‹ Œuvres complétes Volume 1Chapitre 210 sur 312 · LIVRE I, CHAPITRE XH · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XH

avoit le sanctuaire , ou mayson sacrée , en laquelle le seul grand prestre avoit accès une fois l'an. Nostre rayson, ou pour mieux dire, nostre ame , en tant qu'elle estraysonnable, est le vray temple du grand Dieu, lequel y réside plus particulièrement. « Je te cherchois , dit saint Augustin , hors de moy, et je ne te trouvois point , par ce que tu estois en moy . y> En ce temple mystique , il y a aussi trois parvis, qui sont trois difTerens degrés de rayson : au premier ,/ous discourons selon l'expérience des sens ; au second nous discourons selon les sciences humaines ; au troisième nous discourons selon la foy ; et en fin, outre cela, il y a une certaine eminence et suprême pointe de la rayson et faculté spirituelle , qui n'est point conduite par la liuniere du discours , ni de la rayson , ains par une simple veuë de l'entendement , et un simple sentiment de la volonté , par lesquelz l'esprit acquiesce et se sousmet à la vérité et à la volonté de Dieu.

Or cette extrémité et cime de nostre ame , cette pointe suprême de nostre esprit , est naïvement bien représentée par le sanctuaire ou maison sacrée. Car , 1. au sanctuaire il n'y avoit point de fenestre pour esclairer : en ce degré de l'esprit il n'y a point de discours qui illumine. 2. Au sanctuaire , toute la lumière y entroit par la porte : en ce degré de l'esprit rien n'entre que par la foy, laquelle produit, comme par manière de rayons, la veuë et le sentiment de la beauté et boii'é du bon playsir de Dieu. 3. Nul n' entroit dedans le sanctuaire que le grand-prestre : en cette pointe de Famé le discours n'a point d'accès, ains seulement le grand, universel et soii^?v.iain sentiment que la volonté divine doit estre souverainement aym.ée, approuvée et embrassée, non seulement en particulier pour quelque chose , mays en gênerai pour toutes choses; et non seulement en gênerai pour toutes choses, mays en particulier pour chaque chose. 4. Le p^rand prestre entrant dedans le sanctuaire obscurcissoitencor la lumière qui entroit par la porte , jettant force parfums

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dedans son encensoir, la fumée desqueîz rebouchoit les rayons de la clarté que l'ouverture de la porte rendoit : et toute la veuë qui se fait en la suprême pointe de Famé est en certaine façon obscurcie et couverte par les renoncemens et résignations que Tame fait , ne voulant pas tant regarder et voir la beauté de la vérité , et la vérité de la bonté qui luy est présentée , qu'elle veut l'embrasser et l'adorer ; de sorte que l'ame voudroit presque fermer les yeux soudain qu'elle a commencé à ;oir la dignité de la volonté de Dieu, affin que, sans s'occuper davantage à la considérer, elle peut plus puissamment et parfaitement l'accepter, et par une complaysance absolue, s'unir infiniment et se soumettre à elle.

En fin , 5. au sanctuaire estoit l'arche de l'alliance , et en icelle, ou au moins joignant icelle, estoient les tables de la loy, la manne dans une cruche d'or, et la verge d'Aaron, qui fleurit et fructifia en une nuit : et en cette suprême pointe de l'esprit se treuvent : 1 . la lumière de la foy, représentée par la manne cachée dans la cruche, par laquelle nous acquiesçons à la vérité des mystères que nous n'entendons pas ; 2. l'utilité de l'espérance , représentée par la verge fleurie et féconde d'Aaron , par laquelle nous acquiesçons aux promesses des biens que nous ne voyons point; 3. la suavité de la tressainte charité, représentée es commandemens de Dieu, qu'elle comprend , par laquelle nous acquiesçons à l'union de nostre esprit avec celuy de Dieu , laquelle nous ne sentons presque pas.

Car, encor que la foy, l'espérance et la charité, respandent leur divin mouvement presque en toutes les facultés de l'ame, tantraysonnablesque sensitives, les réduisant et assujettissant saintement sous leur juste authorité; si est-ce que leur spéciale demeure, leur vray et naturel séjour, est en cette suprême pointe de l'ame , dés laquelle , comme une heureuse source d'eau vive, elles s'espanchent par divers surgeons et ruisseaux sur les parties et facultés inférieures.

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