nécessité future et approchante» Abraham , selon l'inférieure portion de son ame , dit cette parole, qui tesmoigne quelque sorte de def fiance, quand l'ange luy annonça qu'il auroit un filz : c< Pensés -vous qu'à un homme de cent ans puisse naistre un enfant î^» mays selon la supérieure , ce il creut en Dieu, et il luy fut imputé à justice ^ » Selon la portion inférieure, il fut sans doute grandement troublé quand il luy fut enjoint de sacrifier son enfant; mays , selon la supérieure , il se détermina de le sacrifier courageusement.
Nous expérimentons tous les j ours d'avoir plusieurs volontés contraires. Un père envoyant son filz ou en la cour, ou aux estudes, ne laisse pas de pleurer en le licenciant, tesmoignant qu'encor qu'il veuille selon la portion supérieure le tiepart de cet enfant pour son avancement à la vertu , neantmoins selon l'inférieure il a de la répugnance à la séparation; et
» Gènes. XUII, 6. — 2 Qenes. XYII, 17. ^ » Ibid., XV, 6.